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musiciens qui manquaient à l'orchestre ordinaire, et comme son petit revenu n'autorisait pas beaucoup de largesses de ce genre, il avait pris le parti de modifier, de simplifier, pour ne plus payer'. Finalement, après des répétitions très pénibles, très nombreuses, et cependant encore insuffisantes, les Troyens à Carthage furent représentés au Théâtre-Lyrique le mercredi 4 novembre i863, au jour dès longtemps fixé par un directeur que l'insuccès des Pêcheurs de perles avait réduit aux abois et qui ne pouvait se sauver que par un coup de partie -.
Le drame des Troyens à Carthage, tel que Berlioz l'a conçu après s'être décidé à retrancher la Prise de Troie et tel qu'il fut exécuté à Paris, s'ouvre par un sombre lamento instrumental et par le récit du rhapsode déclamant la ruine d'ilion sur quelques arpèges de harpe, arpèges formés seulement de quatre notes qui semblaient toutes maigres et mettaient en cervelle le prudent directeur. Dans ce prologue, destiné à résumer les deux actes supprimés de la Prise de Troie, Berlioz s'est ressouvenu des pages sacrifiées, et la phrase prédominante du lamento, qui se déroule obstinément à la basse, est la reproduction exacte, dans un rythme et dans un mouvement diflférents, de l'allégro qui sert de péroraison au duo de Cassandre et de Corèbe à la fin du premier acte de la Prise de Troie. Et puis, lorsque le rhapsode en arrivait à la partie triomphale de son tragique récit, à l'entrée du cheval de bois dans la ville en fête, alors éclatait la marche troyenne, précieusement détachée de la Prise de Troie, composition d'un souffle antique, véritable panathénée à la fois pompeuse et charmante, où la
tés par M"" Charton-Demeur à la Havane, s'écrie inopinément : « A propos du grand art... littéraire, avez-vous lu Salammbô? On ne s'aborde plus qu'avec cette question. Quant à moi, je ne l'ai encore lue que deux fois, mais je vais me mettre à l'étudier. Déjà j'en rêve, la nuit ; je sens mon coeur s'éprendre pour cette mystérieuse fille d'Hamilcar, pour cette vierge divine, prétresse de Tanit, qui meurt d'horreur et d'amour pour le chef torturé des mercenaires, dédaignant son beau-père, Narr'Havas... Je vois tourbillonner ces palais colossaux, toute cette architecture de géants, aux acclamations effrayantes de ces monstrueux sauvages barbouillés de civilisation... Et ces paysans carthaginois, qui s'amusent à crucifier des lions! Ce style calme dans sa force immense est si coloré qu'il donne au lecteur des éhlouissements. J'entends d'ici de bonnes âmes, de braves bourgeois me crier : « Oh! sans doute, vous « devez aimer cela, vous ! » Parce que c'est horrible, n'est-ce pas ? Non, je l'aime parce que c'est beau. — Revenons à notre monde, où l'on ne crucifie pas les lions, mais où l'on en fait mourir d'ennui, en compagnie de petits cliiens, dans des cages de fer. »
1. Berlioz, du reste, avait toujours compris que pour représenter un pareil ouvrage en dehors de rOpcra il faudrait aider le directeur. A la fin de 1860, un de ses amis était allé trouver le directeur du Théâtre-Lyrique (c'était alors M. Charles Réty) et lui avait dit qu'il tenait cinquante mille francs à sa disposition pour l'aider à monter convenablement les Troyens. « C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout, ajoutait Berlioz en mandant ce trait si louable à Ferrand. Il faut tant de choses pour une pareille épopée musicale. » Mais, en i863, cet ami magnifique n'avait peut-être plus l'argent disponible ou bien il avait changé d'avis.
2. Berlioz fit justement son dernier feuilleton sur l'opéra de Bizet (8 octobre i863), et les éloges très chauds qu'il accorde à cet excellent musicien, lecteur incomparable au piano, les encouragements qu'il donne à cet artiste riche d'idées et déjà maître de son orchestre, tous ces compliments, si mérités qu'ils fussent, n'étaient pas pour déplaire au directeur non plus que pour nuire a'ux Troyens.
sereine invocation des femmes, qu'accompagnent les harpes et les hautbois, se mêle aux sonneries triomphales, aux cris de joie de tout un peuple en délire.
