G HECTOR BERLIOZ
tout, et bien il lit d'en user. Berlioz, sans ses haines implacables et ses enthousiasmes fous, ne serait plus lui-même; et, d'ailleurs, un compositeur vaut uniquement par ce qu'il crée, non par ce qu'il aime. On Va vu pleurer, paraît-il, au Matrimonio segreto, à Don Giovanni, à la Flûte enchantée, etc. ; on colporta même un jour certaine histoire émouvante où Berlioz, versant des larmes de joie après la première représentation de Sapho, aurait embrassé le jeune Gounod en lui prédisant le plus bel avenir. Assurément, il avait facilement la larme à l'œil et ce larmoiement naturel était devenu plus fréquent encore avec l'âge ; on retrouvait toujours en lui le a jeune musicien d'une sensibilité maladive » qu'il a dépeint dans la Symphonie fantastique ; mais il pleurait surtout quand il s'agissait de lui-même et de ses ouvrages. Qu'il ait larmoyé quelquefois sur d'autres oeuvres que les siennes ou celles de ses dieux : Beethoven, Weber, Gluck et Spontini, il faut l'admettre, étant donnée la sensibilité de sa fibre lacrymale ; il faut le croire, quand c'est Heller qui le raconte. En tout cas, ce ne fut pas sur Sapho, et son article, écrit presque au sortir de la représentation, n'est pas d'un homme qui a pleuré, loin de là : c'est du Berlioz amer et sec.
Ce Berlioz-là reparaît encore assez souvent dans ses articles ; mais c'est un personnage un peu conventionnel, c'est l'athlète ceint pour la lutte, armé pour le combat de chaque jour ; combien il est différent du Berlioz qu'on rencontrait dans le commerce de la vie ! Autant ceux qui le connaissaient mal le jugeaient dur, peu sociable, autant ceux qu'il honorait de son affection vantaient sa bonté, son affection prévenante : il ne s'imposait de prime abord ni par l'agrément des rapports, ni par la bienveillance ; on devait conquérir peu à peu son estime et son amitié, forcer en quelque sorte son esprit et son cœur. Berlioz, à la fin de sa vie et tel qu'il me fut donné de le voir, avait l'aspect sombre et découragé ; mais il y avait en lui une grandeur qui commandait le respect, même à ses adversaires les plus acharnés. Le dos un peu voûté, comme ployé sous les coups de l'adversité, sa luxuriante chevelure tombant en longues mèches blanchies sur un visage dont les traits anguleux, exagérés par l'âge, lui prêtaient un air d'oiseau de proie ; le regard éteint, mais profond, et s'allumant parfois d'une flamme soudaine qui semblait trahir un réveil d'espérance, un suprême appel à la revanche posthume ; absorbé, replié sur lui-même, se dérobant par un silence obstiné aux compliments qu'on quêtait autour de lui ; s'isolant au milieu du monde et se garant des indiscrets, des causeurs, par cette attitude rébarbative : tel se montrait Berlioz lorsqu'il ne sentait pas auprès de lui la chaude affection de quelques amis intimes
OU de disciples aimés. Son attitude et son silence en disaient long : que ne le laissait- on, tranquille, achever sa vie, au lieu de troubler son ce isolement » pour lui faire entendre d'insupportables virtuoses ou de fâcheuses exécutions de ses propres ouvrages !
Mais sitôt qu'il se retrouvait en compagnie intime, alors son esprit se distendait et s'épanchait parfois en mille plaisanteries. Cependant, même entre amis, il était de l'humeur la plus variable et changeait d'un instant à l'autre : il arrivait renfrogné, morose, et, tout à coup, déployait une gaieté communicative, puis retombait sans raison apparente dans une attitude glaciale : une idée souriante avait suffi pour le réveiller, il ne fallait qu'un mot inopportun pour le rendre intraitable. Que s'il riait, s'il était en veine de paradoxes brillants ou de gai persiflage, on devait se donner garde de l'interrompre ou de le contredire, et surtout éviter de prononcer le nom d'une de ses bêtes noires, de Fétis, de Scudo, de Richard Wagner, ou soudain il entrait en colère. Un jour, chez des amis, comme il amusait tout le monde en daubant à cœur joie Richard "Wagner : « Eh mais ! lui dit une dame en riant, n'est-il pas un peu votre frère aîné? » Là-dessus, le voilà qui s'emporte et relève aigrement ce mot amical comme un affront personnel. Au milieu d'une conversation, fût-elle sérieuse, il aimait à placer de ces mauvais calembours, de ces à peu près forcés pour lesquels il avait une passion effrénée. Et voilà qui n'était pas une mince affaire à ses yeux : « Calembour excellent, — disait-il avec orgueil d'un de ceux qu'il avait lancés certain soir ; — mais longuement préparé, bien entendu ; car un calembour ne se bâcle pas comme un opéracomique, ne se trouve pas de rencontre comme un motif banal : il faut beaucoup y réfléchir et le méditer gravement. » Dans la fête improvisée chez le docteur Blanche, une année après les Troyens, M™" Barthe venait de chanter les strophes de Sapho et l'on félicitait l'auteur en déplorant de ne pas revoir cet opéra sur une scène alors occupée par Roland à Roncevaiix : « Cela n'aurait pas de succès, dit Berlioz; ça n'est pas assez rigolo... rolando, veux-je dire. y> Des à peu près de ce genre, entièrement dépourvus de sel, mais qui le mettaient en joie, il en faisait en causant, il en glissait dans ses lettres, il en inscrivait sur les albums; et, celui-ci, coupé dans l'album de sa petite amie Adelina Patti, n'est pas un des plus mauvais :
Oportet Pati.
