SCENE VI IIECUBE, AMPHISE, LE CHŒUR, PYRRHUS
Pyrrhus Où pourrai-je trouver la reine de Pergame?
Amphise Elle est devant tes yeux.
Pyrrhus
Hé quoi donc ! cette femme Sur le sol étendue, au visage voilé De cheveux, dont j'entends les sanglots désolés. C'est Hécube, naguère encor la souveraine IJlustre d'ilion et des plaines phrygiennes.
Qui voyait vers son trône, au signe de sa main.
Accourir dix-neuf rois nés de son large seini
Eijfanls, époux, cité, tout périt sous la lance
Et voilà dans quel deuil sombre tant d'opulence!
Est-il vrai que les dieux nous ont sous leur regard
Ou sommes-nous livrés aux souffles du hasard?
Ah! plutôt que de voir l'opprobre et la misère,
Puisse une jeune mort me fermer les paupières.
— Hécube, ô malheureuse, arrête tes sanglots: Relève-toi.
Qui donc trouble le doux repos D'une mère? Qui vient prendre part à sa joie?
Pyrrhus Reine, je suis Pyrrhus et tu sais qui m'envoie.
Pyrrhus! ah, parle! Hé bien?
Pyrrhus
Tu m'as tantôt prié,
Reine, de te conduire au chef de nos guerriers.
Crois-moi: cette démarche, à présent, serait vaine.
Hé! je le pense aussi, prince! mais Polyxène?
Pyrrhus Que t'en dirai-je encor? Tu connais ma pitié.
Ah certe! et je rends grâce à ta noble amitié; Mais pour ma fille enfin crains-tu quelque poursuite Ou le ciel semble-t-il favoriser sa fuite?
Pyrrhus Quoi ! ta fille est partie ! Avec qui? quand? comment?
Avec Polymestor, par la grève, au moment Par toi-même fixé.
Pyrrhus
Le moment par moi-même Fixé! que me dis-tu?
HÉCUBE, montrant le chœur
Toutes ces ïemmes m^aiment:
Aucune ne voudrait trahir mon bienfaiteur; Ne dissimule rien: tu peux parler sans peur.
Pyrrhus
Par tous les dieux! je parle et sans peur et sans feinte. Mais réponds: tu disais qu'elle a franchi Tenceinte Du camp? i
Je te disais... Non! Non! ma fille est là.
Je n*aî rien dit Ecoute. Elle vient. Attends-la.
Pyrrhus
Ah! reine, que crains-tu? Dans la rude mêlée, Que Tœil étincelant, la narine gonflée, Avec plaisir, je voie et respire le sang.
Que j'aime sur le fer le fer retentissant Et sur mon bouclier un glaive qui s'ébrèche, Le péril et les cris, le sifflement des flèches, Et les chevaux cabrés, et le char qui bondit Sur les morts, la victoire, enfin tout ce hardi Visage de la guerre et sa beauté virile :
Reine, je suis soldat, je suis le fils d'Achille. Mais qu'après le combat, je poursuive une enfant. Une vierge orpheline et qu'un vieillard défend, Il ne faut pas me croire à ce point sanguinaire
Et je me réjouis qu'elle échappe à mon père, Sans que pourtant ma main, complice dç mon cœur, Ait par un sacrilège aidé le ravisseur.
J'avais bien préjugé, Pyrrhus, de ta noblesse Et quand Polymestor me fit cette promesse Par tes propres soldats qu'il serait secouru. Oubliant Ilion et Priam, je l'ai cru,.
Mais, j'y songe, pourquoi m'a-t-il ainsi trompée?
Pyrrhus
Il pensa que ta crainte en serait dissipée Et que son téméraire él fragile dessein Semblerait, grâce à moi, d'un succès plus certain.
Ce roi ne fui jamais téméraire! Peut-être,
Grands dieux î ai-je livré ma filleaux mains d'un traître !
Pyrrhus
Quoi! tu peux Taccuser de cette trahison!
On n'est pas criminel à plaisir, sans raison.
Tout notre or est chez lui : Laodice et Cassandre, Esclaves comme moi, n'y peuvent plus prétendre; Que Polyxène aussi sur vos serviles bords Me suive, ou qu'elle meure, il aura ce trésor. Ah! Pyrrhus, tu le vois, ma crainte est trop fondée; Je ne m'abuse pas d'une impossible idée:
Il a vendu ma fille à votre Agamemnon.
Pense quel vil usage il a fait de ton nom.
Venge-moi, venge-toi, va, cours, frappe ce lâche:* Il n'est pas pour ton glaive une plus belle tâche.
Pyrrhus
Certes, je le voudrais, mais j'ai d'autres devoirs. Que 'dirait mon armée et les Grecs à me voir
D'une reine ennemie écouter les prières
Et la venger d'un rapt agréable à mon père!
Je serais sacrilège en agissant ainsi.
Malgré tes beaux discours tu me trahis aussi, ' Pyrrhus.
Pyrrhus Hé! que t'importe une vengeance vaine.
Si le Thrace vraiment a livré Polyxène, j
Lui mort, pour ton enfant serait-ce le salut? A l'immoler, hélas! les Grecs sont résolus:
Tous veulent que son sang nous charme enfin les ondes Et qu'un vent favorable enfle nos voiles rondes.
O prodige! ce vent ne se lève-t-il pas?
Regarde* l'arbre tremble et des vagues là-bas
Se couronnent d'écume. O ciel! ô vent propice! Achille ne veut point que ma fille périsse.
Ah ! Pyrrhus, sauve-la, sauve-la-moi. Sois prompt Va. Parle au nom d'Achille et les Grecs te croiront.
Pyrrhus Oui, reine; tu dis vrai: j'y cours. Adieu.
Ha! vole!