‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 73 sur 85 · H. BERLIOZ. — AUTREFOIS · texte numérisé non relu

H. BERLIOZ. — AUTREFOIS

(M. Marais, Figaro. 3 mars iS83.)

audition de Don Juan qui lui arrachait, dès i835, cette exclamation d'un dédain transcendant : « On commence à comprendre qu'il y a un style en musique, comme en poésie ; qu'il y a, par conséquent, une musicalité de bas étage, comme une littérature d'antichambre ; des opéras de grisettes et de soldats, comme des romans de cuisinières et de palefreniers. »

Heller, qui le connaissait bien, avoue que Berlioz était peu au courant de la musique moderne en général, mais qu'il avait toujours présentes à l'esprit les œuvres qu'il avait autrefois étudiées, particulièrement les ouvertures et les symphonies de Beethoven, les opéras de Gluck, Spontini, Weber, Grétry, Méhul, Dalayrac et Monsigny. Malgré sa haine invétérée pour Rossini, il admirait sincèrement deux de ses partitions: le Comte Ory et le Barbier de Séville ; à la fin de sa carrière, il pleurait d'abondantes larmes en entendant les morceaux

les plus gais, les plus sémillants d'zV Barbiere, et manifestait une joie bruyante en écoutant les suaves inspirations de la Flûte enchantée : il l'avait souvent entendue, disait-il à son ami, et cependant il lui semblait qu'il eût révélation d'un chef-d'œuvre inconnu '. Ne jouant pas de piano, abhorrant les pianistes et fuyant les concerts, il était peu familier avec la musique de chambre et les compositions pour piano de Beethoven ; mais , dans les derniers temps de sa vie, il en admirait la passion, la grandeur, et certaines pages, d'une inspiration calme et sereine, exécutées par Ritter, lui semblaient être un baume délicieux ; parfois, en regagnant la rue de Calais, il montait chez ses amis Massart, à la Chaussée-d'Antin, et priait la célèbre pianiste de le réconforter en lui jouant quelque sublime adagio du maître. Un

H. BERLIOZ. AOJOURD HUl.

(M. Marais, Figaro, 3 mars 1883. 2)

soir qu'il était allé, avec Stephen Heller et les Damcke, entendre les derniers quatuors de Beethoven exécutés à la salle Pleyel par la Société Maurin-Chevillard, il avait été bouleversé par l'adagio du quatuor en mi bémol, et, comme ils revenaient tous les quatre, silencieux : ce Qu'est-ce qu'il avait donc, cet homme? s'écrie tout à coup Berlioz : il avait tout et les autres n'ont rien ! — C'est vrai, repart Damcke, et c'est beau que vous le disiez! — Eh bien, oui! je le dis et le redis : Il a tout et les autres n'ont rien ! » Les deux amis tombaient moins facilement d'accord en ce qui concernait Bach, dont les fugues avaient

1. Stephen Heller, dans ces souvenirs jete's sur le papier, en iSyq, ne ce'dait-il pas au courant d'opinion qui, déjà, tendait à prévaloir et qui transformait Berlioz en un bon apôtre, ne respirant qu'admiration pour tous les maîtres, que charité pour tous ses confrères? N'est-ce pas, par exemple, aller un peu loin que d'affirmer « qu'aucune oeuvre parfaite en son genre ne lui était indifférente », et cela tout juste après avoir dit qu'il admirait seulement deux opéras de Rossini, deux opéras au nombre desquels ne figure pas Guillaume Tell?

2. Ne dirait-on pas que l'auteur de ces deux dessins connaissait le mot de Berlioz : « 11 faut collectionner les pierres qu'on vous jette. C'est le commencement d'un piédestal. »

le don d'exaspérer Berlioz. Au milieu d'une de leurs fréquentes causeries du soir, voilà que celui-ci parle assez irrévérencieusement de Bach ; Damcke, alors, plutôt que de relever le propos, abandonne un moment la place et Berlioz, tout ému, pleurant presque à l'idée d'avoir offensé son ami, dit à M™" Damcke : « C'est pourtant bien triste, allez, de n'être pas toujours d'accord sur les questions d'art avec les gens qu'on aime le plus ! »

