‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 50 sur 85 · I . plaisanteries favorites contre la fugue · texte numérisé non relu

I . plaisanteries favorites contre la fugue

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MARiE MARTiN-REcio. sonnagc, le maître de chapelle Soma-

Daprès une photographie faite à Paris. fone, orgueillcux jusqu'à la démence,

et qui débite avec solennité des discours de ce genre : « Le mot fugue vient de fuite ; c'est pourquoi j'ai fait choix d'une fugue à double sujet pour rappeler aux jeunes mariés la fuite du temps. Les deux sujets affectent des caractères opposés : l'un rit et l'autre pleure. Vie et mort, tout est là dedans. » Et Berlioz avait grand soin de faire annoncer que ce n'était pas là un personnage imaginaire ; entendez que c'était son excellent ennemi Fétis, maître de chapelle du roi des Belges, auquel il avait généreusement prêté quelques traits de vanité colossale empruntés à Spontini*.

1. Comme l'ont fait remarquer dès l'origine certains critiques sans aucune intention blessante, ce • thème ingénieux avait été déjà plus d'une fois traité sur la scène, en dernier lieu par Scribe dans l'Héritière ; à ce seul rapprochement, Berlioz ne dut-il pas se voiler la face ?

2. Le livret de Béatrice et Bénédict n'a jamais été imprimé et la copie originale est encore entre les mains de M. Richard Pohl, accepté, sinon choisi par Berlioz pour faire la traduction allemande de son opéra-comique. Ce dernier en a d'ailleurs donné une analyse détaillée dans son intéressant ouvrage sur Hector Berlio^ (Leipzig, chez Bernard Schlicke, 1884). ■ — Dans le même temps, M. Pohl traduisait aussi le nouveau volume de Berlioz : A travers chants : études musicales, adorations, boutades et critiques; formé, comme les précédents, d'anciennes études mêlées à des comptes rendus récents, et mis en vente à Paris, en septembre 1862, à la librairie Michel Lévy.

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AUTOGRAPHE MUSICAL DE BERLIOZ, tire d'un album d'autographes conserve aux Archives de l'Opéra.

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Béatrice et Bénédict est l'une des partitions les plus délicates de Berlioz ; la couleur en est poétique et le sentiment général exquis, mais c'est peut-être aussi celle où il s'est montré le plus respectueux des formes surannées et toutes conventionnelles qu'il combattait si vivement de la plume. Il y a là contradiction flagrante entre le compositeur et le critique, et s'il se montre toujours très soucieux de la prosodie, à laquelle il attache à juste titre une grande importance, il est beaucoup moins scrupuleux en ce qui concerne le sens des paroles, qu'il hache ou répète à satiété; il n'a surtout aucun souci de l'unité de style et soude à tel andante, d'un sentiment délicieux, quelque allegro coulé dans le moule italien le plus banal, avec cadence vocalisée et ornements de toute sorte. Il est incroyable, à vrai dire, que de telles disparates n'aient pas choqué Berlioz au plus haut point, et on ne les peut expliquer que par l'indécision de ses vues en matière de musique dramatique : il n'avait pas de répulsion convaincue, insurmontable pour le genre même de l'opéra-comique, et s'il le décriait si fort dans ses feuilletons, c'est parce qu'il trouvait là un thème inépuisable à railleries faciles ; mais du jour oii l'occasion lui fut donnée d'en écrire un, il l'entreprit de grand cœur et ne le conçut pas autrement que n'aurait fait tout autre musicien contemporain. Que sa phrase mélodique soit d'une inspiration délicate, d'une mélancolie adorable, et que son accompagnement symphonique, à la fois si riche et si limpide, relève encore le charme et la poésie du sujet ; que ces qualités lui soient tout à fait personnelles et donnent à l'ouvrage, vu d'ensemble, une élégance, une saveur qu'on chercherait vainement dans les autres opéras-comiques de l'époque, on n'en saurait douter, et l'empreinte de Berlioz est sensible d'un bout à l'autre de sa partition ; mais la disposition générale de l'oeuvre et la coupe de chaque morceau pris en particulier ne diffèrent en rien de ce qu'on avait l'habitude, alors, d'entendre à la scène. Seulement, ces formes de l'opéra-comique français et ces allégros, ces cadences à l'italienne, qui ne choquaient nullement sous la plume d'Auber ou d'Adam, surprennent d'autant plus dans un ouvrage où certaines parties déclamées ne seraient pas indignes de Gluck, où les contours de la mélodie et de l'accompagnement évoquent souvent à l'esprit le souvenir de Weber.

