LE PREMIER MINISTRE DE DIDON
Il va remuer la tête, les bras, les
jambes en un mot jouer son rôle
comme si qui fusse une personne naturelle.
(Grévin, Journal amusant, 28 novembre iS63.)
l'existence calme et bien ordonnée d'une bonne grand'mère, âgée de soixante-dix ans ' ?
Berlioz, du temps où il lisait dans différentes réunions son poème des Troyens, avait gardé le goût de ces lectures, et l'on flattait sa manie en lui demandant d'en faire de droite et de gauche. Déjà, durant son séjour à Estressin, il s'amusait à faire pleurer ses nièces, « deux charmantes enfants, dit-il, qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche photographique reçoit celles du soleil ». Quand il fut de retour à Paris, il se plaisait à lire Othello, de Shakespeare, en petit comité, chez M™^ Érard, Hamlet chez les Massart ; et lorsque ceux-ci étaient en villégiature, il leur proposait de réunir dès leur retour un petit auditoire d'hommes, afin de lire Coriolan : « Rien ne me fait plus vivre, écrivait-il, que de voir l'enthousiasme des gens non blasés, compréhensifs, doués de sensibilité et d'imagination. » Sur ces entrefaites, Liszt vint passer huit jours à Paris ; ils dînèrent deux fois ensemble, non sans éviter soigneusement de parler musique ; après quoi, Liszt, auquel il ne pouvait pardonner son enthousiasme pour Richard Wagner, était reparti pour Rome où, disait plaisamment Berlioz, il joue de la musique de l'avenir devant le pape, qui se demande ce que cela veut dire^. Mais ce qui lui fit un réel plaisir dans le même temps, ce fut une dépêche de Vienne, lui annonçant que le 1 1 décembre, pour fêter l'anniversaire de sa naissance, l'Académie de chant avait exécuté le double choeur de soldats et d'étudiants, de la Damnation de Faust; ce fut une soirée improvisée en son honneur chez le docteur Blanche une année, ou peu s'en faut, après l'apparition des Troyens. Un samedi, après le dîner d'amis auquel il venait souvent s'asseoir, une dame ouvre le piano et, sans le prévenir, attaque un air de ballet des Troyens ; dès les premières notes, Berlioz, assis seul au milieu du salon, se prend la tête et verse de douces larmes. Puis,
1. Les observations de M. Hippeau à ce sujet sont très justes et appuyées sur des textes indiscutables : la correspondance entre M'°° Fornier et Berlioz rapporte'e dans \ss, Mémoires, et la lettre bouillonnante adressée de Genève à ses amis Massart. — Un détail musical à relever dans cette correspondance est qu'il fut un instant question de chanter le deuxième acte des 7'ro Ke«i (en réalité le troisième) au Conservatoire, à la fin de 1864, mais <3U£ l6 Comité, en tourmentant l'auteur de mille manières, en lui demandant de supprimer tel morceau, puis tel autre, avait fini par l'exaspérer et qu'il avait tout retiré. Et, quelques jours auparavant, il avait envoyé à M"" Fornier un exemplaire de son poème en la priant « de lire le passage marqué par des feuilles mortes de Meylan, le dimanche 18 décembre, à deux heures et demie, au moment où l'on exécuterait ce fragment à Paris ». N'est-ce pas là de la bonne folie romantique ?