S'il était toujours ravi par les ouvrages du siècle dernier, s'il ne trouvait « pas un seul morceau manqué dans Richard » ; s'il jugeait la célèbre romance de Joconde : Dans un délire extrême, un chef-d'œuvre de grâce et de tendresse, en ajoutant : a La France croit avoir maintenant du goût pour la grande musique, celle de Joconde ne peut donc plus être du goût de la France ; mais le fait est qu'il n'y en eut jamais de plus française » ; il était loin de trouver le même attrait dans les opéras-comiques modernes où le sentiment et l'expression disparaissaient sous le ramage insipide de la voix, sous le tapage incessant de l'orchestre: « L'instrumentation en est discrète, écrit-il du Chien du Jardinier, de Grisar , éloge rarement mérité depuis l'introduction de l'orchestre-butor '. » Il marque encore quelque indulgence à l'égard des Noces de Jeannette : « C'est de la musique de Paris, comme on en trouve chez les bons faiseurs de Paris ; elle a le caractère des jolies choses de Paris. C'est purement écrit, assez frais, instrumenté avec goût: il y a là un peu de sensibilité, un peu de grâce, un peu d'esprit, un peu de tout »; mais si joliment que ces choses-là soient dites, elles n'eurent pas l'heur de plaire à Massé, dont on connaît la fière repartie: a Berlioz et moi, nous ne parlons pas la même langue ». Ce que Berlioz exécrait par-dessus tout, c'était le creux et banal opéra italien, sous quelque déguisement qu'il se présentât : « C'est une de ces choses, dit-il de la Fille du régiment, comme on en peut écrire deux douzaines par an, quand on a la tête meublée et la main légère » ; et ce qui le surprenait, le choquait au plus haut point, c'était l'indécision chez un artiste créateur : « Son style, écrit-il à propos du premier ouvrage de M. Ambroise Thomas, la Double Échelle, — et le temps écoulé n'a fait que donner plus de piquant à ces remarques, — son

I. N'est-il pas particulier de voir Berlioz, que les de'ploiements d'orchestre n'effarouchaient pas, s'élever contre ce tapage inopportun des fabricants d'opéra-comique? Aussitôt qu'il en eut l'occasion, d'ailleurs, il prêcha d'exemple et leur donna, par Béatrice et Bénédict, une excellente leçon dont ils profitèrent mal. A ce propos, voulez-vous savoir ce que Berlioz aurait vraisemblablement pensé de l'orchestre invisible de Bayreuth ? « La sonorité est bonne, écrivait-il en parlant de la salle Favart qu'on venait d'inaugurer en 1840; l'orchestre seulement est bien enfoncé au-dessous du théâtre. 11 résulte, il est vrai, de cette disposition un avantage pour les accompagnements qui peuvent plus aisément s'effacer devant les voix; mais avec des artistes habiles et un chef d'orchestre comme iVI. Girard, les chanteurs n'avaient rien à redouter des instruments. Puis l'orchestre, ainsi placé, n'a ni l'éclat, ni la force dont il aurait besoin quand il doit prendre la parole à son tour. »

Style n"a pas, il est vrai, de physionomie bien individuelle; les formes n'en sont pas toujours dessinées bien nettement; il flotte, indécis, entre l'école allemande et l'école italienne, tout en inclinant cependant visiblement vers cette dernière. L'expérience et la réflexion ne sauraient tarder à lui montrer la voie où ses dispositions l'appellent, et, quelle qu'elle soit, nous l'engageons à la suivre franchement. En musique comme en tout, il faut un parti pris'. »

Cependant il faut bien remarquer ceci : c'est que Berlioz, dont la férocité de plume est restée légendaire, était beaucoup plus mordant dans ses propos que dans ses articles : c'est par des épigrammes lancées en causant et qui revenaient bien vite aux intéressés qu'il se fît le plus d'ennemis. Dans ses feuilletons, il ne marquait d'aigreur et de passion que sur les questions générales ; il avait certains sujets sur lesquels il se répandait en plaisanteries sans fin : les livrets d'opéra-comique, l'outrecuidance des chanteurs, la bêtise des directeurs, les traditions sacro-saintes du Conservatoire ou l'esprit arriéré de l'Institut ; mais ses quolibets affectaient d'ordinaire un tour . qui atténuait beaucoup leur âpreté. Dès qu'il passait du général au particulier, il devenait aimable et courtois, louant très souvent tel opéra-comique après avoir débuté par une sortie virulente contre le genre lui-même et n'adressant, au milieu de ses compliments, que des malices presque imperceptibles aux fournisseurs attitrés du genre national : Auber, Adam, Halévy, Clapisson, qui étaient aussi ses futurs confrères à l'Institut. On peut donc assurer que sa critique eut très rarement un caractère personnel : il daubait les directeurs en général^ non tel ou tel directeur ; les opinions rétrogrades du corps académique assemblé, non tel ou tel académicien ; les formules adoptées pour la fabrication des opérascomiques, non tel ou tel fabricant; et pour qu'il donnât à ses attaques un but plus précis, il fallait qu'il eût terriblement de rancune en raison d'un grief tout particulier, contre Duprez, par exemple, après son abandon de Benvenuto ; contre Scribe, après le retrait de la Nonne sanglante. D'ailleurs ne faisons pas Berlioz meilleur qu'il ne dut l'être, et s'il montre, au moins dans la plupart de ses feuilletons, une indulgence inattendue, pour qui connaît la chaleur de ses convictions et la violence de ses haines, c'est sans doute parce qu'il aurait couru des risques à vouloir attaquer de front tant d'artistes haut placés dans l'opinion et jouissant, eux aussi, d'un grand crédit dans le monde officiel.

