ABC MUSICAL
à l'usage des connaisseurs qui ne s'y
connaissent pas.
Berlio^ (Hector). — Inintelligible de son vivant; mais nos oreilles en ont entendu bien d'autres depuis qu'il est mort. Le déclarer extraordinairement fort et puissamment intéressant. La
1. Ce traité singulier et cet acquit du maître sont précieusement conservés dans les archives de la Société de musique de Saint-Pétersbourg.
2. Au jour anniversaire de la naissance de Berlioz, la grande-duchesse lui avait offert un magnifique album en malachite, pour photographies, avec la sienne à la première page. — Sur ce dernier voyage en Russie, on trouvera les détails les plus circonstanciés, programmes, articles, etc., dans le livre d'Octave Fouque : les Révolutionnaires de la musique, auquel il convient toujours de recourir.
Nice, dès le lendemain ; il voulut alors se promener sur la terrasse, et, comme il changeait de place afin de mieux embrasser Thorizon, il tomba de nouveau sur la figure : on le relève, on le porte à l'Hôtel des Étrangers, on le déshabille, on le couche... Au bout de huit jours, il se trouve assez bien pour reprendre le chemin de fer et arrive à Paris, où sa belle-mère et sa domestique poussent de grands cris en voyant sa figure décomposée. Enfin, un médecin le soigne si bien, qu'après un mois et quelques Jours, il pouvait à peu près marcher en se tenant aux meubles. Il essayait aussi de se remettre à écrire, mais sa fatigue était si grande que la plume lui tombait des mains, qu'il devait s'y reprendre à plusieurs fois avant d'arriver à la fin d'une lettre assez courte : il s'en lamente, mais nulle part il ne prononce le mot vrai, celui de congestion cérébrale. Enfin, au bout /'" de deux mois, il assure et croit que les « suites directes de ses deux chutes sont efi'acées », mais sa maladie ordinaire avait reparu et lui faisait souffrir le martyre. Il n'avait d'ailleurs aucune illusion sur son état depuis qu'il était revenu de Russie; un jour Nélaton, froidement, lui avait révélé la dédicace mise par berlioz
vérité : « Etes -vous philo- sm- une partition de Be!iw»!;(o Cc///h/, peu avant de mourir.
sophe? lui avait-il dit. — Oui.
— Eh bien, puisez du courage dans la philosophie, car vous ne guérirez
jamais. »
Cependant il allait faire encore un effort et retourner en Dauphiné. Un grand concours de sociétés chorales devait avoir lieu au mois d'août à Grenoble, en même temps qu'on inaugurerait une statue de Napoléon P'' ; le maire de la ville et les membres du jury, recrutés presque tous à Paris, insistèrent tellement auprès de lui qu'il finit, n"en pouvant plus, par accepter la présidence. Il fit acte de présence au concours et se traîna comme il put le soir au grand banquet, qui avait lieu dans la Galerie des fêtes de l'Hôtel de ville : c'était le 16 août 1868. « Le convive que l'on attendait, dit un témoin oculaire, entra bientôt, soutenu par deux amis, et ce fut à sa vue, dans l'assistance joyeuse, un saisissement douloureux, une pitié profonde. Cet homme au corps chétif, au pas incertain, le regard perdu et les cheveux retombant sur les tempes en larges plaques blanches, cette tête de médaille, si fine
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et si accentuée, maintenant fruste sous les outrages de la maladie et les tourments de l'âme, ce cerveau brisé et cette intelligence presque éteinte par un accident affreux, c'était Hector Berlioz. » On le fit asseoir, et quand l'heure des toasts fut venue, au nom de ses concitoyens, de ses admirateurs, le maire de Grenoble lui offrit une couronne en vermeil ; mais il n'eut pas la force de répondre et céda la parole à Bazin, puis voulut se retirer. Il se lève ; tout à coup un épouvantable orage éclate sur la vallée de l'Isère, une rafale s'engouffre par les fenêtres, secouant les draperies, éteignant les flambeaux, et la lueur de l'éclair entoure d'une suprême auréole le front de l'artiste encore debout, mais marqué pour la tombe ; ce fut comme une apparition du fantôme de Berlioz... Il devait languir encore six mois.
