‹ Hector Berlioz, sa vie et ses œuvres;Chapitre 8 sur 85 · PREMIERS ESSAIS DE MUSIQUE · texte numérisé non relu

PREMIERS ESSAIS DE MUSIQUE

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Tune des représentations des Troyens , des amis qui accompagnaient Berlioz lui dirent, en voyant la salle à moitié garnie : « Eh bien! les voilà qui viennent. » Et lui, avec un sourire mélancolique et de Tair le plus découragé : « Oui, ils viennent; mais, moi, je m'en vais. » Aujourd'hui qu'il s'en est allé, tous accourent.

Ce fut l'éternel chagrin de Berlioz de ne pouvoir, malgré son énergie infatigable, renverser la barrière qui s'élevait entre lui-même et la masse du public français. Et sa plainte s'exhalait plus vive et plus amère à mesure qu'il vieillissait. Non que les honneurs ne fussent pas venus avec l'âge et aussi quelques succès consolateurs; mais il n'avait obtenu ces honneurs qu'après une compétition acharnée, et ses succès les plus brillants ne dépassaient pas un cercle assez restreint d'amateurs. Il avait d'ardents admirateurs, — car le propre de sa musique, en tout temps, fut d'exciter une admiration violente ou une violente hostihté, — mais en dehors de ses partisans très hardis, très convaincus, et qui menaient grand bruit autour de lui, il ne rencontrait qu'indifférence ou dénigrement.

Il arrivait bien à organiser, à force de fatigue et d'argent, des concerts pour l'exécution de ses grands ouvrages, et cette exécution

même obtenait le plus souvent quelque succès grâce au bruyant concours de ses amis; mais, sitôt qu'il essayait de poursuivre, il échouait. 11 pouvait bien faire exécuter telle ou telle oeuvre une ou deux fois de suite; il ne pouvait pas davantage, le grand public ne répondant pas à l'appel, et il se trouvait du coup mis à l'index par les directeurs de théâtre, auxquels le goût du public était bien connu et qui n'auraient eu garde de le braver.

Et cependant Berlioz, avec son libre esprit, n'ajoutait nulle créance à cette idée, si ancrée dans l'opinion en France, que les connaisseurs français consacrent les réputations et que nul n'est sûr d'aller à la postérité s'il n'a reçu son passeport signé du public parisien. Il savait bien que ce sont là pures fadaises dont on enchante notre amourpropre national et que les plus grands compositeurs, ceux qui rayonnent au plus haut du ciel musical, sont précisément ceux que le public français a combattus de leur vivant ou complètement ignorés ; mais ces maîtres-là étaient étrangers et Berlioz était Français. Les succès répétés qu'il remportait en Allemagne, en Autriche, en Russie, auraient dû le consoler de ses échecs persistants en France; car, dans tous ces pays, ce n'était pas seulement un auditoire ami, c'était la niasse du public qui l'applaudissait d'enthousiasme. Et pourtant ces glorieux triomphes ne pouvaient lui suffire : il revenait toujours tenter la fortune en France et ne prit jamais son parti de n'avoir pas été prophète en son pays.

La carrière militante de Berlioz peut se diviser en deux périodes bien distinctes : celle où il combat sur place, et qui va depuis son arrivée à Paris jusqu'après Roméo et Juliette, en 1842; celle où, las de lutter sans profit, sinon sans gloire, il se met à courir le monde, afin d'établir sa réputation hors frontières et de rentrer ensuite à Paris, victorieux et triomphant : celle-là va jusqu'à sa mort. Sitôt qu'il obtenait un succès , petit ou grand , à l'étranger : « Faites en sorte que Paris le sache ^), écrivait-il à ses amis. Et Paris, qui l'apprenait, en efïet, l'avait oublié l'instant d'après. C'est dans l'intervalle de ses grandes tournées et chaque fois qu'il revenait toucher barre en France, afin d'éprouver si ses succès de l'étranger l'avaient un peu grandi auprès de ses compatriotes, qu'il faisait entendre ses dernières œuvres capitales, composées partie en voyage et partie à Paris : la Damnation de Faust et l'Enfance du Christ, le Te Dewn et Béatrice et Bénédict, enfin les Troyens. Après, il n'eut plus que la force de retourner en Russie, — • et ce fut tout.

C'est à la fin de 1821 et pour le commencement de l'année d'études à la Faculté que Berlioz s'en vint à Paris, dans le dessein avoué d'ap-

prendre la médecine et avec le secret désir de n'étudier que la musique. Il touchait alors à ses dix-huit ans, étant né le 11 décembre i8o3, à la Côte-Saint-André, toute petite ville du département de l'Isère, bâtie au versant d'une colline entre Lyon, Grenoble et Vienne, et dont les principales industries sont la fabrication de la bougie, le commerce des liqueurs'. Berlioz tenait à la fois à la robe et à l'armée; à la robe par son grand-père paternel, noble Louis-Joseph Berlioz, qui avait été d'abord avocat au parlement de Grenoble, puis conseiller du Roy, auditeur de la chambre des comptes du Dauphiné, et qui habitait tour à tour la Côte et Grenoble; à l'armée, par son oncle maternel, le futur colonel Marmion, alors adjudant-major de lanciers, qui venait reprendre haleine au pays natal, entre deux campagnes, entre deux blessures reçues en suivant l'empereur à travers l'Europe. Le père de Berlioz , pour lequel le grand musicien marqua toujours une tendresse exclusive, au détriment de sa mère, exerçait la profession de médecin par charité plutôt que pour en tirer profit. D'une nature mélancolique et bonne, aimant les champs, où il vivait de préférence, autant par goût que par souci de santé, le docteur, ou simplement l'officier de santé Louis Berlioz, était un de ces philosophes qui traversent ce monde en faisant le bien sans autre préoccupation que de vivre honnêtement et de faire autour d'eux le plus d'heureux possible ; il se plaisait dans la solitude et, tout en ayant acquis un rang distingué dans son art, tout en ayant vu certain de ses mémoires couronné à l'Académie de Montpellier, il ne tirait nulle vanité de son savoir, qu'il mettait au service des humbles et des malheureux.