Les latinistes traduisent cet adage par : Il faut souffrir.
Les moines par : Apportez le pâté.
Les amis de la musique : Il nous faut la Patti.
Berlioz avait l'esprit curieux, investigateur. Quand il avait abordé
un nouveau champ d'études, il aimait à pousser avant dans les voies latérales oh son travail essentiel l'avait fait s'engager : ainsi, certaine lettre à mon père prouve que, même après l'achèvement complet des Troyens et leur échec, les questions de latinité, de prosodie ancienne avaient toujours le don de l'intéresser. Mais si Berlioz aimait à apprendre, il aimait également à reprendre. Il y avait chez lui du pédagogue, et dans plus d'un endroit de ses lettres ou de ses articles, il laisse percer des prétentions au langage pur et châtié qui sont tantôt peu charitables, tantôt peu justifiées. Encore qu'il le fasse en affectant de rire, était-il bien aimable à lui de relever dans une lettre d'Hiller, un étranger, « trois grosses fautes de français », dit-il, et dont une au moins n'existe pas ' ; était-il bien opportun de reprendre Heller, en causant, sur quelques tournures de phrases défectueuses, ce dont celui-ci riait volontiers en s'excusant comme Hongrois, mais non sans remontrer doucement à son censeur qu'il n'avait rien retenu lui-même de la langue allemande, après tant de voyages et de relations en Allemagne ? Tantôt, et plutôt deux fois qu'une, il s'épanche en quolibets gouailleurs sur le distique célèbre de Montana et Stéphanie : « Quand on fut toujours vertueux, On aime à voir leper l'aurore », expliquant qu'il y a là un grossier solécisme et qu'il faudrait dire : se lever; tantôt, à propos à''Eiiryanthe que les beaux esprits d'outre-Rhin appelaient VEnniiyante, il prend son ton le plus rogue : « Il y a trente-trois ans que le mot circule en Allemagne et l'on n'est pas à cette heure parvenu à persuader aux facétieux qu'il n'est pas français, qu'on dit une pièce ennuyeuse et non une pièce ennuyante et que les garçons épiciers de France eux-mêmes ne commettent pas des cuirs de cette force-là... » Que cette plaisanterie par à peu près lui parût médiocre, à lui qui en faisait tant de ce genre, c'était affaire de goût ou de respect pour Weber ; mais il n'y avait là aucune faute de français, aucun « cuir », pour parler son langage, et ces deux expressions sont de la meilleure langue, employées couramment par les auteurs du grand siècle. Hamilton, j'imagine, et Bossuet, et Fénelon et M'"" de Sévigné ne sont pas des témoins reprochables, même pour un puriste comme Berlioz^. Mais gardez-vous de croire qu'en cela comme en tout le reste il y eût le moins du monde affectation, calcul de la part de Berlioz. Loin
1. Lettre de la Côte, du 7 août i832 : « i" Il ne faut point d'accent sur nègre; 2° vous dites que je trouve ici « des grands amusements » : il faut de grands amusements ; 3° n II est possible que Mendeissohn l'aura » — que Mendelssohn l'ait. Profitez de la leçon. Ouf! »
2. Dans la réponse face'tieuse de l'auteur aux choristes de lOpe'ra, qui sert de prologue aux Giotesgiies de la musique, Berlioz avoue implicitement qu'il tourmentait ses choristes pour obtenir d'eux une prononciation correcte, — en quoi il avait raison cent fois, — pour éviter des déformations barbares, comme angoise, et il ajoutait avec une fausse modestie : « Vous me plaisantez sur mes observations grammaticales. Je ne me flatte pourtant guère de savoir le français; non, je sais trop bien que l'on sait
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de là : c'était toujours bon jeu, bon argent. Il y avait chez lui, dans toutes ses actions, dans ses élans les plus extraordinaires, un orand
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I. ETTRE DE BERLIOZ A M. B. JULI, lEN. (L'ouvrage en question est iHarmonie du lang.ige chc^ les Grecs et les f-oiiuuns.)