Mais, depuis longtemps déjà, il sentait la vie lui échapper et plus il voyait le terme fatal approcher, plus il se renfermait en lui-même et semblait se détacher volontairement du monde'. Un soir d'automne, Blaze de Bury le rencontre qui longeait tristement le quai, non loin de l'Institut ; il était pâle, amaigri, voûté, fébrile. Un instant Berlioz, toujours muet, serra la main qui se tendait vers lui, puis il disparut dans le brouillard en murmurant, d'une voix à peine perceptible, ces vers d'Eschyle : « Oh ! la vie de l'homme, lorsqu'elle est heureuse, une ombre suffit pour la troubler ; malheureuse, une éponge mouillée en efface l'image et tout est oublié. » Retiré chez lui, dégoûté de tout, il passait son temps à émietter du pain pour les oiseaux qui venaient picorer sur sa fenêtre, à relire ses auteurs favoris : Virgile, Shakespeare, Goethe et Bernardin de Saint-Pierre : « Avez-vous au moins devant vos fenêtres, écrivait-il un jour à Ferrand, des fleurs et des frondaisons nouvelles ? Je n'ai rien que des murs devant les miennes. Du côté de la rue, un roquet aboie depuis une grande heure, un perroquet glapit, une perruche contrefait le cri des moineaux; du côté de la cour, chantent des blanchisseuses, et un autre perroquet crie sans relâche : Portez arme ! Que faire ? la journée est bien longue. » Il aimait à recevoir quelques amis à dîner chez lui, dans l'intimité, et quand il se donnait cette fête, il leur ofïrait toujours son plat de prédilection : un vol-au-vent. Mais le plus souvent, le soir, il se rendait chez ses voisins, les Damcke, « des musiciens lettrés », comme il les appelle, avec lesquels il s'était lié de plus en plus et qu'il avait associés à toute sa vie au point qu'il attendait souvent d'être
I. Gustave Bertrand, qui l'avait déjà vu malade et comme anéanti, à Saint-Pétersbourg, émet cette opinion tout à fait personnelle qu'il n'y avait nullement chez Berlioz éclipse d'intelligence, comme on le croyait généralement, mais qu'il se complaisait dans le silence et la désespérance pour que ce fût complet, absurde et fatal : la vraie fin d'un pur romantique. Voir les Nationalités tiiKsicales étudiées dans le drame lyrique (Didier, 1872).
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avec eux pour décacheter ses lettres. « Excès de sensibilité, disait-il ; si la nouvelle est bonne, nous serons trois à nous en réjouir ; si elle est mauvaise, eh bien ! vous tâcherez de me remonter. »
Était-il d'humeur maussade, alors il demeurait étendu sur un canapé, sans mot dire, et s'esquivait s'il survenait quelque importun ; mais que Damcke, agacé par ce silence, le piquât au vif en l'interrogeant sur ses ouvrages, tout aussitôt il sortait de sa torpeur et parlait d'abondance, avec une expansion fulgurante. Arrivait-il en bonnes dispositions, alors, vite, il lisait du Shakespeare à ses amis, dans une traduction française ; il lisait avec emphase, avec une exaltation singulière, en laissant couler des pleurs qu'il essuyait vite de la main pour ne pas gâter l'effet de sa lecture. Au commencement, Léon Kreutzer, d'Ortigue et quelques autres venaient exactement à ces réunions intimes ; mais la mort, en fauchant, n'avait guère épargné que Berlioz et Stephen Heller. Un soir que le premier, morose et triste, avait recommencé son éternelle antienne sur la fatalité qui s'était acharnée contre lui et qu'Heller, selon son habitude, avait cherché à le remonter en lui démontrant qu'il était aussi honoré, aussi fortuné qu'il pouvait l'être avec la nature de son talent, Berlioz, subitement ragaillardi, proposa d'aller faire un souper fin chez Bignon. Et les voilà tous trois, Heller, Damcke et lui, descendant vers le boulevard, par tme froide soirée de décembre, et s'attablant au Café Riche, où ils restèrent fort avant dans la nuit à causer gaiement de leurs auteurs favoris. Deux heures sonnent : « 11 est temps de partir, dit Berlioz ; à présent, ma bellemère doit dormir et je puis espérer la réveiller dans son premier sommeil. » Et cette nuit-là, moins que jamais, il ne se serait séparé de ses amis sans leur donner le bonsoir sur une grande pierre blanche qui se trouvait encastrée dans le trottoir, rue de Larochefoucauld, devant la maison des Damcke. Il avait fait de cet adieu solennel une cérémonie obligatoire avec laquelle il ne plaisantait pas, et l'insistance qu'il met à rappeler Heller, un soir que celui-ci s'en allait tout droit, la peine qu'il prend alors pour retrouver la pierre blanche au milieu d'un épais brouillard, en rampant et tâtonnant par terre, montrent assez quelle importance il avait fini par attacher à ce rite imaginé dans un jour de belle humeur.
