‹ Hécube: tragédie en trois actesChapitre 4 sur 23 · SCENE III HECUBE, PYRRHUS · texte numérisé non relu

SCENE III HECUBE, PYRRHUS

Pyrrhus

Avec quelle injustice, Hécube, tu m'outrages ! Si j'ai devant ta fille arrêté mon message, La pitié me retint plutôt que la pudeur:

Non, je ne brûle pas d'une honteuse .ardeur, Polyxène à mon lit ne sera point traînée, ^

Mais il faut...

Que faut-il?

Pyrrhus

O femme infortunée!

Pour la première fois,inoi^ cœur est tout tremblant, Et je connais la peur devant tes cheveux blancs.

Parle!

Je n'ose.

Ah! frappe, achève ta blessure!

Le doute où tu me ïiènîs est la* pire torture.

Pyrrhus Polyxène... , ; '

' ' Ma fille ! Ah ! veux-tu m'abuser ?

Quç dois-je craindre? • -.

Pyrrhus Achille...

HÊGUBE

Hé bien?

Pyrrhus

...veut l'épouser?

A-t-il.dpnc remonté le cours des fleuves sombres?

Pyrrhus

Il réside toujours chez Pluton;mais son Ombre-

A, cette même nuit, paru sur son tombeau.

Je l'ai vu: c'était bien ce front terrible et beau,

Ces cheveux dénoués au souffle des batailles,

Ces yeux d'aigle et la voix dont tremblaient vos murailles

O Grecs, a-t-il crié, quoi ! vous quittez ces bords 1 .Volerez-vous leur part à vos compagnons morts I L'un a pris Laodice et l'autre a pris Cassandre; Près de moi Polyxène en ce jour doit descendre. Si je réclame en vain ce fier sang virginal, .Vous ne reverrez pas le rivage natal.

Ce n'est donc pas assez du sang des hécatombes! Faut-il qu'un sang humain désaltère sa tombe? A cette atrocité qui pourrait consentir?

Pyrrhus Les vents ne soufflent pas et nous voulons partir,

O lâches! mais ma fille est pure de tout crime; Que ne choisissez-Vous Hélène pour victime :

Elle seule a conduit sous nos lointains climats

Cet Achille; elle seule a causé son trépas.

Du chaste sang d'Hélène êtes-vous trop avares î Frappez-moi: je ne suis qu'une reine barbare, Une femme débile et vieille, mais mon sein A d'Achille porté l'héroïque assassin.

Pyrrhus

Reine^ ce n'est pa& toi, ce n'est pas d'autres fenunes, C'est ta fille que l'ombre à son tombeau réclame.

Malheur! Malheur à moi! je pleure et je gémis,

Mais quel secours attendre en ce camp ennemi?

O Polyxène, fruit suprême de ma race,

Seras-tu donc offerte à ces mânes voraces?

Te verrai-je... Ah! malheur, hélas! malheur à moi!

Je parle et je ne puis m'entendre sans effroi.

Pyrrhus Quel homme ne voudrait l'affranchir de tes craintes?

O Pyrrhus, sois sensible à ma trop juste plainte:

Mes parents, mes amis, nos esclaves nombreux

Et tous les chers objets témoins des jours heureux?*

Les ancêtres, leur tombe et le trône de Troie,

La richesse et l'orgueil et l'amour et ses joies,

Tout ce que j'ai perdu, tout ce qu'on m'a ravi

Au cœur de mon enfant se rassemble et survit

Je n'ai plus qu'une rose à ma sombre couronne;

Tout le printemps fleurit dans cette fleur d'automne;

Ne tranche pas sa tige encor; protège-la:

Sa riante beauté console mes yeux las

Et, tendrement pressée à mes lèvres îlétrîeS,

Je crois en son parfum respirer la patrie.

Si vous me l'arrachez, que me restera-t-ilî

Sur quels bras m'appuîerai-je aux routes de Texilî

Quelle vierge, le soir, recevra mes caresses

Et de quels blonds cheveux dénouerai-je les tresses?

N'as-tu pas une mère en ton pays lointain?

Elle pourrait un jour éprouver mon destin:

C'est un ami peu sûr que le dieu de la guerre:

L'esclave qui te parle était reine naguère.

Ah! comme je voudrais d'un éloquent discours

Obtenir ta pitié, me gagner ton secours !

Que je voudrais atteindre en ton âme profonde

A la source secrète où les larmes abondent!

Retourne vers tes Grecs, ô Pyrrhus, et dis-leur

L'âge de mon enfant, sa tendresse, mes pleurs.

A ta royale voix convaincus et dociles,

Ils se refuseront au brutal vœu d'Achille

Et de moi vénéré, favorisé du ciel,

Tu ne souilleras pas le renom paternel.

Pyrrhus

Hécube, j'ai pitié de ta main suppliante.

De ton funeste sort, de ta fille innocente.

, , Je voudrais la sauver, et nul des Achéens N'eut consenti naguère au meurtre que tu crains. Mais, tandis que le glaive à cette Ombre jalouse N'aura pas accordé ta fille pour épouse, Achille Ta prédit, par Calchas confirmé:

Les chemins de la mer nous resteront fermés.

Or, il y a dix ans qu'à la suite d'Hélène, Les Grecs ont débarqué dans ces hostiles plaines, Dix ans qu'ils n'ont revu fumer à l'horizon, Abri cher à l'amour, le toit de leur maison; Aujourd'hui que Pergame est prise, que la gloire

A ceint du vert' laurier leurs tempes, peux-tu croire Qu'à ta fille soumiSj dès mon premier discours, Ils renoncent pour elle aux plaisirs du retour?

Est-ce donc, chez les Grecs, les soldats qui commandent?

Pyrrhus Ce n'est pas de moi seul que leurs troupes dépendent.

N'avez-vous pas, pour chef suprême, Agamçmnpn?

Oui, reine; te plaît-il que je lui parle?

Non.

Conduis-moi jusqu'à, lui; je veux le voir moi-même: Une mère sait bien défendre ce qu'elle aime.

Pyrrhus

Il ne pourrait, je crois, te recevoir encor:

Dans sa tente, un roi thrace...

; Hé quoi! Polymestor!

Que fait-il chez ce Jprince ?

Pyrrhus

Il vient lui rendre hommage.

Nos convois ont jadis souffert de ses ravages: Mais, nous voyant vainqueurs, il brigue notre appui. Il t'a connue?

Un peu, j'étais reine* Aujourd'hui,

Il ne daignerait pas reconnaître une esclave: Le deuil efface au cœur ce que la joie y grave. Mais tant qu'Agamemnon, avec lui retiré, Ne m'aura point permis que j'aille l'impjiorer, Toi, dont Fâme du moins est pitoyable et sage. Laisse que Polyxène ignore ton message. .

O feitnme, j'y consens volontiers. Plaise aux dieux Que je sois affranchi de ce soin odieux!

Page 1