que je ne le sais pas. » — .\ rapprocher d'an feuilleton où, tout heureux d'avoir relevé plusieurs incorrections chez I.a Fontaine, une entre autres, absolument imaginaire dans ces vers d'un tour exquis :
C'est l'acheter trop cher que l'.ichctcr d'un lien
il ajoute : n Après avoir osé trouver tant de fautes dans les maîtres de la langue, comment oser parler ? Je vais trembler maintenant en e'crivant oi(i et non. Ma foi, tant pis, je vous ferai observer d'ailleurs qu'après tout, ce n'est pas mon état de bien écrire. »
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fonds de naïveté naturelle : il s'enthousiasme et s'indigne, il jure de mourir ou de revivre, il chanoe, il va d'un extrême à l'autre avec une candeur, une sincérité surprenantes. Lui, par exemple, qui faisait profession d'athéisme et qui ne reculait pas devant le suicide, — car il voulait positivement se tuer, par égarement, quand il se jeta dans la mer, à Gènes ', — peu de temps après et de la meilleure foi du monde, il parlait d'entrer en religion : c'est Étex, le sculpteur, qui le raconte. A l'école, quand il ne posait pas pour le Masaniello, de Dantan l'ainé, quand il ne rêvait pas à la lune en grattant sa guitare, il avait de graves entretiens avec certains de ses camarades pour fonder une société philosophique, ébauchée à Paris avec Liszt, et destinée à faire prévaloir son système de V Indifférence absolue en matière universelle ; mais que, le lendemain de cette conférence, Étex parlât de se faire moine et d'entrer au couvent, Berlioz aussitôt, non moins dégoûté du monde, adoptait cette idée et tous les deux, sincèrement, s'en allaient frapper chez les pères dominicains. Ils se scandalisaient fort qu'on refusât de les admettre et restaient plongés dans un sombre abattement, d'où ils sortaient tout à coup pour aller gaiement souper à Tivoli, à l'auberge de la Sibylle, et se plonger après dans le lac en chantant : O Mathilde, idole de mon âme! Les bons fous! comme on se les représente mal prêchant de par le monde une religion nouvelle, ou vêtus de bure et cultivant l'art dans la paix du cloître et sous l'aile du Seio-neur ! Mais toutes ces extravagances n'étaient nullement calculées ; ils s'y livraient sans arrière-pensée, avec la furie et la versatilité de jeunes étourneaux, enflammés de romantisme, et ces revirements instantanés, ces violents soubresauts étaient si naturels chez Berlioz qu'on les observe jusqu'à la fin et dans les circonstances les plus accablantes, par exemple à la mort de son fils.
Et Dieu sait pourtant s'il l'aimait, cet enfant gâté avec lequel il descendait aux supplications les plus touchantes pour le fortifier dans le bien ! Père excellent, ami tendre et dévoué : tel nous apparaît, dans le sans-façon de ses lettres, cet homme absolu, si sec et si froid avec la plupart des gens qu'il coudoyait dans la vie. Comme tant d'hommes qui ne se révèlent qu'à certains cœurs d'élite et qui, par leur raideur habituelle, se rattrapent de leur douceur extrême envers quelques-uns, Berlioz avait de grands élans de tendresse et de reconnais-
I. Ici, je dois apporter une rectification capitale à la citation que j'ai faite, à ce propos (page 66), d'un fragment de lettre écrite par Berlioz à Horace Vernet. Au lieu de : « Je ne sais qui m'a retiré ou vu tomber par accident des remparts de la ville » ; i! faut lire : « Je ne sais qui m'a retiré; on m'a cru tombé par accident des remparts de la ville. » Cette grave altération au texte même de Berlioz a été faite par M. Daniel Bernard dans une intention très facile à deviner; elle a jusqu'à présent induit tout le monde en erreur, et je m'estime heureux d'avoir retrouve le texte original assez tôt pour pouvoir dévoiler cette supercherie un peu forte et rétablir ici la vérité.
sance pour ses vrais amis ou ceux qui l'avaient simplement obligé. Et celui-là n'avait-il pas observé sur lui-même combien l'affection la plus vive naît et s'affermit vite entre esprits jumeaux, celui-là n'avait-il pas le culte de l'amitié qui écrivait un jour à Léon Kreutzer : a Permettez-moi de vous dire encore que ce parallélisme de sentiments et d'idées qui me semble évidemment exister chez nous deux a développé et renforcé l'amitié que je ressentais pour vous, sans que, je puis le jurer, la satisfaction égoïste de l'amour-propre y soit pour rien. Non, il est naturel d'aimer les cœurs qui battent dans le rythme du nôtre, les esprits qui volent vers le point du ciel où nous voudrions pouvoir voler, autant qu'il l'est, c'est triste à dire, d'éprouver de l'antipathie pour les êtres divergents, rampants, négatifs et très positifs. Pardon de ce jeu de mots, qui a l'air de rendre mon idée... » Enfin n'est-ce pas lui, ce misanthrope au coeur sec, qui se rendait auprès d'Henri Heine réduit à l'immobilité, presque mourant, et que celui-ci, comptant déjà les désertions de l'amitié, saluait de cette brève exclamation : <( Vous venez me voir, vous. Toujours original ! »
D'un mot, le poète agonisant avait peint l'homme, et d'un mot bien flatteur sous son apparente âpreté.