Quelquefois, il prenait prétexte, soit d'un pâté qu'il recevait de Strasbourg, soit de bouteilles de Champagne qu'il envoyait, pour aller dîner dans la famille de Théodore Ritter, avec Reyer'. Là aussi, il
I. Il se livrait à ce petit extra chez les Damcke ou chez Ritter, surtout lorsqu'il venait de recevoir de Vienne le ducat que certaines Sociétés musicales avaient coutume d'envoyer aux auteurs, non pas comme droit d'exécution, mais comme signe honorifique, avec une grande lettre de compliments
s'abandonnait sans contrainte ; après le dîner, Ritter se mettait au piano, Reyer essayait de chanter, et tous les deux faisaient entendre au vieillard des fragments de son Faust, de Roméo et Juliette. Alors Berlioz s'absorbait et pleurait à chaudes larmes en voyant ses chères créations reprendre un semblant de vie : « Ah ! c'est merveilleux, s'écriait-il parfois, et cela vaut l'orchestre en passant par tes doigts, mon enfant ! » Puis, exalté, en proie à la fièvre que lui causait toujours l'audition de ses œuvres, il descendait avec Reyer, et tant que cette ébuUition n'était pas calmée, il battait le pavé, parlant vite et lançant une grêle de calembours, allant jusqu'à sa porte et s'en éloignant de nouveau, entamant et rejetant force cigares, s'asseyant sur les bornes ou les trottoirs, et toujours débordant d'une gaieté frénétique... Puis, tout à coup, il s'arrêtait à sa porte, il sonnait, et toute cette exaltation tombait en une minute ; le visage reprenait une rigidité de marbre ; le fantôme rentrait dans son tombeau.
Il conserva jusqu'à la fin le culte de l'amitié, la mémoire des services rendus. Dans les derniers temps de sa vie, il vit arriver chez lui Charles Blanc, l'ancien directeur des Beaux-Arts, son protecteur de 1848, qui briguait un fauteuil d'académicien libre, en remplacement du comte Walewski. Le candidat venait voir Berlioz par courtoisie et sans compter nullement sur sa voix ; mais, aux premiers mots du visiteur : « Mes jours sont finis, mon médecin me l'a dit; il m'en a même fait le compte, ajouta-t-il avec un demi-sourire. Mais l'élection a lieu le 25 novembre ; j'y prendrai part. J'aurai même encore quelques jours pour me remettre. » Et il se fit conduire à l'Institut pour déposer son bulletin dans l'urne. C'était un suprême effort. Il tombait bientôt presque en enfance et la paralysie gagnait la moitié du corps : il essayait toujours de coordonner ses souvenirs, de formuler ses pensées, mais c'était en vain ; il balbutiait, ne trouvait plus ses mots et versait des larmes ou avait des soubresauts de colère en constatant son impuissance. Une des dernières fois qu'il put sortir, il se fit monter chez Reyer et se mit à déjeuner, aidé par un fidèle domestique, nommé Schumann, qui le faisait boire et manger. Comme il allait partir, l'auteur de la Statue le pria de signer une partition de Benvenuto qu'il lui avait donnée autrefois. Alors, Berlioz prenant la plume écrivit
machinalement : A mon ami Puis s'arrêtant, le regard vague,
hébété : « Tiens, comment vous nommez-vous? — Reyer. — Ah!... oui... Reyer... « A peu de jours de là, il se voyait définitivement
enthousiastes. Cette modeste aubaine (le ducat d'Autriche vaut un peu moins de douze francs), cette marque d'admiration lui causaient chaque fois un plaisir infini ; il montrait la petite pièce d'or à ses fidèles amis et ne la de'pensait qu'après s'en être amusé comme un enfant.