2. « Berlioz avait une vraie complcxion d'artiste, écrivait M. Blaze de Bury dans son article nécrologique à la Revue des Deux-Mondes. Susceptible à tous les froissements, à toutes les intempéries, ce qu'il a dû souffrir reste un secret. Il avait poussé l'orchestre aux grandes sonorités nouvelles, et de ce mouvement imprimé par lui, un autre recueillait la gloire. On disait bien : Wagner et Berlioz ; mais son nom ne venait qu'en second, et lorsque les journalistes allemands, s'imaginant de changer en trio ce duo déjà déplaisant, inscrivirent sur leur drapeau : Wagner, Berlioz et Liszt, sa mauvaise humeur n'y tint plus. »
cette fête de ramitié continue : M. Gounod, qui brûlait de devenir son confrère à l'Institut, soupire avec émotion la chanson d'Hylas; il chante aussi le grand duo d'amour : O nuit d'ivresse ! avec M'"^ Barthe-Banderali ; des amis intrépides veulent à toute force essayer le septuor, sans chœurs, sans voix de femmes, sans même savoir chanter, par la seule force de leur enthousiasme; Berlioz, ému, pleurant de tant de témoignages d'admiration, déclame le cinquième acte de sa tragédie avec une expansion incroyable, en agitant les bras et saisissant à poignées ses longues mèches de cheveux blancs : « Et croyez-vous, disait-il, que je n'ai jamais pu obtenir de M"'" Charton qu'elle dénoue ici sa chevelure et la laisse flotter au vent ! ' »
Au commencement de i865, il lui arrivait encore de bonnes nouvelles de l'étranger : c'était son ouverture du Roi Lear qui était exécutée avec un succès considérable, à New- York ; c'était son Enfance du Christ qui soulevait les bravos des Berlinois, dans un concert de la Société des amateurs. Mais, pour la première fois depuis dix ans, il ne pouvait pas aller organiser et diriger le grand festival de Bade, et Ton confiait cette double besogne à son admirateur et disciple Ernest Reyer, qui, d'accord avec Bénazet, donnait à cette fête un caractère international. Une place d'honneur était bien réservée à Berlioz sur le programme, où figuraient la Fuite en Egypte, les quintette, septuor et duo des Troyens ; mais, à côté de lui, brillaient aussi Schumann avec son chœur des Bohémiens et Richard Wagner avec le prélude de ce Tristan et Iseult qui venait de se jouer à Munich deux mois auparavant, prélude suivi de la scène finale, car Wagner avait déjà fait, en vue des concerts, la soudure entre ces deux parties extrêmes de son opéra : le choix de ce morceau suffisait pour indiquer que Berlioz n'était pour rien dans la composition du programme ~. Et lui, pendant ce moment de loisir, achevait de faire imprimer ses Mémoires, qu'il communiquait en épreuves seulement à quelques amis privilégiés, et dont les journaux, ceux d'Allemagne en particulier, attendaient la mise en vente avec impatience : n'est-ce pas là ce qu'il
1. M™" Charton était pourtant admirable durant tout ce cinquième acte, où sa mimique noble et passionnée |etait les peintres dans le ravissement. Corot, notamment, voisin de la cantatrice à Villed'Avray, la recevait fréquemment dans son atelier et lui faisait clianter et jouer pour lui tout seul, sans se lasser jamais, la phrase du quintette, le duo et celte scène déchirante du biàcher. Très épris d'ailleurs de musique classique, le vieux maître, à l'àme virgilienne, savait par cœur la partition de Berlioz : plus d'une fois, ses amis l'ont surpris, à son chevalet, chantant de sa voix juste et grêle, les récits et les airs de « la reine Didon ».
2. Ce concert international comprenait en outre une ouverture sur des chants belges de M. Litolff, le Super flumina Babylonis, de M. Gounod; la Marche de l'Africaine, un air de Rousslan et Lioudmila, de Glinka, chanté par M'"° Viardot; un chœur de Moïse, la Conjuration des Djinns, du Selam, de M. Reyer, plus son Hymne du Rhin, composé exprès pour la circonstance sur des vers de Méry et chanté par M"" Charton-Demeur et Agnesi.