Alors seulement commence le drame. Quand le rideau se lève, Carthage est en fête : sept ans déjà passés, les Tyriens ont abordé la rive africaine ; ils célèbrent aujourd'hui cet heureux anniversaire. A l'entrée de la reine, le peuple entonne l'hymne national, sorte de choral pompeux à la Hcendel, se développant sur une basse continue. Debout, du haut de son trône, Didon remercie ses « chers Tyriens »
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« LES TROYENS A CARTHAGE ». Dessin de Barbizet sur le tilre de la partition.
dans un air d'un tour caressant, et les convie à s'armer pour la défendre contre larbas, roi des Numides, qui aspire insolemment à sa main... Un cri d'enthousiasme répond à cet appel, et, préparée à la guerre, la nouvelle cité célèbre les bienfaits de la paix : sur des motifs différents d'allure et de caractère, matelots, constructeurs, laboureurs, tous viennent recevoir des mains de la reine la récompense de leurs travaux; puis éclate, sur la reprise du chant national, le cri mille fois répété : « Gloire à Didon ! » La foule se disperse ; restée seule avec sa sœur Anna, Didon se laisse aller à une tristesse insurmontable. Le duo est charmant ; la douce ironie d'Anna, répondant aux inquiétudes croissantes de la reine par ce seul mot : « Vous aimerez, ma sœur », la
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crainte de Didon, mêlée d'un vague espoir, forment un délicieux ensemble, traduction fidèle des vers du poète :
His dictis incensum animum inflammavit araore Spemque Jedit dubiœ menti, solvitque puJorem.
Mais une tlotte est signalée au loin, battue par la mer en furie ; elle fait demander un refuge, et Didon répond à ces prières par des accents superbes qui rendent à merveille sa pitié noble et généreuse ; les naufragés entrent sur une reprise de la marche troyenne dans le mode triste, chef-d'œuvre de grâce mélancolique destiné à peindre le trouble et les pressentiments de la reine, à l'approche du chef inconnu qui va ravir son cœur. Tout à coup, une funeste nouvelle arrive : les Numides ont repris les armes, ils vont écraser les Tyriens surpris à l'improviste, lorsque Énée, jetant son déguisement de matelot, entraîne au combat les deux peuples réunis pour la défense de leur patrie et de leur asile. Dès ces premières scènes, la figure de Didon est dessinée de façon inoubliable; un duo, quelques récits ont suffi à Berlioz pour lui donner la vie. L'exaltation de la reine en entendant prononcer le nom du héros troyen, la tendresse maternelle qu'elle marque à Ascagne — infanduin si fallere possit amorein — quand Énée lui confie son fils avant de prendre le commandement des troupes, tout le drame est déjà là en germe : le trait est désormais planté dans le cœur de l'infortunée ; les efforts qu'elle tentera pour s'en délivrer ne feront qu'élargir sa blessure et l'envenimer.
Le deuxième acte, intitulé Chasse royale et orage, se compose uniquement d'une symphonie descriptive, avec pantomimes sur la scène, au milieu desquelles on doit voir Énée et Didon, égarés, chercher un abri et se réfugier ensemble dans une grotte. Ce beau morceau, un des plus puissants qui soient sortis de l'imagination de Berlioz, est exclusivement orchestral, sauf au plus fort de l'orage, lorsque faunes et sylvains dansent et poussent des sons inarticulés, à travers lesquels se distingue parfois ce seul mot : Italie ! Après une introduction du caractère le plus calme, éclate la fanfare de chasse, dominée bientôt par l'orage et par les cris des satyres ; puis, la tempête s'apaise, la pluie fait trêve, et le tonnerre, au loin, ne gronde plus que faiblement. Les deux amants vont pouvoir — une fois le rideau baissé — sortir de la grotte et rejoindre les chasseurs'.
Si l'auditoire avait passablement ri de ces faunes dansant, de ces
I. Pasdcloup a remis en lumière ce tableau symphonique après un oubli de treize années, et cette belle composition, si raillée à l'origine, a passé sans encombre au Concert populaire du 5 novembre 1876. Un peu plus d'une année après, le 17 février 1878, elle trouvait également place aux Concerts du Châtelet, où elle était accueillie avec une faveur croissante.
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HECTOR BERLIOZ VERS lSb3.
