LES TROYENS A CARTHAGE
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scène animée et grandiose de cet intermède ; si Ton ne pouvait obtenir des choristes femmes de parcourir la scène les cheveux épars, et des choristes hommes costumés en faunes et en satyres de se livrer à de grotesques gambades en criant : Italie ! si les pompiers avaient peur du feu, les machinistes peur de l'eau, le directeur peur de tout, on devrait supprimer entièrement cette symphonie... » Mais ce sont là jeux de plume et d'esprit qu'on écrit avec le ferme espoir de ne jamais les voir se réaliser ; et quand le hasard veut que ces railleries deviennent des faits, l'auteur, malgré son apparente philosophie, n'en est que plus froissé et plus désespéré.
Les ciseaux, une fois mis en mouvement, ne se fatiguèrent plus de couper. On raccourcit l'entrée des constructeurs, des matelots et des laboureurs, — Berlioz consentant, — parce que le théâtre était trop étroit pour ce cortège et cette cérémonie, que les mauvais plaisants comparaient à un comice agricole ; on coupa — malgré sa résistance et ses fureurs — la scène entre Narbal et Anna, le deuxième air de danse et le duo bouffe des sentinelles que le purisme du directeur jugeait incompatible avec le style épique ; on coupa — de l'aveu de l'auteur — les strophes de lopas, parce que l'artiste chargé du rôle était incapable de les chanter, et aussi le grand duo d'Énée et de Didon qui fatiguait par trop M"* Charton-Demeur au dernier acte ; on coupa — sans même consulter Berlioz, atteint d'une bronchite et gardant le lit — la chanson d'Hylas, parce qu'on avait besoin du ténor Cabel pour chanter dans la Perle du Brésil. Ce lamentable échec et ces lacérations, survenant après un début qui ne pouvait rien faire prévoir de tel, accablèrent d'autant plus Berlioz : vainement il aimait à constater que Monjauze et M"" Charton se perfectionnaient de jour en jour, qu'on redemandait toujours le septuor, que le dernier acte, en particulier le choeur des prêtres de Pluton, causait une émotion profonde, et que d'illustres maîtres, comme Meyerbeer, prêtaient une attention suivie à son ouvrage ; il lui fallait bien reconnaître aussi que le public, pris en masse, était insensible aux Troyens et n'avait même pas la curiosité de les venir entendre '. Alors on parla de résilier
I. Meyerbeer suivait assii-iumcnt les représentations des Troyens et, sans perdre une note, avait toujours les yeux tixés sur le livret, qu'il devait savoir par cœur. Dès le début, d'ailleurs, soit curiosité, soit clairvoyance, il avait prêté grande attention aux efforts, aux créations de Berlioz, et George Saiid rappelle, dans ses Lettres d'un voyageur, que s'ctant trouvé près d'elle, un jour qu'on exécutait la Afarclw au supplice, il lui avait serré la main dans une effusion de sensibilité, qu'il avait chaleureusement applaudi « le grand artiste méconnu, luttant avec héroïsme contre un public ingrat et son âpre destinée ». Berlioz, très sensible à ces marques d'estime, y répondit par des articles enthousiastes dans le genre de son analyse des Huguenots, et continua longtemps d'encenser Meyerbeer, jusqu'au jour où, agacé par les trois Anabaptistes du Proplicte, qu'il appelait les trois corbeaux, il résuma son opinion par cette boutade irrévérencieuse : 0 Meyerbeer n'a pas seulement le bonheur d'avoir du talent, il a surtout le talent d'avoir du bonheur. «
l'engagement de M'"' Charton : d'une part, le théâtre perdait, à la payer relativement cher, six mille francs par mois ; d'autre part, elle gagnait là sensiblement moins qu'on ne lui offrait à Madrid. La résiliation, proposée et acceptée pour la fin de décembre, fut donc décidée avec un empressement égal de part et d'autre ; tout le monde y trouvait son profit, sauf Berlioz : « Il n'y a pas d'autre Didon en France, écrivait-il, il faut se résigner; mais l'œuvre est connue, c'est là l'important. »