cloué au logis : c'était le début d'une lente et pénible agonie. Lorsqu'un ami lui faisait visite, il était introduit auprès du malade, étendu sur son lit et qui l'accueillait par un douloureux sourire, mais sans pouvoir dire un mot, la langue étant prise à son tour ; le visiteur faisait-il mine de s'en aller après quelques minutes, alors le moribond le retenait d'un geste amical et comme pour bien marquer qu'il jouissait encore, en silence, de cette marque d'affection donnée au bord de
HECTOR BERLIOZ, PAR PERRAUD (1867). Buste en marbre, h l'Institut.
la tombe. Enfin, l'heure de la délivrance allait sonner : le lundi 8 mars i86g, à midi et demi, Berlioz rendait le dernier soupir; il était entouré, à ce moment suprême, de sa belle-mère et de M™*" Damcke, de M™* Charton-Demeur et de M""^ Delaroche, cette amie chez laquelle sa femme était morte. Aussitôt, M™" Martin envoya quérir Reyer qui demeurait non loin de la rue de Calais, et, durant toute la nuit suivante, le grand artiste fut fidèlement veillé par son disciple et son ami'.
I. Le domestique de Berlioz, qui le soigna durant ses dernières années, fut placé dans les bureaux de la Ville par les soins de M. Reyer, qui alla le recommander à M. Haussmann. « Berlioz, je crois
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Le jeudi, à onze heures, ses funérailles furent célébrées à la Trinité, sans soulever d'émotion dans la rue, sans causer d'encombrement dans réglise. Le convoi funèbre, escorté de gardes nationaux, descendit par la rue Blanche. Les passants s'arrêtaient bien pour entendre une musique de la garde nationale qui jouait des fragments de la Symphonie funèbre et triomphale ; on regardait avec curiosité les habits brodés de MM. Guillaume et Camille Doucet qui tenaient les cordons du poêle avec le baron Taylor et M. Perrin, directeur de l'Opéra ; les boutiquiers se hissaient pour voir les insignes, les croix, les couronnes de feuillage ou d'or déposés sur le cercueil ; mais tous ces badauds ne savaient guère à quel homme de génie ils accordaient un dernier salut machinal'. A l'église, la cérémonie, en dehors des personnages officiels et des notabilités du monde des arts, avait attiré seulement les admirateurs inconnus de Berlioz, des gens pénétrés de la perte que l'art musical venait de faire ; elle eut dès lors un caractère, un sérieux, qui contrastaient singulièrement avec les désordres scandaleux signalés aux funérailles de Rossini. Pendant la messe, l'orchestre et les chœurs de l'Opéra, réunis aux enfants de la maîtrise, exécutèrent divers morceaux, de ceux qui devaient être les plus doux à l'oreille du maître : Vlntroït du Requiem, de Cherubini ; le Lacrymosa, de Mozart; VHostias et preces de son Requiem; la marche à'Alceste. Mais, au moment même où l'organiste Chauvet s'apprêtait à jouer le septuor des Troyens, la fanfare du facteur Sax, si souvent défendue par Berlioz et qui avait pris place dans une tribune, attaquait inopinément la marche funèbre de Litolff à la mémoire de Meyerbeer ; Chauvet dut alors se taire et ne put que jouer, au moment de la sortie, la marche à^Harold. Puis, le cortège se reformait. MM. Ambroise Thomas et Gounod, ses confrères à l'Institut, son ami Nogent-Saint- Laurens, membre du Corps législatif, se rangeaient autour du corbillard avec M. Perrin, et le convoi, sous la pluie et le vent, remontait vers le cimetière Montmartre. Là, plusieurs orateurs prirent la parole : M. Guillaume, au nom de l'Académie des Beaux-Arts ; M. Frédéric
bien ! dit le grand préfet ; mais nous avons été camarades chez Clioron ; car, moi aussi, j'ai appris la musique, et si j'avais poussé plus loin, j'aurais pu même écrire des symplionies... » Et tout aussitôt, il fit donner une place d'huissier à Schumann. — Celui-ci avait une petite maison à Saint-Maur, et sa demeure fut pillée pendant la guerre ; mais il en avait retiré un de'pôt précieux qu'il porta chez M. Reyer, le lendemain de son élection à l'Institut : c'était l'épée, l'habit et le chapeau de Berlioz, que celui-ci envoyait comme d'outre-tombe à son nouveau confrère, à son successeur dans la réalité, puisque M. Reyer occupe, après Félicien David, le fauteuil même de Berlioz.