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voulait et n'était-ce pas pour aviver cette curiosité, qu'il avait formellement reculé jusqu'après sa mort l'apparition d'une autobiographie, que tout le monde avait déjà pu lire en articles séparés ? '
La Société des concerts, malgi'é le don de ses partitions, malgré l'amitié de Georges Hainl, lui faisait toujours maigre accueil ; mais il venait de se fonder une entreprise rivale où. ses œuvres commençaient à passionner le public, par laquelle son nom allait enfin toucher à la célébrité. Pasdeloup n'avait encore exécuté à ses Concerts populaires que deux morceaux de lui : l'ouverture du Carnaval romain et celle des Francs-Juges, lorsqu'il eut l'idée de faire chanter le septuor des
Troyens, avec M""" Charton- Demeur en tête des solistes.
C'était le 7 mars 1866 ; Berlioz, qui s'était ■ modestement glissé dans la foule, est reconnu, acclamé par le public, qui fait répéter le septuor avec enthousiasme ; à la sortie, on le presse, on l'entoure ; alors des larmes jaillissent de ses yeux et le pauvre grand homme rentre fou de joie au logis. Quelque temps après, au mois de juillet, il recevait avis que la Syni- DiDOK. - Faut-il que le public soit crétin et injuste ! pkonie fantastiquc et le Rcquieni
On me blague si je pleure, on me blague si je ris. venaient de passionuor leS mu-
siciens, les amateurs de tous pays réunis à Leipzig ; mais Vienne était toujours la ville où Ton marquait le plus de faveur pour ses oeuvres : aussi désirait-il beaucoup accepter la proposition qu'on lui faisait d'y aller diriger une exécution complète de la Damnation de Faust, par la Société des Amis de la musique. Mais il craignait bien d'en être empêché par de graves intérêts musicaux à défendre à Paris, par Armide qu'on projetait de jouer au Théâtre-Lyrique et dont il avait accepté de diriger les études, « si peu faites pour ce monde d'épiciers » ; par Alceste, qu'on allait remonter à l'Opéra, mais que le directeur voulait donner seulement lorsque le monde serait revenu à Paris, ce comme s'il y avait, disait-il, un monde parisien pour Alceste ».
I. Après la mort de Clapisson, en avril 1866, Berlioz fut nommé Conservateur du musée instrumental au Conservatoire; puis, le ministre ayant pris un arrêté pour augmenter le traitement des professeurs de l'école, le sien fut doublé du coup (236 francs par mois au lieu de 1 18), en raison de ses doubles fonctions de Bibliothécaire et de Conservateur du musée.
Faut pourtant que je fasse quelque chose. (Cham, Charivari, 22 avril 1S66,)
En attendant ce moment favorable, il projetait de s'échapper pour courir à Gsnève, où il espérait être aussi bien reçu que Tannée précédente ; puis, Armide étant abandonnée au Théâtre-Lyrique, Alcesîe ayant été jouée à l'Opéra le 12 octobre, après s'être suffisamment réconforté à l'audition de « ces sublimités offertes à tant de plats polissons », il put partir pour Vienne, où la Damnation de Faust, de remise en remise, allait être exécutée le 16 décembre 1866, dans la vaste salle des Redoutes, qui pouvait contenir trois mille personnes. Quel bonheur ce devait être pour lui, que de réentendre une partition qu'il n'avait pas entendue en entier depuis la magnifique exécution de
Dresde, il y avait déjà douze
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Il arrivait à Vienne extrêmement fatigué du voyage et tombait dans les bras de son nouvel ami, le chef d'orchestre Herbeck, qui avait dirigé les études préparatoires avec un zèle infatigable.