Il était tourmenté du démon de la bâtisse, et le plus grand plaisir qu'il eût, après celui d'étudier et de rendre service, était de surveiller les travaux qu'il faisait incessamment exécuter sur ses domaines ; aussi sa perte fut-elle vivement ressentie dans tout le pays où sa science était d'un grand secours pour les malades, où sa rage de faire exécuter des travaux de tout genre était d'un grand profit pour nombre d'ouvriers. Bien qu'il fût imbu des idées philosophiques de la Révolution française, le père de Berlioz était d'un esprit très tolérant, n'imposant sa façon de penser à personne et se pliant même aux convictions d'autrui, plutôt que de les froisser : c'est ainsi qu'il avait fait excellent ménage avec une compagne d'une piété ardente et qui tenait à élever ses enfants dans le respect et la pratique assidue de leurs devoirs religieux. Aussi Berlioz, qui avait hérité des idées indépendantes de

I. « Du lundy vingtième jour du mois de frimaire, à onze heures du matin, l'an douze de la République française. Acte de naissance de Louis-Hector Berlioz, né hier dimanche dix-neuf de ce mois, à cinq heures du soir, fils légitime du citoyen Louis-Joseph Berlioz, officier de santé, domicili*! à la Côte-Saint-André, et de Marie-Antoinctte-Joséphine Marmion, mariés, etc. »

son père, se rappelait-il avec émotion que celui-ci, loin de le détourner de la religion, lui faisait réciter son catéchisme, et se prêtait le mieux du monde aux vues de la mère de famille. Excellente mère et femme d'une rigide honnêteté que celle-là, pour laquelle, il faut bien Tavouer, son fils paraît avoir été injuste et cruel, au moins la plume à la main. C'était une belle personne, plus distinguée que jolie, de haute taille, d'abord sympathique; elle était malheureusement atteinte d'une maladie de foie à laquelle elle devait succomber de bonne heure, et cependant, elle fréquentait le monde, aimait à recevoir et donnait chez elle des réunions intimes très goûtées où Ton causait beaucoup, où l'on jouait un peu, mais d'où la musique était sévèrement proscrite : était-ce déjà par suite des croyances, des craintes religieuses, qui lui montraient un danger dans tout ce qui touchait à cet art profane, au théâtre, et qui la firent s'opposer vivement, plus tard, à la vocation de son fils?

L'enfance de Berlioz s'écoula douce et bienheureuse entre ses parents qui l'aimaient ardemment tous les deux, à côté de deux sœurs, dont la plus jeune surtout, Adèle, eut dès le premier âge et garda, toute sa vie durant, son affection la plus vive : « Son indulgence était si complète et si tendre pour les aspérités de mon caractère, dit-il, pour mes caprices les plus puérils. » Nancy, l'aînée, avec laquelle il fit sa première communion, paraît avoir eu un caractère plus sérieux, avoir partagé la piété fervente de leur mère. Assurément Berlioz l'aimait beaucoup et, vu son âge, la prenait parfois pour confidente de ses chagrins ou de ses espérances ; mais il n'avait pas pour elle le même élan de cœur que pour Adèle, avec qui, jusqu'à près de vingt ans et même après son retour de Rome, il courait gaiement la campagne. Un jour qu'il pleuvait à verse, n'imaginent-ils pas, les deux fous, de chausser de grosses galoches, de prendre un grand parapluie et d'aller ainsi, serrés l'un contre l'autre, patauger sur la route au moins pendant deux heures et sans dire un mot? « Nous nous aimions «, soupire tristement Berlioz, au moment où la mort de sa chère Adèle vient lui rappeler ce gai souvenir des jeunes années*. Le père de

I. M"" Nancy Berlioz, qui avait épousé, en i832, un juge au tribunal de Grenoble, M. Pal, mourut en 1854 d'un cancer au sein, après d'épouvantables souffrances; elle laissait une fille, aujourd'hui veuve, et dont le fils, M. Masclet, est avocat au barreau de Grenoble. M"° Adèle Berlioz e'pousa un notaire de Vienne, M. Suat; elle mourut en 18Ô0, laissant deux filles de vingt et un et de dix-neuf ans, sur lesquelles Berlioz reporta toute l'affection qu'il avait pour leur mère ; l'aînée épousa un officier supérieur, aujourd'hui colonel Cliapot, qui vit en retraite à Grenoble, et la seconde un descendant d'une ancienne famille dauphinoise, M. de Colongeon, fixé près de Tournon, dans l'Ardèche. Berlioz eut aussi un frère, de dix-sept ans plus jeune que lui, Prosper Berlioz, qui naquit à la Côte en 1820 et mourut à Paris de la fièvre typhoïde, à peine âgé de dix-huit ans, dans une pension de la rue Notre-Dame-des-Champs où ses parents l'avaient mis pour lui faire achever ses études. Berlioz n'a jamais parlé de ce frère et c'est M. Hippeau qui le premier a signalé son existence; il ne l'aurait guère aimé, paraît-il ; mais cette froideur entre enfants aussi distants par l'âge est chose trop commune et trop naturelle, après tout, pour qu'on en fasse un crime k Berlioz.

Berlioz, tout occupé qu'il fut alors par ses recherches médicales, avait entrepris de faire lui-même l'éducation de son fils ; il lui avait appris les éléments du latin, auquel Hector ne mordait guère, absorbé qu'il

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