I. Berlioz, tout le long de sa vie, avait reçu d'innombrables couronnes, trophées, diplômes d'honneur, lettres de souverains ; il avait empilé toutes ces reliques dans une caisse, à son bureau du Conservatoire, et les fit brûler, un beau jour de 1S67, par le garçon de la bibliothèque, de qui l'on tient le fait. Les seules couronnes qu'on put mettre sur son cercueil furent les dernières qu'il avait reçues de ses admirateurs de Paris et de Bordeaux, de la jeunesse hongroise, de l'aristocratie russe, de ses compatriotes de Grenoble, celles qui étaient restées chez lui et qui avaient échappé à cet autodafé.
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Thomas, représentant la Société des Gens de lettres ; M. Gounod, pour la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques ; M. Elwart, comme appartenant au Conservatoire, et tous les quatre, au milieu de lieux communs inévitables, vantèrent d'une seule voix les convictions ardentes, les hautes visées de cet artiste invincible et militant, toujours abattu, jamais terrassé, qui venait de trouver son premier moment de repos dans la mort'.
Le soir même, il fut procédé à l'ouverture du testament que Berlioz avait fait en 1867, après la mort de son fils, et l'on put voir alors combien il s'était inquiété de laisser quelque souvenir qui parlât de lui à chacun de ses amis. Il n'en avait oublié que deux : Auguste Morel et Stephen Heller ; tandis que Damcke et Alexandre, désignés comme exécuteurs testamentaires, devaient avoir, l'un la collection de ses ouvrages gravés, l'autre ses bâtons de chef d'orchestre 2. Berlioz, si fort qu'il eût souiïert, à l'en croire, du baragouin franco-espagnol de sa belle-mère, avait dignement reconnu les soins dévoués de jyj^me Martin-Recio en lui attribuant l'usufruit de sa petite fortune, dont la propriété revenait à ses nièces. D'autre part, il laissait à M. Nogent-Saint-Laurens son Virgile, et à M"^ Massart son Shakespeare anglais, une magnifique édition qu'Ella, le directeur de l'Union musicale de Londres, lui avait offerte en juin i855 ; à M. Reyer, son Paul et Virginie annoté et couvert dans les marges de remarques, d'exclamations frénétiques : « Musique et peinture, c'est digne de Virgile !... O siveet love! Shakespearien!... Pauvre vierge adorable!... Elle lui dit vous! La malheureuse, je la tuerais!... etc.^ ». Les manuscrits de ses partitions d'opéras, primitivement réservés, étaient légués au Conservatoire ; enfin une rente viagère de seize cents francs était constituée au profit d'Estelle, de M"" Fornier, qui devait mourir seulement huit ans plus tard : il avait généreusement oublié le refus fait à ses propositions extravagantes et n'avait voulu se souvenir, au dernier
1. M. Guillaume, représentant l'Académie des Beaux-Arts, crut devoir parler de la n brillante élection par laquelle l'Académie avait voulu consacrer une carrière si bien remplie et que couronnaient une grande renommée, une légitime popularité ». N'était-ce pas là dépasser un peu les limites permises même en matière d'éloge funèbre ? Une grande renommée ? Oui, à l'étranger. Une popularité légitime ? Oui, hors de France. Une élection brillante ? Après quatre tours de scrutin et à la stricte majorité d'une voix. Reste la volonté de l'Académie d'appeler Berlioz à elle ; alors comment se faisait-il que son élection eût été si vivement disputée et que la moitié des votants lui eût préféré jusqu'au bout Niedermeyer, Leborne ou M. Gounod ?