L'ouverture, éminemment classique, est bâtie sur deux motifs saillants de l'ouvrage : une magnifique phrase à la Gluck, tirée du rôle de Béatrice, un gracieux badinage à trois temps que Béatrice et Bénédict chanteront en guise d'épilogue, et cette préface instrumentale, alerte et vive, avec ces triolets obstinés tantôt dans le chant, tantôt à l'accompagnement, ouvre à souhait une comédie où la gaieté la plus

vive alterne avec la plus douce rêverie. Au lever du rideau, le peuple envahit les jardins du gouverneur Léonato et célèbre le prochain retour de don Pedro, le général vainqueur des Maures, dans un chœur à cinq parties (les sopranos étant dédoublés, selon un procédé familier de Berlioz), qui a de la pompe et qui reparaît encore après l'entrée des messagers annonçant la victoire ; il est alors suivi d'une jolie sicilienne dansée qui servira de prélude au deuxième acte, et dont la légèreté, la prestesse auraient dû faire envie à Auber. Le peuple se disperse ; Héro, demeurée seule, attend son cher Claudio qui doit revenir avec le prince, et chante un air dont la mélodie, amoureuse et tendre au début, ne tarde pas à s'enjoliver de vocalises parasites, puis conclut par un grand allegro concertant et roucoulant sans intérêt musical. L'armée victorieuse arrive, don Pedro entre en scène, accompagné de tous ses officiers, au premier rang desquels se trouvent Bénédict et Claudio ; Léonato et les deux jeunes filles leur souhaitent à tous la bienvenue, puis aussitôt commence un assaut d'épigrammes et de lardons entre Béatrice et Bénédict. Ce piquant persiflage amène sous la plume de Berlioz un duo très travaillé, contourné, mais vif et spirituel, au moins dans sa première partie, et qui

précède un trio de même caractère entre Bénédict, Claudio et don Pedro, lorsque ceux-ci houspillent le malheureux Bénédict, qui jure ses grands dieux de ne jamais tomber dans le panneau du mariage. Et s'il y tombe, ajoute-t-il, que ses amis le raillent, il le leur permet, qu'ils fassent porter solennellement devant lui une affiche avec cette enseigne injurieuse : a Ici, l'on voit Bénédict, l'homme marié ! » Ces deux morceaux, remplis d'intentions fines, de détails ingénieux, d'harmonies piquantes, ont de la gaieté, mais une gaieté de jet peu facile et où l'auteur fait montre de plus d'ingéniosité que d'entrain naturel. « Berlioz ne sait pas rire », avait dit Jules Janin à propos de Benvemito, et si cette proposition ainsi formulée était trop absolue, elle avait bien quelque justesse, en ce sens que la gaieté, chez Berlioz,

M. Berlioz donnant prochainement un concert curope'en en battant la mesure avec un poteau de télégraphe électrique.

(Cham, Charivari, 7 décembre 1862.)