Dès la première répétition, il reconnut que le résultat était presque parfait et se préoccupa seulement d'imprimer à l'ensemble un cachet bien personnel, mais sa surexcitation était extrême et il ne la pouvait dominer ; le moindre accroc le mettait en fureur, à ce que nous a dit M. Oscar Berggruen, qui suivait les
répétitions avec enthousiasme. Un violoncelliste attaque trop tôt : « Taisez-vous donc! » crie Berlioz, blanc de colère, au malheureux qui, d'ailleurs, n'entendait pas le français. Le cor anglais se trompe dans l'air de Marguerite ; Berlioz pousse un cri terrible et jette sa baguette à la tête du coupable ; Herbeck l'attrape et la rend au maître : « Oh! je suis malade à mort », s'écrie alors Berlioz avec une
I. Il avait d'abord refusa de s'occuper à'Alceste à l'Opéra; puis, comme toujours, il avait ce'dé. Après cette représentation mémorable, la paix fut scellée entre Fétis et Berlioz par un échange de lettres rendues publiques. Son ancien ennemi lui disait quelle impression profonde il avait ressentie à l'audition du chef-d'œuvre et, ne pouvant aller le voir, le félicitait par écrit sur le « sentiment parfait » qui avait dû présider aux études, en proclamant que o dans une semblable interprétation, on ne reconnaissait pas seulement un grand musicien, mais un f oète, un philosophe » ; et Berlioz, en reportant tout le mérite de l'exécution sur « un directeur et des artistes aussi intelligents que dévoués », lui certifiait qu'ils défendaient tous les deux les mêmes éieux, mais que « dans la petite armée qui combattait les mirmidons, Fétis était une lance encore, tandis que lui, Berlioz, n'était plus qu'un bouclier ».
Le diable prenant ses jaa.bcs à son cou à l'audition des Troyens, convaincu qu'on a l'intention de le porter en terre.
(Cham, Charivari, 22 novembre i863.)
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douleur indicible. Au jour solennel, les iio instrumentistes, que Berlioz évalue à i5o, et les 3oo choristes, si bien dressés par Herbeck, marchèrent à merveille ; la Marguerite, M"'= Caroline B'ettelheim, avait une voix magnifique ; le ténor Walter et le baryton Mayerhofer étaient également de premier ordre ; bref, ce fut pour Berlioz un vrai triomphe, auquel aidèrent singulièrement de jeunes mélomanes, ses ardents admirateurs, qui s'étaient placés près de l'orchestre et l'acclamaient avec frénésie. Le lendemain, la Société lui offrit un grand banquet dans la salle de l'hôtel Munsch, illustrée par le souvenir de Mozart ; nombre d'amateurs, de musiciens notables vinrent se ranger à ses côtés, et, après un discours en français du prince Czartoriski, Herbeck portait un toast dont la péroraison chaleureuse enflammait tous les cœurs : « Je suis heureux de lever mon verre dans la salle où Mozart a donné ses concerts et de boire à la santé de l'homme éminent — non, c'est un cliché trop usé, — de l'homme qui a frayé de nouveaux chemins à l'art ; qui, dès 1828, un an après la mort du génie musical dont nous célébrons aujourd'hui la naissance, nous a donné la Symphonie fantastique, par laquelle il a tué les musiciens bourgeois et d'esprit étroit. Je bois à la santé d'Hector Berlioz, qui lutte depuis tantôt un demi-siècle avec les petites misères de la vie ; je bois au génie d'Hector Berlioz ! ' k
Cette triomphante excursion hors frontière avait rendu quelque énergie à Berlioz et l'avait remis en humeur de voyager. Au commencement de l'année suivante, il refusait bien de retourner à Vienne avec Ullmann, qui voulait exploiter sa popularité en Autriche par une grande série de concerts, mais il se rendait à Cologne pour diriger sa symphonie d'Harold^et le duo des femmes de Béatrice et Bénédict, dans un concert organisé au Gùrzenich par Ferdinand Hiller (février 1867). Rentrait-il à Paris, il y était aussitôt entouré d'amis qui, par admiration sincère et bonne affection, faisaient naître au besoin les occasions de le distraire et de le réconforter. Au nombre de ceux-ci était le marquis Arconati-Visconti, esprit délicat, amateur très épris de belleslettres et de beaux-arts, qui possédait, sur le boulevard Rochechouart,
I. Malgré l'éclat de ce succès, la presse ne désarma point et se montra, en général, hostile à Berlioz. Il serait superflu de citer tous ces articles ; mais un seul pourra servir de type, en raison du rang qu'occupait alors dans la critique musicale M. Edouard Hanslick, dont les attaques contre Berlioz et contre Wagner furent également vaines : « Le Faust de Berlioz, écrivait-il à la Nouvelle Presse libre, est un opéra fantastique, sans corps, qui fait fi de la scène et ne saurait s'en passer... Nous croyons que daas Faust le talent de Berlioz a beaucoup baissé. On reconnaît dans cette œuvre une légère attaque d'apoplexie que son talent délicat et maladif a subie sans pouvoir s'en relever; il n'a écrit, depuis, que l'Enfance du Christ et les Troyens, où sa force inventive a fait banqueroute... Les compositions de Berlioz, pensons-nous, n'auront pas longtemps un effet vivace, impulsif sur l'art musical, et l'opinion publique, avant peu, loin d'accepter une œuvre comme le Faust pour la vraie musique, en arrivera à penser que ce n'est pas de la musique du tout. » M. Hanslick, comme nous l'avons dit ailleurs, a rendu hommage au génie de Wagner lors de la mort du maître (voir Richard Wagner, page 323); mais il n'est jamais revenu, que nous sachions, de ses préventions contre Berlioz.