2. M. Alexandre, parla suite, en remit un à M. Litoiff, lors des concerts de l'Opéra (novembre 1869), un autre à M. Colonne, au moment du grand succès de la Damnation de Faust aux concerts du Châtelet; puis un troisième, ainsi qu'on l'a déjà dit, à Pasdeloup pour son festival de retraite, en 1884.
3. Cet exemplaire, imprimé et vendu par Vialat en 1854 (la date est importante à connaître à cause de ces annotations furibondes), est un volume petit in-S", intitulé : Œuvres clioisies de Bernardin de Saint-Pierre. Paul et Virginie, illustré de gravures sur bois tirées par Pion, occupe le premier quart; dans le reste du volume, il n'y a plus que des corrections purement typographiques de la main de Berlioz.
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moment, que du juvénile amour de Meylan, que de l'accueil amical de Genève '.
Certes, les confrères et les admirateurs de Berlioz avaient convenablement parlé sur sa tombe, mais l'adieu le plus juste et le plus touchant lui vint d'un ami d'ancienne date et dun collaborateur accidentel, qu'on aurait pu croire oublieux, comme tant d'autres. Théophile Gautier, fidèle au devoir qu'il s'était tracé de ne jamais laisser disparaître un soldat de l'armée romantique sans lui donner le dernier salut, Gautier fit sur Berlioz un article oii se trouve résumée, en termes émus, la carrière toute de lutte et de combats qui venait de s'achever. « Personne, disait-il, n'eut à l'art un dévouement plus absolu et ne lui sacrifia si complètement sa vie. En ce temps d'incertitudes, de scepticisme, de concessions aux autres, d'abandon de soi-même, de recherche du succès par des moyens opposés, Hector Berlioz n'écouta pas un seul instant ce lâche tentateur qui se penche, aux heures mauvaises, sur le fauteuil de l'artiste, et lui souffle à l'oreille des conseils prudents. Sa foi ne reçut aucune atteinte et, même aux plus tristes jours, malgré l'indifférence, malgré la raillerie, malgré la pauvreté, jamais l'idée ne lui vint d'acheter la vogue par une mélodie vulgaire, par un pont-neuf rythmé comme une contredanse. En dépit de tout, il resta fidèle à sa conception du beau : s'il fut un grand génie, on peut le discuter encore, — le monde est livré aux controverses, — mais nul ne penserait à nier qu'il fut un grand caractère. »
I. On a dit que M"° Fornier avait refusé ce legs; mais un de ses neveux a assuré à M. Hippeau qu'elle avait accepté et que lui-même en avait touché les revenus pour sa tante. La chose en elle-même importe peu. — Il serait malaisé de dire exactement quelles étaient les ressources de Berlioz à la fin de sa vie ; mais il parlait toujours à ses amis Damckc — peut-être voyait-il les choses en beau — d'une dizaine de mille francs qu'il laisserait à ses nièces, et, pour ne pas écorner cet héritage, il se refusait le plaisir d'organiser de grandes exécutions de ses œuvres, qui lui auraient coûté chaque fois quelques milliers de francs. Il faut savoir aussi que le mobilier de l'appartement qu'il occupait rue de Calais, l'argenterie et les menus objets décoratifs, provenant de sa femme, étaient la propriété de sa belle-mère, à laquelle il payait, de ce chef, une petite rente.