sent toujours l'effort, qu'elle n'est pas de franche venue. Et de même, est-ce que ses parodies favorites sur la fugue ne font pas toujours lonor feu ? Est-ce que l'épithalame burlesque, composé par Somarone, est aussi plaisant qu'il voulait le croire ' ? Est-ce que ce bel ensemble, en dépit du soin qu'auraient les choristes de le chanter en charge, n'est pas d'une expression très large et d'un caractère beaucoup plus sérieux que trivial ~ ? Lorsque les musiciens sont partis, arrivent Claudio, don Pedro et Léonato qui, sachant Bénédict caché dans un bosquet, s'entretiennent de la passion de Béatrice pour le beau railleur, et, dès qu'ils ont les talons tournés, Bénédict, enchanté de la découverte, attaque un rondo de tour assez pénible et dont l'idée mélodique est peu saillante. Aiais, immédiatement, arrive une page enchanteresse et qui décida du sort de l'ouvrage, un adorable nocturne entre Héro et sa confidente Ursule. Elles aussi viennent de s'amuser en exaltant, devant Béatrice aux aguets dans l'ombre , l'amour irrésistible que Bénédict ressent pour l'inhumaine ; celle-ci s'est enfuie, à la fois ravie et courroucée, et la tendre Héro, faisant retour sur elle-même, confie aux zéphyrs caressants le charme de son amour pour Claudio. Ursule, alors, s'associe à son bonheur ; les jeunes filles, enlacées, s'éloignent en effeuillant des roses, et de leurs voix unies, dans le mystérieux silence du soir, s'exhale une douce cantilène où semble indéfiniment se prolonger l'enivrante extase de deux jeunes cceurs.

Il se trouve également un chef-d'œuvre accompli dans le deuxième acte ; c'est l'air de Béatrice : // ra j'enir ! Une reprise de la sicilienne en guise d'entr'acte, puis une chanson improvisée par Somarone en l'honneur du vin de Syracuse, et scandée par le choc des verres qui se joignent aux guitares, aux trompettes, amènent immédiatement l'entrée impétueuse de Béatrice sur un mouvement pathétique de l'orchestre. « Bénédict... se peut-il ?... Bénédict m'aimerait ! » s'écriet-elle ; et la voilà qui se rappelle avec ivresse, avec confusion, quelles

1. « Le morceau que vous allez avoir l'honneur d'exécuter est un chef-d'œuvre, dit Somarone aux musiciens. Commençons. » Or, il paraît que Spontini avait tenu discours semblable aux musiciens de l'orchestre, au moment de commencer la répe'tition géne'rale d'un de ses opéras, à Berlin.

2. Cette observation sur l'impossibilité de railler en musique la pédanterie musicale, de faire de la fugue une parodie dont le caractère burlesque saute aux yeux, est déjà confirmée par ce fait que le public, même averti, prend toujours au sérieux la fugue de la Damnation de Faust ; mais voici deux anecdotes assez plaisantes qui vont le prouver encore. La première est empruntée à M. Pohl, qui la tenait de Berlioz lui-même ; un jour, certain contrapuntistc allemand aurait gravement dit au maître français que cette double fugue était la plus belle page de son opéra. La seconde m'a été contée par un de mes amis, qui entendit à Londres, en compagnie de Vervoitte, une exécution des Maîtres chanteurs ; le seul morceau de tout cet opéra qui parût « sérieusement écrit « au célèbre maître de chapelle, était l'interminable et pédantesque marche des maîtres, où Wagner a précisément voulu railler leurs allures solennelles et leur gravité pesante. Ainsi, que la parodie soit de Berlioz ou de Richard Wagner, elle est toujours prise au sérieux, par les gens du métier comme par le public, et produit l'effet diamétralement contraire à celui que les deux compositeurs avaient rêvé d'obtenir.

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alarmes la saisirent quand Bénédict partit pour la guerre, quel rêve affreux Tagita certaine nuit : les Maures victorieux, Bénédict expirant ! Elle palpite encore au seul souvenir de cette nuit épouvantable ; puis, reprenant peu à peu ses esprits, elle s'avoue alors qu'elle aime ardemment ce moqueur impitoyable, et ne contient plus les élans d'un bonheur qu'elle voudrait crier à la nature entière. Autant de nuances.

HECTOR BLRLIOZ VEHS 1S62.

D'apris une photographie de Carjnt.

autant de retours de pensée dans cette longue scène, autant d'inspirations géniales qui se déroulent avec une ampleur digne de Gluck, dans cet admirable andante, entrecoupé par le récit haletant, précipité, du songe, et qui aboutissent à l'allégro : Je l'aime donc! où la jeune fille s'abandonne aux transports d'un amour qui se traduit « en soupirs, en élans passionnés et même en vocalises ». Cette chute ironique, entendez bisn, est d'un partisan décidé de Berlioz écrivant clans un journal ami : c'est dire à quel point il fallait que le contresens fût choquant

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après cet andante incomparable, aussi bien qu'à la fin de l'air d'Héro.