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un superbe atelier rempli de souvenirs d'un voyage en Egypte. Or, un jour, ce fervent admirateur, qui n'avait pas manqué une seule représentation des Troyens, avait eu l'idée d'offrir une petite fête intime à Berlioz ; il avait mis un portrait du maître, entouré de guirlandes, en place d'honneur, et décoré l'atelier de cartouches portant les titres de ses chefs-d'œuvre. Quelques amis étaient seuls dans le secret et se faisaient une joie de causer cette surprise au maître, en lui jouant ou chantant quelques-unes de ses oeuvres aimées... Une grande heure se passe et Berlioz n'arrive pas. Alors Ritter, inquiet, court chez lui et le trouve en larmes : le malheureux venait d'apprendre la mort de son fils, emporté par la fièvre jaune. « Mon cher Humbert, écrivait-il le 3o juin 1867, une douleur terrible vient de me frapper; mon pauvre fils, capitaine d'un grand navire à trente-trois ans, vient de mourir à la Havane. » Le pauvre garçon, d'abord malcontent de son sort, désireux de jouir vite et beaucoup, avait bien, dans les derniers temps, mené sa vie avec un peu plus de suite ; il s'était même distingué par une action d'éclat, en sauvant son navire assailli par la tempête dans les mers du Mexique ; mais il fallait toujours que Berlioz lui parlât raison, le morigénât et s'efforçât de calmer chez ce déséquilibré les ardeurs déréglées, les ambitions inassouvies dont lui-même avait été possédé toute sa vie. Il n'importe, et malgré ces. défauts ou les écarts provenant d'une éducation mal dirigée, malgré les chagrins très réels que son fils lui avait causés, Berlioz avait reporté sur lui toute son ardeur d'affection ; l'enfant prodigue, accueilli toujours avec joie, était devenu en quelque sorte le camarade et l'ami du vieillard : « C'est un brave garçon, écrivait-il à M™^ Fornier, qui a le malheur de me ressembler en tout et ne peut prendre son parti des platitudes et des horreurs de ce monde. Nous nous aimons comme deux jumeaux. »
Et dans quelles circonstances avait-il appris cette catastrophe ! Il était alors tout aux préparatifs du grand concert qu'on allait donner en juillet, au palais de l'Industrie, au milieu de l'Exposition universelle, et dans lequel son ami George Hainl avait réservé une place pour V Hymne à la France. Sa belle-mère et ses amis Damcke savaient déjà quel malheur venait de le frapper que lui, tout joyeux, ne songeait nullement à s'inquiéter de son fils : autour de lui, les visages étaient mornes, et comme il s'enquérait du motif de cette tristesse, sa belle-mère et sa servante, redoutant de lui porter un coup pareil, expliquaient leur attitude par de mauvaises nouvelles reçues de leur pays ; alors, le pauvre père, abusé, venait tranquilliser ses amis Damcke, qui avaient cherché à éveiller quelque inquiétude en son cœur. Mais voilà qu'en revenant avec eux, il rencontre un ami de son fils, un ami qui
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n'avait pas le mot crordre et qui lui dit la nouvelle à brûle-pourpoint. Alors Berlioz, fou de douleur, court chez lui, se roule à terre en criant : « Mauvais fils, ne pouvais-tu donc pas m'attendre ? c'était à