Sur ce point encore, il se faisait illusion, et l'œuvre était beaucoup moins connue qu'il ne pensait, mis à part ses amis et ses rares admirateurs inconnus qui en avaient suivi les représentations avec un zèle pieux : les Troyens n'étaient connus de personne, en dehors d'eux. Pour lui-même, il était tombé de fatigue après les premières soirées et sa plus grande douleur était de ne pouvoir assister aux représentations de son cher opéra qui fuyait devant lui '. Vainement il se consolait par la lecture de lettres aussi flatteuses que celles du grand-duc de Saxe et du grand-duc de Weimar le félicitant du succès obtenu le premier soir ; vainement il se disait que le i^"' janvier, dans cette petite cour de Weimar qui lui marquait tant d'estime, on exécuterait la grande scène entre Corèbe et Cassandre, de la Prise de Troie ; vainement il négociait avec un directeur de Londres assez naïf pour vouloir représenter ce noble et malheureux ouvrage ; tout cela ne le dédommageait pas de ne pouvoir entendre sa partition préférée : quoiqu'il toussât toujours, jusqu'aux spasmes et aux vomisse-
I. La première repre'sentation des Troyens (mercredi 4 novembre) produisit ySg fr. 5o de recette ; le spectacle était annoncé pour sept heures et demie. La suppression de la Chasse royale permit de commencer un quart d'heure plus tard à partir de la deuxième représentation (vendredi 6), qui produisit 2,644 f''- 5o. Les représentations continuèrent sans interruption les lundi, mercredi et vendredi de chaque semaine et donnèrent les chiffres suivants : troisième, 3,408 fr. 5o ; quatrième, 2,661 fr. 5o ; cinquième, 4,623 fr. 5o ; sixième, 3,776 fr. 5o ; septième, 3,765 fr. 5o ; huitième, 3,443 fr. 5o ; neuvième, 2,826 fr. ; dixième, 3,223 fr. 5o ; onzième, 2,446 fr. 5o (ce soir-là, M. Wartel prit le rôle de Narbal en remplacement de M. Petit, qui chantait l'amiral dans la Perle du Brésil, reprise la veille); douzième, 1,834 fr. 5o ; treizième, 1,029 fr. 5o ; quatorzième, 1,729 fr. ; quinzième, 1,643 fr.; seizième, 1,712 fr. 5o (ce jour-là, M. Legrand prit le rôle de lopas, et le rôle d'Hylas, abandonné par M. Cabel, n'eut plus d'interprète) ; dix-septième, i,652 fr. ; dix-huitième, i, 35 1 fr. ; dix-neuvième, 1,649 f""- ^° > vingtième, 1,872 fr. ; vingt et unième, le dimanche 20 décembre, 2,317 ^'^- — Nous allons maintenant donner quelques recettes comme points de comparaison ; les 3 et 5 novembre, les Noces de Figaro donnaient 2,122 fr. et 3,578 fr.; le dimanche i5, avec l'Épreuve villageoise, elles montaient à 4,C)23 fr. 5o. La Perle du Brésil, reprise le 26 novembre, donnait 1,484 fr. ; puis, le 28, 3, 307 fr. 5o ; les I", 3 et 5 décembre, 4,009 fr., 2,879 fr. 5o et 4,562 fr. Après les Troyens, on faisait relâche pour répéter Rigoletto, qui allait avoir un si grand succès avec Monjauze, Ismael, Wartel et M"=' Léontine de Maesen et Dubois. La première représentation (24 décembre) donnait seulement 781 fr. ; mais le 26 et le 29, la recette montait vite à 3,529 fr., à 4,023 fr. ; le i" janvier 1864, elle atteignait à 6,067 ^^• (Chiffre exceptionnel), puis s'établissait entre 5,604 f"". 5o (le 4 janvier) et 4,024 fr. 5o (le 6), etc. On peut voir par là que les Troyens, très inférieurs à Rigoletto, balançaient en moyenne, au moins dans le commencement, les Noces de Figaro, la Perle du Brésil, et l'emportaient sur Oberon, qui donnait 1,701 fr. le 14 novembre ; sur /es Pécheurs de perles, qui ne dépassaient pas 1,204 fr. 5o le 7 novembre. En somme, un insuccès qui n'avait rien d'un désastre et qui, durant le premier mois, fit encore des recettes très convenables pour ce temps-là.
ments, il fit un effort et se rendit aux dernières i-eprésentations, pour retomber plus malade après. Et chacune des lettres écrites en ce funeste mois de décembre exprimait un chagrin plus cuisant, une plus violente amertume à l'égard du public et de M. Carvalho qui l'avait trahi, pensait-il, en montant ses chers Troyens pour les dépecer ensuite et les mutiler plus cruellement de jour en jour, a Les théâtres
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