PETIT CANCAN CARTHAGINOIS SUR UN MOTIF AUVERGNAT
Tutu, panpan, tutu, panpan...
(Grévîn, Journal amusant, 28 novembre iS63,}
le vrai mot lâché après coup dans les Mémoires, et lorsque les Troyens étaient réellement enterrés. Il ne restait plus rien du grand succès qu'il s'était flatté d'avoir obtenu; le public, encore rebelle à cette musique, n'avait pas eu les mêmes ménagements que la presse, et dès que celle-ci avait vu d'où soufflait le vent, elle avait tourné comme une girouette- Beaucoup de feuilles graves, il est vrai, ne reparlèrent pas des Troyens ; mais d'autres se rattrapèrent de la réserve observée tout d'abord, et quel réveil ce fut pour Berlioz ! Quantité de journaux sérieux, ou soi-disant tels, se déchaînant contre lui ; toute la presse légère le criblant de railleries, la caricature et la parodie théâtrale s'acharnant sur son œuvre, et tout ce charivari durant encore longtemps après que les Troyens avaient fini de traîner leur triste vie, pendant vingt et une soirées, devant des auditoires bizarrement com-
posés, OÙ de rares admirateurs, obstinés et convaincus, toujours les mêmes, s'efforçaient d'échauffer la masse indifférente des autres spectateurs'.
Avant la bataille, on ne raillait que sa lenteur au travail, et dans des termes encore assez flatteurs pour lui :
Berlioz, dans un coin, fait le Sièg-e de Troie...
Certe I il y met le temps.
Laissons-le lentement étendre sa courroie ; Homère l'autorise, et, s'il faut qu'on l'en croie, Ce siège fut très long, car il dura dix ans.
écrivait Galoppe d'Onquaire en 1862 dans une pièce de vers, insérée au Ménestrel. Après la défaite, on le pouvait frapper de tous les côtés et parmi les épigrammes qu'on lui décocha, il en était une, au moins, assez plaisante :
La race des Troyens aux Hectors est funeste : L'un périt en héros sans pouvoir les sauver ; L'autre tombe étouffé dans les plis d'une veste. En voulant les ressusciter.
Scudo, véritablement atteint de folie, n'écrivait plus depuis quelques mois lorsque se jouèrent les Troyens; mais l'autre « enragé » dont riait Berlioz au moment de l'Enfance du Christ était toujours sur la brèche ; il avait même acquis une position considérable dans la critique courante et ne faillit pas à son devoir, car il traita Berlioz et son opéra de la belle façon. Qu'était-ce à ses yeux que cette partition ? « Une montagne d'impuissance auprès des chefs-d'œuvre qui rayonnent dans le ciel de la musique. » Et cependant, comme il portait, disait-il, un profond respect à l'artiste convaincu, courageux, intraitable qu'était Berlioz, il allait le prouver en donnant un bon conseil à M. Carvalho : que ne remplaçait-il les spectres de Priam, Chorèbe fsic), Cassandre, Hector, trop peu connus du public, par quatre autres qui tiendraient au compositeur les discours suivants : « Le premier : Je
I. Une mention spéciale, entre tous les journaux le'gers, est due au A^ain jaune, qui flagellait le charlatan, le faux génie, avec une vaillance extraordinaire. Un rédacteur anonyme, qui pourrait bien être Jules Lecomte, comparait Berlioz à M. Gagne, reprochait à la police de laisser circuler « ce maigre vieillard qui ajoutait chaque année aux désagréments du lugubre séjour de la Forêt-Noire, de Badcn-Bondy, etc. » ; disait de lui : « Membre de l'Institut, soit ! mais quel membre ? » et qualifiait sa partition d' « enfilade d'ennuyeux récitatifs, de jérémiades notées par un prétentieux accordéoniste, de charpie anti-musicale, de mets gâté que l'estomac rejette, etc. » Après ce premier article, et en attendant l'étude approfondie d'un M. Henry de Tailhan, qui ne devait être ni moins catégorique ni moins aimable (néant, vessie dégonflée, sont les moindres expressions dont il se serve à propos des Troyens), M. Albert Wolff arrivait à la rescousse ; il remplissait plusieurs colonnes de quolibets impitoyables contre Berlioz, digne rival de Mangin, de Champroux : « Ces hommes-là doivent succomber sous le ridicule, et si le ridicule tue encore en France, l'auteur des Troyens n'a plus qu'à s'occuper d'un joli petit monument. » Aujourd'hui, le même écrivain, sans embarras, reproche amèrement à ses contemporains d'avoir « méconnu le génie et conspué Berlioz ».