SCHELLING
Les transformations successives qu'a subies, et que subit encore la philosophie de Schelling, rendent impossible une exposition systématique de sa doctrine. Los nombreux ouvrages do Schelling sont le rodotdc périodes
différentes, el aucun d'eux, comme Taulcur Tavouc ]ui-inôrac(l), ne donne de Tunité à ces matériaux épars. Nous nous bornerons, en conséquence, à indiquer les caractères généraux de l'idéalisme transcendental {2).
Toute connaissance repose sur l'unité de Tobjeclif et du subjectif, du concept et de la réalité. L'identité parfaite, Findifférencc absolue du sujet et de l'objet, du Gni et de TinGni, de Tétre et de la pensée, c'est la raison, cest Dieu. Dans les choses Onies, ndenlité est le fondement de l'existence, mais il y a ti^n moment de non identité, de différence entre le subjectif et l'objectif. La somme de tout Tobjectif que nous connaissons , nous pouvons rappeler nature , comme nous appelons mot, intelligence, la somme de tout le subjectif. Puisque l'absolu a deux pôles, il doit y avoir deux sciences fondamentales qui s'attirent et se complètent réciproquement, et il est impossible de partir d'un pôle sans être poussé vers l'autre. Ainsi, les sciences naturelles tendent à se généraliser de plus en plus, el, en dernière analyse, à s'identiQcr avec les lois de l'intelligence humaine ^ e{ réciproquement le moi tend à
(1) Nouvelles annales de physique , 1" série, p 652.
(2) Comme dans celte esquisse rapide des philosophies antérieures à Hegel , notre but est seulement de montrer l'influence qu'elles ont exercé sur son système, nous n'avons pas à nous occuper ici de la nouvelle doctrine que Schelling développe actuellement à l'université de Berlin.
se répaudrc dans le monde extérieur el à s'y objcc^ lifler.
Dans la nature, l'essence est ioearnée dans la forme , linfini dans le fini, et c'est par là, que la forme devient la virtualité ( potentia ) , le fondement de la réalilé^ Mais , comme le fini est de nouveau absorbé dans l'infini , la forme dans l'essence, la forme elle-même devieni absolue. Cest l activité absçlue^ la cause positive de la réalité.
Le monde naturel et spirituel ne sont pas opposéa. {tar l'essence, mais seulement par la puissance ( potens)* Dans Tun , c'est le réel qui domine; l'indifférence ( essence ) est absorbée dans la difCérence (la pluralité ). Dans l'autre, c'est Tidéal ; le fini est absorbé dans l'infini. Les deux sphères offrent donc l'identité de l'idéal et du réel, avec la prédominance de l'un ou de l'autre élémciiL La différence n'est pas qualitative, mais seulement qiuintitaiive. Ce sont des manifestations difféi rentes de l'indifférence absolue, au sein de laquelle la prédominance relative d'aucun clément ne. peut avoir lieu. Cette pénétration absolue de l'idéal et du réel ne se montre d'une manière complète ni dans le monde de la nature ni dans celui de l'esprit. Lart seul est Vèternelle manifestation de Dieu dans Vesprit humain. C'est un prodige qui, s'il ne s'était produit qu'une fois, aurait suffi pour nous convaincre de la realité absolue de TElre suprême. L imagination (einbi'dungskraft) est la Iroi-^
sièmc et dernière puissaoce de l'être naturel (1) ; et chez rhorame elle arrive à Tétat de conscience parfaite, à lapperception intellectuelle de Tidentité absolue. Cette apperception intellectuelle est pour Schelling une espèce d*organe spécial qu*on ne peut acquérir, et sans lequel on ne saurait philosopher. Ce que l'on peut avoir, on peut aussi ne pas l'avoir, et la philosophie devient ainsi le partage de quelques êtres privilégiés. Comme Platon et les Alexandrins, Schelling semble faire consister la science dans une intuitioii des idées éternelles, mais avec cette différence essentielle, que chez Platon, la dialectique vient s'associer à ce savoir iminédiat, ce qui n'arrive pas chez Schelling.