I. Notons au vol deux opinions qui surprendraient déjà clicz tout autre et qui sont vraiment déconcertantes sous la plume de Berlioz : « ... Le chant : Partant pour la Syrie, l'un des airs qu'on peut appeler populaires, les plus distingués et les mieux faits que je connaisse... » — « ... La Muette, ce chef-d'œuvre si coloré et si essentiellement napolitain de M. Auber. » Auber, un Kapolitain? Un Napolitain du boulevard de Gand, tout au plus.

Cette réserve lui fut peut-être imposée par les relations étendues du Journal des Débats, en même temps qu'elle lui était conseillée par sa diplomatie naturelle ; car, dans le vrai, il fut très habile et, par le ton perpétuellement facétieux de ses articles, il chercha bien moins à se venger du passé qu'à se faire craindre pour Tavenir.

Mais aussi quel travail c'était pour lui que d'aiguiser ainsi sa phrase en déguisant sa pensée ! A chaque nouvel article à faire, à chaque nouvelle platitude à juger, à louer peut-être, par considération de politique ou d'amitié, c'était un nouveau désespoir chez Berlioz, tant il devait user de circonlocutions pour laisser deviner le vrai sous le faux. Il s'attelait difficilement à la besogne et se torturait l'esprit pour couvrir de fleurs un excellent confrère et cher ami, de fleurs imprégnées d'un subtil poison. Son article sur le Val d'Andorre, en dépit de ses protestations de sincérité, me paraît être un modèle achevé de louange perfide : « ... Les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des auditeurs applaudissaient, approuvaient, étaient émus, dit-il après avoir épuisé toutes les formules d'éloges possibles et imaginables. Une fraction, cependant, fraction imperceptible, niais qui contient encore des esprits d'élite, ne partageait qu'avec des restrictions l'opinion dominante sur la valeur de l'ouvrage ; d'autres, dès la fin du second acte, se montraient déjà fatigués d'entendre dire que c'est charmant !. . . Pour moi, j'ai franchement admiré. J'ai été impressionné vivement sans songer, en écoutant les acclamations enthousiastes de la salle, à appliquer à M. Halévy ce mot antique : « Le peuple applaudit, « aurait-il dit quelque sottise? » • — Mais aussi quelles lamentations, par derrière, avec ses vrais confidents : « Je vous écris au milieu d'un de ces abominables feuilletons dont on ne sait comment se tirer. Je cherche à soutenir ce malheureux Gounod, qui vient de faire un fiasco comme on n'en vit jamais (avec la Reine de Saba). Il n'y a rien dans sa partition, absolument rien. Comment soutenir ce qui n"a ni os ni muscles? Et pourtant il faut que je trouve quelque chose à louer. Le poème est au-dessous de tout. Cela n'a pas l'ombre d'intérêt ni de bon sens. Et c'est son troisième fiasco. Eh bien ! il en fera un quatrième! On ne fait plus des douzaines d'opéras... beaux. Paesiello en a écrit cent soixante-dix ; mais quels opéras ! Et qu'en reste-t-il ? En fait de symphonies, Mozart en écrivit dix-sept, dont trois sont belles, et encore ! Le bon Haydn seul a fait une grande quantité de jolies choses en ce genre. Beethoven a fait sept chefsd'œuvre. Mais Beethoven n'est pas un homme. Et quand on n'est qu'un homme, il ne faut pas trancher du dieu. »

D'ailleurs, soyons franc : Berlioz, comme la plupart des créateurs,

n'admirait guère et n'aimait sincèrement que ses propres créations, plus celles des maîtres avec lesquels il avait quelque affinité naturelle ou dont il croyait pouvoir se réclamer; mais cette disposition, commune à tous les artistes, ne diminuait en rien son génie. A quoi bon

HECTOR BERLIOZ, PAR M. ALFRED LENOIR (1886) Statue en bronze, dans le square Vintimille, à Paris.

dès lors, le travestir en un martyr rempli de douceur et d'abnégation? Il aimait à jouer ce personnage, à exagérer plutôt les déboires, déjà bien cruels, qu'il éprouvait ; mais il n'en montrait que plus de mépris pour les faux talents et les médiocrités de tout genre : il ne plaignait pas simplement ses détracteurs, comme il a plu à des poètes de le dire, mais il leur rendait coups pour coups ; c'était son droit, après

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