‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 68 sur 85 · HECTOR BERLIOZ EN · texte numérisé non relu

HECTOR BERLIOZ EN

D'après une photographie faite à Saint-Pétersbourg

Le 12 novembre 1867, Berlioz partait pour Berlin et il arrivait le 17 à Saint-Pétersbourg, où toute la jeune école russe, écrivains, musiciens, amateurs, MM. Kologrivof, président de la Société musicale; Balakiref, chef des choeurs et du chant ; César Cui, Rimsky-Korsakof, Borodine, Moussorgsky, Vladimir Stassof, le salua comme un chef vénéré et lui fit une manière de garde d'honneur. D'après les premiers

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projets de la grande-duchesse, il devait diriger cinq concerts consacrés aux chefs-d'œuvre des maîtres classiques, plus un sixième, uniquement composé de ses créations ; mais, sur les instances de ses nouveaux amis, on lui fit une place assez large sur chacun des programmes, sans préjudice du dernier qui comprit des fragments de Roméo, des fragments de la Damnation de Faust et tout Harold en Italie. Le premier concert se donna le i6 novembre, dans la belle et vaste salle du Club des marchands ; le deuxième eut lieu dans la salle de la Noblesse, le 25 novembre; enfin, le sixième et dernier fut donné le 27 janvier 1868 (calendrier russe). Entre le quatrième et le cinquième, Berlioz avait fait une absence de douze jours pour aller diriger à Moscou, sur la demande du Conservatoire de cette ville, un concert monstre qui eut lieu dans la grande salle du Manège, avec cinq cents musiciens, en présence de dix mille six cents personnes. La Fête, de Roméo, et surtout VOffertoire du Requiem, qu'on avait absolument voulu entendre à cause de refî"et qu'il venait de produire à Saint-Pétersbourg, enthousiasmèrent tellement l'auditoire qu'on rappela Berlioz quatre fois et qu'une dépêche fut expédiée à la grande -duchesse pour l'informer de cette émotion populaire. « C'est dit-il, la plus grande impression que j'aie produite dans ma vie ; y c'était aussi là qu'il avait pu réaliser ses rêves toujours caressés d'orchestre gigantesque, car l'orchestre de Saint-Pétersbourg, d'ailleurs excellent, ne comprenait pas plus de 80 à go exécutants ; mais il paya cher cette jouissance suprême. 11 avait été, déjà, très éprouvé par le climat de Saint-Pétersbourg, dont il n'avait pas pu apprécier la rigueur lors de son précédent voyage, accompli au printemps ; cette excursion à Moscou, survenant après tant de fatigues, l'exténua, et, quand il revint dans la capitale, il était à bout de forces. Mais aussi quelles douces émotions il ressentait, dans ce monde où l'on aimait tant le beau dans tous les arts, où l'on vivait vraiment de la vie musicale et littéraire ! Est-ce que la grande-duchesse ne le priait pas, sans sortir du palais, de lui lire Hamlet ou des passages de Virgile et de Byron, toujours en français; est-ce qu'elle ne se faisait pas chanter pour elle seule le nocturne de Béatrice et Bénédict ; est-ce que le 11 décembre, les admirateurs de Berlioz ne fêtaient pas son anniversaire en lui remettant, dans un grand repas, le diplôme de membre honoraire de la Société musicale russe, en le saluant comme « un des créateurs les plus puissants de la nouvelle école, un des plus grands promoteurs de l'art contemporain » ?

Autant de concerts, autant d'ovations. Au deuxième, il fut rappelé six fois, après la Symphonie fantastique exécutée d'une façon foudroyante ; au troisième, la symphonie en ut mineur, le second acte

à' Orphée, admirablement chanté en russe par M"^ Lawrowski, et l'ouverture du Carnaval romain avaient obtenu un merveilleux succès ; au quatrième, VOffertoire du Requiem, avec ce monotone lamento du chœur sur deux notes, produisait un effet indescriptible, etc. ; mais, entre tous ces morceaux, c'est la Symphonie fantastique qui provoqua l'admiration la plus vive, et M. César Cui lui consacra, dans la Ga{ette de Saint-Pétersbourg, un article enthousiaste où il proclamait que cette oeuvre, d'une fantaisie exubérante, écrite à vingt-cinq ans par un auteur qui n'avait pas encore entendu le Freischut{, révélait une force d'imagination véritablement éblouissante, que « c'était un début de géant destiné à entraîner l'art musical dans des voies inconnues' ». Après avoir émis cette idée que Liszt et surtout Meyerbeer ont largement profité des filons orchestraux découverts par Berlioz, il le remercie avec chaleur d'avoir révélé aux Russes le génie de Gluck et célèbre en termes pompeux ses mérites de chef d'orchestre : a Comme il comprend Beethoven ! Quelle sérénité, quelle austérité dans l'exécution ! et quel effet, sans clinquant ni aucune concession au mauvais goût ! Je préfère de beaucoup Berlioz à Wagner comme chef d'orchestre, quand il s'agit de Beethoven. Malgré toutes ses excellentes qualités, Wagner fait voir souvent de l'afïectation et introduit dans la mesure des retards