Avec le système de Fidéalisme transcendental se trouve résolue cette question vitale de toute philoso-
(1) Le pôle réel et le pôle idéol ont chacun trois puissances. Les puissances du pôle réel sont :
Al La gravitation. — Le niagnétisme.
A2 L'électricité.
A3 L'organisme, la vie (transition au pôle idéal).
Les puissances du pôle idéal sont :
A » L'idée, la connaissance. — Science
A2 La volonté, l'action. — Société, histoire.
A3 L'imagination. — L'art.
Remarque. '■^ Le moi français imagination, ne rend que très imparfaitement , le mot allemand eindildungskraft, qui est pris ici dans un sens étymologique, in cins bildung , réunion do deux choses en une seule.
phie que Kant s'élail posée avec tant d'originalité et de profondcar. Le vrai nVst pas TabslractioD : ce nVst ni Têtrc, ni la pensée» ni la matière de la connaissance, ni sa forme; c'est la synthèse vivante des deux, f^ philosophie de Schelling esi essentiellemenl la doctrine de tidentitéf et en tant qu'il a surtout montré cette identité dans le domaine du réel , il est le créateur de la philosophie de la nature dans les temps modernes. Sa doctrine de l'esprit est contenue en germe dans une dissertation intitulée : De l'essence de la liberté humaine ( Landshut, 1809).
Le rôle de Uégel était tracé d'avance par ce qui précède : le génie de Schelling avait triomphe du dualisme, et reconquis lobjectivitc à la philosophie; mais, cette conquéte^il fallait la légitimer, cette identité admise comme hypothèse, il fallait la démontrer; l'inspiration demandait la méthode, Platon appelait Aristote. Dans quelques passages de ses ouvrages, et notamment dans la Phénoménologie, Hegel a montré qu'il avait une conscience claire de sa mission philosophique : « la forme absolue de la vérité, dit-il, ne peut être que la forme systématique. Le but vers lequel tendent tous mes efforts, c'est d'amener la philosophie à n'être plus seule-, ment Tamour de la science, mais bien la science ellemême (1). )) Ce grand problême, Hegel l'a-t-il résolu?
(1) Voyez Phénoménologie, p. 2 6 38. 41.
La réponse à cette question ne peat être cherchée que dans une étude sérieuse de sa doctrine, et c'est ce que nous allons essayer de faire maintenant.
HEGEL
Dansrantiquité,les philosophes étaient en même temp i législateurs, guerriers, hommes d*é(at; leur vie, leur personnalité tout entière était la réalisation, et, pour ainsi dire, la plastique de leursdoctrines. Aujourd'hui, au^ contraire, le penseur s'éloigne du monde pour mieux agir sur lui , et c'est à l'idée pure qu'il emprunte toutç l'influence qu'il doit exercer sur la société. Aussi , à part, quelques rares exceptions (1), la biographie des philo^ sophes modernes ne présente guère d'autres événements que des événements scienliGques , et c'est le cas pour la biographie de Hegel.
Hegel naquit à Stuttgard , le 27 août 1770. A l'âge de dix-huit ans, il alla à l'université de Tubingue, et se voua d'abord à l'étude de la théologie. C'est là qu'il vit Schelling pour la première fois, et les relations les plus
(1) Voyez mon travail sur Fichte, Revue de Pam Janvier 1840.
intimes ne (ardèrent pas à s'établir entre ces deUx gê^ nies, qui s'étaient mutuellement devinés. 11 est intéres* sant de voir réunis, dans une pauvre chambrette d'étudiant, ces deux hommes dont l'Allemagne ne peut plus contenir la gloire , d'assister à ce commerce de tous lesinstans , à ces luttes fécondes d'où devait sortir ce système colossal de Tidéalisme absolu. Ardent, impétueux, Schelling ne pouvait, comme il Tavoue lui-même (1), résister à l'inspiration qui l'emportait. A peine âgé de vingt ans. Il entassait volume sur volume , et cette éducation philosophique faîte ainsi devant le public , explique les révolutions qu'a subies, et que subit encore le système d*identité. Hegel , au contraire, savait contenir les pensées qui s'agitaient dans son sein ; il attendait que la fermentation eut cessé, pour livrer aux amis de la philosophie le vin pur de la science , et ce ne fut qu'en 1801, à l'époque où Schelling avait déjà, pourainsidire, épuisé son activité d'écrivaii^ qu'il publia ses deux premiers ouvrages : de orbilis planetarum, — Différence du système de Fichle et de Schelling , en même tems qu'il rédigeait, avec ce dernier, le journal critique de philor Sophie (1802-1803).