Portrait lithographie par Fuhn, d'après une photograpliie de Pierre Petit.
satyres gambadant, s'il s'était égayé de la promenade d'Énéc et de Didon en quête d'un abri commode, il fut, en revanche, littéralement ravi par le troisième acte : ici les indécis furent ralliés, les indifférents conquis, les détracteurs confondus. Les airs de ballet, qui semblent détachés d'un opéra de Gluck avec une orchestration toute beethovénienne, avaient déjà bien disposé l'assemblée, et la petite danse nubienne, en mi mineur sans dièse à la clef, avait même paru d'une bizarrerie piquante au lieu de provoquer des critiques, comme on aurait pu le craindre ; mais c'est surtout à partir de ce moment que l'enthousiasme alla croissant, en suivant cette série ininterrompue de pages admirables qui commence au quintette pour finir avec le duo d'amour, en passant par le septuor, d'une douceur, d'une sérénité parfaites. Rien ne peut calmer le trouble de Didon, ni les danses, ni l'hymne délicieux du poète lopas à Gérés, la blonde déesse ; c'est la voix si chère d'Énée qu'elle veut entendre, et, d'un accent plein de langueur :
Enée, ah! daignez achever Le récit commencé de votre long voyage Et des malheurs de Troie. Apprenez-moi le sort
De la belle Andromaque...
Tel est le début du quintette, le plus achevé, le plus enchanteur, à ce qu'il semble, de ces trois morceaux inspirés, entre lesquels la faveur du public s'est, dès le premier soir, particulièrement attachée au septuor. Le charme des accents d'Énée, l'exemple d' Andromaque osant épouser le meurtrier de Priam : tout conspire à vaincre les remords de la veuve de Sichée ; Énée murmure à son oreille de brûlantes paroles d'amour; Ascagne, assis à ses pieds, lui fait, glisser du doigt « l'anneau de son illustre époux », tandis que le sage Narbal, le poète lopas et la douce Anna sourient discrètement à cette illustre union de deux amants, à cette heureuse alliance de deux peuples. La beauté du chant et de l'harmonie, le charme troublant de la situation, le décor même et le groupement des personnages, tout faisait de cette scène, au théâtre, un chef-d'œuvre accompli. Gependant, le jour est tombé peu à peu et Énée, pour achever de dissiper la mélancolie de la reine, la convie à respirer avec lui sur le rivage les soupirs de la brise caressante; tous se lèvent alors, et, sous le ciel criblé d'étoiles, entonnent un hymne à la nuit, merveille de musique vaporeuse et aérienne. Puis les voix s'éteignent, tous les bruits de la terre s'apaisent, on n'entend plus que le murmure de la mer, endormie au pied des jardins royaux. Demeurés seuls dans le silencieux mystère, Énée et Didon entament alors l'immortel dialogue de l'amour. Quelle délicieuse effusion dans cette invocation des deux amants : O nuit d'ivresse et
d'extase infinie! quelles caresses dans les répliques brûlantes empruntées par Berlioz à la scène d'amour du MarcJiand de Venise! Ce n'est plus Énée qui parle, c'est Lorenzo ; ce n'est plus la reine Didon, c'est Jessica la Juive.
Par une telle nuit, le front ceint de cytise, Votre mère Vénus suivit le bel Anchise Aux bosquets de l'Ida,
dit-elle; et Énée de s'écrier :
Par une telle nuit, fou d'amour et de joie, Troïlus vint attendre au pied des murs de Troie La belle Cressida.
Peu à peu, ils cèdent au charme de cette « nuit d'ivresse », ils disent de nouveau leur hymne à la blonde Phœbé, à la nuit étoilée, et l'enivrant dialogue d'amour recommence par cette exclamation d'Énée :
Par une telle nuit, la pudique Diane Laissa tomber enfin son voile diaphane Aux yeux d'Endymion.
Mais Didon tremble encore de voir échapper ce cœur tendrement aimé ; elle veut de franches paroles d'amour, elle les provoque même, et adresse au héros ce reproche plein de promesses :
Par une telle nuit, le fils de Cythérée Accueillit froidement la tendresse enivrée De la reine Didon.
Enée laisse tomber alors cet aveu si fiévreusement attendu :
Et dans la même nuit, hélas! l'injuste reine Accusant son amant, obtint de lui, sans peine, Le plus tendre pardon.