d'une sentimentalité douteuse Pour ce qui est de ses propres

œuvres, Berlioz, en les dirigeant, nous ouvre un monde nouveau^ que la lecture assidue de ses partitions ne nous avait pas permis d'apercevoir... De tous les chefs d'orchestre que nous avons vus à Saint- Pétersbourg, Berlioz est certainement le plus grand : cet artiste, qui a voué à l'art toutes les forces de son âme, commande tous les respects et toutes les sympathies. »

Ce qui touchait peut-être Berlioz plus que tout le reste, c'était l'admiration que ses nouveaux zélateurs montraient pour sa dernière œuvre. Déjà M. Cui, se trouvant de passage à Paris, avait prié Berlioz de vouloir bien lui prêter la partition d'orchestre des Troyens, pour qu'il en pût exécuter les fragments que tous les musiciens russes admiraient le plus d'après la réduction au piano ; et Berlioz, par scrupule de conscience, avait cru devoir refuser, quoique les concerts projetés dussent tous être gratuits. Mais, dès qu'il fut là-bas, les instances reprirent de plus belle, tant et si bien qu'après en avoir averti son éditeur, il put autoriser la Société de musique à faire copier la partition d'orchestre des Troyens, dont elle acquérait les droits d'exécution pour la Russie : pour ce droit de copie et pour ces droits d'exécution, elle

I. Il y a là une erreur manifeste et Berlioz, on le sait, connaissait très bien le Freiscliiit^ quand il écrivit la Symphonie fantastique.

payait la somme dérisoire de cinq cents francs, dont Berlioz donna décharge en bonne et due forme, et qu'il s'engageait lui-même à remettre à l'éditeur dès. son retour en France'. « Oh! quelle joie quand j'aurai battu la dernière mesure sur le finale à'Harold, écrivait-il à ses amis Massart ; quand je pourrai me dire : Je pars dans trois jours, c'est-à-dire au commencement de février ! » Il remit son bâton de chef d'orchestre en souvenir à M. Balakiref ; il donna à la Société nationale une paire de cymbales antiques, fabriquées tout exprès à

Paris pour le scherzo de la Reine Mab ; puis, une fois ses remerciements faits à tout le monde , une fois sa gratitude exprimée à sa bienfaitrice , il reprit la route de Paris. « Malgré toutes les offres qu'on me fait pour me garder, je veux repartir, écrivait-il le 17 février 1868 au compositeur Holmes ; le froid, la neige me chassent ; je suis incapable, avec ma santé, de soutenir une pareille température... Les gracieusetés de tout le monde, des artistes, du public ; les dîners, les cadeaux, n'y font rien. Je veux le soleil ; je veux aller à Nice, à Monaco-. »

Berlioz s'arrêta à peine à Paris : le

temps juste d'apprendre que l'Américain

Steinway avait payé son buste à Perraud,

„ ^. . , . qu'on était en train d'en couler trois exem-

Damnation se joue chaque année aux ■•

Concerts populaires. On a eu du mal plaires pour New-York et Paris et qu'on

à se faire à ce charivari; mais il a -. ,• i' ^ i /->

bien fallu ^" pourrait tirer d autres pour le Conser-

(Sahih, Vie parisienne, 26 novembre 18S1.) VatoirC de Saint- PétCrsboUrg , CC qu'il

annonçait en hâte à M. Vladimir Stassof : (( Oh ! quand je pense que je vais m'étendre sur les gradins de marbre de Monaco, au soleil, au bord de la mer!!!... » Hélas! cette excursion dont il attendait forces et santé, devait lui être fatale. Aussitôt après son arrivée à Monaco, dans les premiers jours de mars, comme il parcourait les rochers qui descendent à la mer, il tomba la tête la première et resta longtemps étendu sur le sol. 11 retourna cependant à

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