BEATRICE ET BENEDICT
Dessin do Rnrbizct sur le titre de la partition.
été foudroyant, écrivait Berlioz en sortant de ce concert du 22 mars ; la salle entière applaudissait. Cela fait un tapage incroyable. » Et quelques jours après, il partait pour Weimar oti la grande-duchesse l'avait prié de venir diriger Béatrice et Bénédict, qu'elle avait arrêté de faire exécuter le jour de sa fête. La première représentation de son opéra, traduit par M. Richard Pohl, eut lieu le 10 avril et causa la plus vive satisfaction à Berlioz : orchestre marchant à merveille ; ensemble vocal excellent ; une Béatrice adorablement jolie et véritable-
26o HECTOR BERLIOZ
ment artiste, M""" Milde ; un ténor charmant, M. Knop ; un Somarone amusant, M. Schmidt ; enfin, exécution parfaite du trio pour voix de femmes qu il avait ajouté à la partition originale. ' L'étiquette interdisait les applaudissements ; mais, à la fin, ces nobles spectateurs, les grands-ducs, la grande-duchesse, la reine de Prusse, l'accablèrent de compliments, et, le soir même, tous les artistes de Weimar lui offraient un banquet d'honneur. Le succès était encore plus vif le surlendemain ; Berlioz, rappelé à la fin de chaque acte, devait, après le spectacle, aller dîner chez le grand-duc et celui-ci, pour se consoler de ne pouvoir entendre la musique des Troyens, organisait une soirée où Berlioz lisait son poème entier devant une vingtaine de personnes comprenant bien le français : quelle satisfaction pour le poète et qu'avait-il aflFaire, après un tel succès, d'une lettre de compliments officiels et d'une bague en diamants ?
De nouveaux triomphes l'attendaient à Lœwenberg. Son admirateur, le prince de Hohenzollern-Hechingen, qui résidait alors dans cette ville, où il avait fait construire une salle de concert pouvant contenir cinq cents personnes, avait profité de sa présence à Weimar pour lui demander de venir diriger un concert qu'il pourrait composer à son gré, car l'orchestre qu'il allait trouver à Lœwenberg savait par cœur tout son répertoire symphonique. Mais quel voyage c'était que d'aller jusqu'en Silésie, à cent vingt lieues de Weimar! Berlioz accepta cependant, par reconnaissance envers l'hôte qui l'avait si bien accueilli vingt années plus tôt, mais en déclinant le soin d'arrêter le programme, et, dès son arrivée, il reconnaissait qu'on ne l'avait pas induit en erreur ; les musiciens exécutèrent si brillamment tous les morceaux choisis par le prince : Harold, Roméo, le Roi Lear, le Carnaval romain, que Berlioz était presque confus de les faire répéter. Le pauvre prince, hélas ! avait beaucoup vieilli depuis 1842 ; il souffrait de la goutte à ce point qu'il ne put quitter son lit le jour du concert et qu'il n'en eut qu'un écho lointain : « Adieu, mon cher Berlioz, lui dit-il au moment du départ; vous allez à Paris, vous y trouverez des gens qui vous aiment ; eh bien, dites-leur que je les aime... »
L'été venu, Berlioz récoltait encore de nouveaux lauriers. En même temps qu'il apprenait le succès remporté par son ouverture des Francs- Juges, à New- York, au dernier concert de la Société Philharmonique, il était sollicité de prendre part au festival du Bas-Rhin, qui s'organisait à Strasbourg. Après une journée spécialement réservée aux concours de sociétés chorales, il devait y avoir le lendemain grand concert dans une salle construite tout exprès sur la place Kléber, et qui pouvait contenir plus de huit mille personnes : c'est l'Enfance du
Christ qu'on demandait à Berlioz de venir diriger à cette solennité du 22 Juin, et près de cinq cents choristes répétaient son œuvre depuis trois mois. Quand il parut sur Testrade, il fut salué par une triple sonnerie de trompettes, suivant un usage importé d'Allemagne, et puis, à la fin du concert, une pluie de fleurs tomba autour de lui; des cris éclatèrent de toutes parts : « Vive Berlioz ! » Cette ovation, d'autant plus douce à son cœur qu'elle éclatait en terre française, se renouvelait, peu de jours après, sur la rive allemande du Rhin. Les sociétés chorales du grand-duché de Bade l'avaient prié de les honorer de sa visite, et, au jour fixé, elles l'attendaient au bout du pont de Kehl, avec insignes et bannières au vent : elles le saluèrent d'un triple hurrah et l'accompagnèrent à l'église où toutes les sociétés réunies entonnèrent en son honneur le Chant allemand, de Kalliwoda.
Deux mois après, il revenait encore à Bade, où Béatrice allait reparaître à la scène avec un succès grandissant. « Je serai à Bade du 1^'' août au 10, écrivait-il à Ferrand, et bien seiilK »
C'est que son ami s'était pris d'inquiétude en le voyant si désolé, si malheureux dans ses lettres, et que Berlioz avait dû lui faire l'aveu de sa dernière crise : « C'est encore d'un amour
qu'il s'agit. Un amour qui est venu à moi souriant, que je n'ai pas cherché, auquel j'ai résisté même pendant quelque temps. Mais l'isolement où je vis et cet inexorable besoin de tendresse qui me tue, m'ont vaincu ; je me suis laissé aimer, puis, j'ai aimé bien davantage, et une séparation volontaire des deux parts est devenue nécessaire, forcée ; séparation complète, sans compensation, absolue comme la mort... — Voilà tout. Et je guéris peu à peu ; mais la santé est si
I. M"" Charton-Demeur avait gardé le rôle de Béatrice ; Jourdan remplaçait Montaubry ; M"" Henrion et A. Faivre succédaient à M"«» Monrose et GeotTroy. A ces deux représentations des 8 et 10 août i863, l'opéra de Berlioz était précédé de Maître M'olfram, de M. Reyer, représenté d'origine au Théâtre-Lyrique, en iS54, qu'on jouait pour la première fois à Bade, et qui plut beaucoup.