Puis tous deux, unis dans la félicité suprême, reprennent avec enthousiasme leur belle invocation à la nuit, et, succombant à tant de bonheur, laissent expirer sur leurs lèvi"es les derniers murmures de cet hymne enchanteur.
La chanson du matelot Hylas, au quatrième acte, est bien la plainte touchante d'un enfant arraché au sol de la patrie — a Je pensais à toi, cher Louis, en l'écrivant », disait Berlioz à son fils qui courait alors la mer des Indes, ■ — et la longue scène d'Énée, où se détache le bel air : Ah! quand viendra l'instant des suprêmes adieux...^ ainsi que la terrible apparition des spectres, est une inspiration directe du génie de Gluck. Mais il faut partir, il faut obéir aux ordres venus de l'Enfer : a Pas un jour!... pas une heure!... » et, tout à coup, la flotte lève l'ancre aux cris de : « Italie ! Italie ! » Le dernier acte, que
le public dédaigna complètement, est d'une beauté supérieure et ne faiblit pas un seul moment. La première scène entre la reine et sa sœur respire un amour invincible, et l'air : Adieu,, fière cité l est le digne chant de mort de la malheureuse Didon, reine infortunée, amante plus misérable encore, qui se tue aux yeux de ses sujets atterrés pour échapper à la double torture des regrets et des remords ; enfin, le sombre anathème lancé sur Enée et les Troyens par Anna, par Narbal, tandis que les prêtres de Pluton entonnent leur hymne funèbre, et le
dernier cri de tout le peuple contre les fugitifs, forment un dénouement lugubre et grandiose.
Tel est ce drame superbe, traduction inspirée du poème de Virgile ; la défaveur d'un soir a pu le frapper, mais il vit, éclatante protestation d'un grand artiste contre la mode musicale de son temps, contre les maigres opéras-comiques ou les grands opéras de pacotille, dernière et magnifique incarnation de la tragédie lyrique illustrée par Gluck. Car, ce qui distingue Berlioz de tant d'autres compositeurs contemporains, c'est que ses créations sont sa chair et son sang. Il ne se contente pas d'accumuler des chants gracieux, des motifs larges ou badins pour le plaisir de l'oreille : il agit, il pense, il vit dans ses œuvres ; chaque page de sa musique est faite à son image. Rien qu'à l'entendre par fragments, par lambeaux, on le sent vivre et palpiter sous ces accords inspirés, on le voit passer derrière ces harmonies étranges, et l'on applaudit alors à cette parole si vraie de Schumann : « Il brille comme un éclair dans un jour d'orage, et laisse après lui une grande odeur de soufre. »
Berlioz avait, en ce qui concernait ses ouvrages, une sincérité d'impression, une chaleur d'enthousiasme inimaginables. On a souvent raconté qu'il sortait des répétitions des Troyens tout ému, les larmes aux yeux, en s'écriant avec une bonne foi touchante : « Dieu, que c'est beau ! » Et c'est vérité, car lui-même écrivait à Ferrand : « Les répétitions des Troyens ont un succès foudroyant. Hier, je suis sorti du
INTERMEDt: NON SYMPHONIQUE.
— Eh bien, et cette chasse royale ? et cette forêt vierge ? et cette grotte ? et ce ruisseau ? ces naïades ? ces satjres ? ces nymplies ? cette tempête ? etc., etc.
— Au panier...
— Oh ! monsieur Berlioz ! moi qui n'étais venu ici que pour ça !... Ça n'était pas goûté du public, dites-vous?... Concession dangereuse! O maître, à ce compte-là, vous auriez trop à faire...
(Gréviii, /oi(rH<j/ amusant, jS novembre iS63.)
théâtre si bouleversé que j'avais peine à parler et à marcher. Je suis fort capable de ne pas vous écrire le soir de la représentation ; je n'aurai pas ma tête. » Il la retrouva dès le lendemain et lança à son ami cette missive triomphante : « Succès magnifique ; émotion profonde du public, larmes, applaudissements interminables et un sifflet quand
on a prononcé mon nom à la fin.
Le septuor et le duo d'amour ont bouleversé la salle ; on a fait répéter le septuor. M™ Charton a été superbe ; c'est une vraie reine ; elle était transformée ; personne ne lui connaissait ce talent dramatique. Je suis tout étourdi de tant d'embiassades II me