toi de vivre, à moi de mourir! » Puis, après cinq ou dix minutes
d'un délire effroyable, il retrouve inopinément le calme et vaque à ses affaires. Dans le fond, il était brisé corps et âme; il avait hâte de fuir loin de Paris. Aussitôt après l'exécution de VHymne à la France, il s'en alla demander santé, calme et repos aux eaux de Néris, qu'il quitta subitement pour se rendre à Vienne, auprès de ses nièces ; il ne resta pas en Dauphiné moins d'un mois, presque tout le temps couché, dit-il, et se soignant beaucoup pour assister, en qualité de témoin, au mariage de sa nièce aînée avec le commandant Chapot : « Nous étions trente-deux gens de la noce, écrit-il à M""^ Damcke, venus de tous les coins de la famille, de Grenoble, de Tournon, de Saint- Geoire, etc. ; nous nous sommes tous retrouvés là, moins un, hélas !... ' » A peine Berlioz était-il revenu du Dauphiné qu'il éprouva une des plus grandes satisfactions d'amour-propre — et la dernière — qu'il lui fut jamais donné de goûter. Une de ses admiratrices, la grandeduchesse Hélène de Russie, qui parcourait l'Europe au moment où Antoine Rubinstein abandonna la direction du Conservatoire de Saint- Pétersbourg et celle de la Société nationale russe, insista beaucoup auprès de Berlioz pour qu'il vînt diriger, l'hiver suivant, au moins six des grands concerts de cette Société, tandis que le chef d'orchestre désigné pour succéder à Rubinstein, M. Balakiref, conduirait les quatre premiers, tout en faisant étudier les choeurs et répéter les morceaux de Berlioz. Les propositions qu'on lui faisait étaient vraiment magnifiques : quatre mille roubles (environ i5,ooo francs), en plus de ses frais de voyage, de ses dépenses imprévues ; logement dans le propre palais de la duchesse, avec voitures toujours prêtes ; et lui, qui menait une vie assez serrée à Paris, se décida presque avec joie à affronter encore une fois le terrible climat de la Russie. Il refusait, en revanche, d'aller passer six mois à New^-York, en i86S, comme le lui demandait l'Américain Steinway, qui revenait à la charge en apprenant son prochain départ pour la Russie, et ne lui proposait pas moins de cent mille francs. Berlioz demeura insensible ; alors le Barnum lui demanda au moins de vouloir bien poser pour un buste en bronze, plus grand que
I. Tandis qu'il se reposait au pays natal, il apprenait que ses fervents admirateurs et protecteurs, le grand-duc et la grande-duchesse de Weimar, allaient faire rejouer Béatrice et Bénédict, pour célébrer leurs noces d'argent, le 8 octobre 1867. Et puis, horreur ! cette représentation n'était-elle pas contremandée, n'avait-on pas l'idée de substituer à Béatrice et Bénédict des Allégories en tableaux vivants, figurés par l'Association artistique de Weimar ? Quelle abomination ! Quelle honte pour la ville immortalisée par Gœthe, et qui, naguère encore, était un des centres musicaux de l'Allemagne, au temps de Liszt!
nature, destiné à rornement d'une salle qu'il venait de faire construire en Amérique; et le maître avait accepté d'aller... jusque chez le sculpteur Perraud, où il posait régulièrement tous les jours : « Vous voyez, disait-il, que tout vient quand on a pu attendre et qu'on n'est à peu près plus bon à rien. »