Le trio pour voix de femmes, que Berlioz composa après les représentations de Bade, est la contre-partie exacte du trio des hommes au premier acte (Béatrice, ici, répond aux soupirs amoureux d'Héro et d'Ursule, à leurs conseils ironiques en faisant serment de rester fille), et c'est un morceau charmant, dialogué d'une façon délicate avec les reparties piquantes de Béatrice au travers des douces mélodies soupirées par sa cousine et la bonne Ursule. C'est encore une page exquise, ajoutée aussi après coup, que le chant d'hyménée entendu dans le lointain, et qui est écrit pour deux voix de femmes et ténors, sans voix de basses ; c'est le tendre appel de l'époux attendant la vierge au seuil de la chapelle, et cette sorte d'invocation à la jeune épousée est du caractère le plus poétique. Ici, Béatrice et Bénédict se rencontrent et engagent un malicieux dialogue où chacun des deux amants trahit son amour en s'efi'orçant de le cacher ; mais voilà que vont se célébrer les noces d'Héro avec Claudio, voilà qu'éclate une grande marche nuptiale avec chœurs, très largement bâtie sur un chant religieux, et qui se développe avec beaucoup d'onction. Aussitôt après, nouvelle entrevue, et dernière escarmouche entre les deux amants : a — M'aimez-vous ? demande Bénédict à Béatrice. — Pas plus que de raison. — C'est donc, répond l'autre assez piqué, que votre oncle, le prince et Claudio s'abusent, car ils assurent que vous êtes folle de moi. » Même question de Béatrice et réponse identique de Bénédict, débat spirituel et qui tournerait vite à l'aigre si Bénédict n'avait l'idée de fermer la bouche à la belle railleuse par un baiser. Paix conclue. Aussitôt apparaît un cortège solennel avec force coups de grosse caisse, et tous chantent, en montrant à Bénédict l'écriteau fatal : « Ici, l'on voit Bénédict, l'homme marié ! » L'éternel rieur a perdu sa gageure ; il s'en console aisément et, prenant Béatrice par la main, attaque avec elle un rondo qui termine à ravir ce poétique ouvrage où prévaut, malgré tout, la double influence de Gluck et de Weber, où Berlioz, déjà vieilli mais toujours ardent, vit, palpite, aime et soupire par les mélodies si pénétrantes qu'il prête à la nerveuse Béatrice, à la douce Héro '.

Paris, cependant, prêtait l'oreille au succès du grand compositeur. Au commencement de l'année i863, le 8 février, la Société nationale des Beaux-Arts, présidée par Félicien David et qui donnait ses séances

I. Pour tous ceux qui virent cet ouvrage à Bade, il semblait qu'il n'y eût qu'un rôle, tant celui de Be'atrice, que M"" Charton-Demeur jouait du reste avec un entrain merveilleux, primait tous les autres. Héro et la dame d'honneur Ursule e'taient représente'es par M"" iVIonrose et M"" Geoffroy ; Bénédict, c'était M. Montaubry ; Don Pedro et Claudio, c'étaient Balanqué et Jules Lefort ; le maitre de chapelle Somarone avait le gros Prilleux pour interprète; enfin, les très petits rôles de Léonato et du messager, étaient tenus par Guerrin et Philippe Mutée.

au boulevard des Italiens, lui demandait de venir diriger toute une moitié de programme, uniquement composée de ses œuvres : Invitation à la valse. Fuite en Egypte et Carnaval romain. Peu après. M"" Vandenheuvel-Duprez et Viardot chantaient le nocturne de Béatrice et Bénédict au Conservatoire, et ce morceau produisait un effet tellement délicieux que le public, « ce public ennemi des vivants et si plein de préventions », le faisait recommencer tout d'une voix. « Le succès a

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