Les écrits de Hegel qui appartiennent à cette période peuvent se diviser en deux classes. La première qui renferme: de l'essence de la critique philosophique —sa-
(1) Du moi considéré comme principe de la philosophie.
- 28 -« voir et croire, c(c., etc., est presque exclusivement polémique. I^ seconde classe dans laquelle viennent se ran^ ger les écrits intitulés : rapporté du scepticisme à la philosophie, — rapports de la philosophie de la nature à la philosophie en général, — sur les différentes manières dont on a envisagé le droit naturel au point de vue sdentifique, renferme au contraire le germe de la philosophie de Hegel , mais nojré , en quelque sorte, dans la philosophie de Schelling.
Ix^s leçons que Hegel fit à Tacadémie, après sVtra habilité (1) par la dissertation latine déjà citée, eurent si peu de succès^ que, la première année, son auditoire se composait de quatre personnes seulement. I)ece nom-, bre était Troiler, qui plus tard s'est séparé violemment de son maître. Nous citons cet exemple parcequH a été rare dans l'école. Au sein de la méthode si largo de Hégcl, les dissidences des détails peuvent se manir fesler assez librement , sans qu*il soit besoin d'en venif ô une rupture ouverte.
Cependant , en 1806 , Hegel occupait à Jéna la chaire que Schelling venait d'abandonner, et c'est au bruit de cette bataille qui occupe une place si brillante dans nos fastes militaires, qu*il mettait sa dernière main à l'ouvrage qui couronne les écrits de cette période : la Phé-
(1) S*habiliter, c'est acquérir, par une thèse soutenue solennellement, le droit d*ouvrir dans une des salles de l'Université, un cours rétribué par les auditeurs.
nomènologie de fesprit. Nous aarons plus fard l'occasion de dire quel esl le sens et la portée de ce lÎTre.
Par suite des événements dont l'Allemagne était le théâtre , Hegel ne tarda pas à perdre la chaire de philosophie qu'il venait d'obtenir à Jéna. Dépourvu de tout moyen d'existence, il alla à Bambcrg, et pendant deux fttis il y rédigea un journal politique. Enfin, dans Tau* tomne de l'année 1808, il fut nommé recteur du gymnase de Nuremberg , et c'est précisément au milieu de ces fonctions administratives, qui semblent incompatibles avec le calme et le recueillement que demande la spéculation, qu'Hegel écrivit le livre qui fait sa gloire, et lui assigne une place distinguée parmi les héros de la science : la Logique. 1812-1816.
Cet ouvrage, qui produisit la plus grande sensation dans le monde savant , ne tarda pas à étendre la réputation de Hegel : trois chaires lui furent simultanément offertes par différentes universités. 11 opta pour celle d'Ueidelberg, et c est là qu'il écrivit en 1819, son Encyclopédie des sciences philosophiques. Mais la Prusse qui , par Kant, Fichtç, Schleiermacher , Solger, etc., sem blait être devenue la terre classique de la philosophie , devait bientôt offrir un plus grand théâtre aux travaux et à la gloire de Hégel , et le premier acte du baron d'Alstentein , à son entrée au ministère de l'instruction publique, fut d'appeler Hégel à Berlin (1818). Entouré de disciples nombreux, devenus aujourd'hui pour la
plupart des professeurs distingués, Hégcl, pendant les treize ans que dura sa carrière académique , parcourut successivement, dans ses leçons, toutes les branches des sciences philosophiques : la logique, — la philosophie de la nature, — le droit naturel et les sciences sociales, — l'esthétique, — la thèodicèe, Vhistoire de la philosophie, et enfin, la philosophie de l'histoire. En 1829, Hége! fut nommé recteur de Tuniversité de Berlin. Il mourut du choléra le ik novembre 1831.