‹ Hégel: Exposition de sa doctrine, avec une table analytique des matièresChapitre 13 sur 29 · IV · texte numérisé non relu

IV

IDÉE GKNÉRALli: DE LA PHILOSOPHIE DE HEGEL.

Avant de soumellre successivement à une analyse détaillée . chacune des parties du système de Hegel , il est bon d'accoutumer le lecleur à l'atmosphère de la spéculation, en embrassant dans une vue générale Tensemble de sa doctrine. Autant que possible, c'est Hegel luiraôtoe que nous laisserons parler.

Les sciences, autres que la philosophie, n'ont à s'enquérir, ni de leur objet, ni de leur méthode; elles considèrent l'un et l'autre comme un fait. Au contraire, la philosophie ne doit reposer sur aucune donnée extérieure, elle est la science qui se prouve elle-même ; son point de départ et sa méthode doivent être légitimés.

La philosophie pourrait èlre définie en général : (( la connaissance des objets par la pensée pure. » Tous les hommes pensent, il est vrai , et c'est là , comme on Ta dit de tout temps, ce qui les dislingue desanimaux , mais la conscience n'a pas directement, immédiatement la forme philosophique, et la pensée revêt d'abord la forme du sentiment , de l'intuition (1), de l'imagination (2). (Vors tellung).

La philosophie consiste à dégager la pensée pure des éléments hétérogènes, avec lesquels elle se trouve mêlée , confondue dans la conscience , à traduire par des catégories, des idées ^ les imagesqui en sont les métaphores. Une partie des difficultés que présente Tétude de la philosophie, et le reproche d'obscurité qu'on lui adresse si souvent , viennent de ce qu'on n'est pas familiarisé avec les abstractions. On dirait qu'en enlevant à la conscience les images sensibles, le terrain manque sous ses pieds , et qu'elle ne sait plus s'orienter dans la région pure de Tidée.

11 est essentiel de bien déterminer la différence formelle qui existe entre la pensée en général , et la pensée

(1) C'est là une différence essentielle dans les Idées et, par suite, dans la terminologie de Scheliing et de Hegel. L'intuition (anschauung)quie8t pour Schellingle point culminant delà philosophie, est au contraire pour Hégcl un degré Inférieur de la connaissance.

(2) Imagination a ici le sens étymologique, c'est un concept dont les éléments sont empruntés à la sensibilité.

philosophique en parlicuHer, car c*es( faute d'avoirconscience de cette difTérence, que tout le monde se croH en état de porter, sans études préalables , an jugement sur les matières philosophiques ; mais il est tout aussi important de constater, qu'il n'y a rien dans la philosophie qui n existe dans ta réalité , et dans la conscience de tous les hommes. Il suit de là que la philosophie doit nécessairement être d'accord avec les faits ^ et quelexpérience peut être considérée comme la pierre de touche de la vérité d'une philosophie (1). Il n'y a pas de mur , de barrière qui sépare Tidée de la réalité ; sans la réalité l'idée n'est qu'une abstraction, sans lidée la réalité n'est qu'un phénomène, a Tout ce qui est fa-tiownel e$t réel^ et réciproquement tout ce qui est réel est rationnel (2). »

(1) M. Michelet eiprime la même pensée dans son Examen critique de la métaphysique d'Aristote, couronné par l'Académie des sciences morales et politiques, u Si le résultat de lios pensées , trouvé indépendamment de Teipérience, s'accorde avec ce que celle-ci nous présente, nous voyons que nous n'avons été que les vases purs qui ont recueilli l'or de la pensée absolue, sans l'avoir souillé de leur substance terrestre. Si l'expérience nous désavoue, au contraire, nous avons substitué, à la marche mesurée de la pensée absolue, les saillies inconsidérées de l'imagination et de l'entendement humain. P. 305-306.

(2) « Was vernunftig ist das ist virkiich, und was ist wirklich das ist vernunftig. » Il suffit d'avoir fait une connaissance, même superficielle, avec les idées de Hegel , pour ne pouvoir se méprendre sur le sens de cette phrase , qui a suscité une polémique des plus acharnées. Elle pourrait se traduire ainsi : conformément à sa na*

La forme exlérieure que revêt la philosophie, ësl Vhiêioire de la philosophie. Cette forme donne aux différentes phases de développement de Fidée philosophique ^ l'apparence d'nne succession purement contingente de principes différents, et même contradictoires; cependant Tbistoire de la phijo30j[ihie tout entière^ est animée par un seul et même esprit , qui conserve son identité y au milieu des transformations diverses qu*il subit y pour arriver à la conscience de lui-même. Là philosophie offre le même développement que nous constatons dans son histoire , avec cette différenëé , qu'il est purement logique, et affranchi des conditions dii temps.

La philosophie y la science de l'idée (1), concrète (2), absolue, a nécessairement une formis systématique» non dans Tacception vulgaire d'exclusif et par conséquent de faux, mais dans ce sens, que la science étant la formé

tqre ce qui est vraiment ratioDûel, s'incarne, 8*ol^tîGe dans le monde , et ce qui dans le monde existe réellement*, c'est-à-dire» n'est pas un phénomène passager, trouve sa légitimation dans une raison immanente.

Voyez Ganz , Préface de la Philo$pphie du droit.

(1) Ce mot idée ( die idée) représente ici le dernier terme de la philosophie , l'absolu à la fois sujet et objet ayant conscience de lui-même.

^2) Nous aurions aussi à déterminer le sens que donne Hegel à ce mot de concret, qui joue un si grand rôle dans sa langue ; mais nous croyons , que plus tard , ce mot s'expliquera de lui-même , beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire dans une note.

par excellence delabsola, doit être adéquate à l'absolu lui-même , et montrer dans leur liaison nécessaire les divers éléments, ou, pour nous servir du langage de Hegel , les différentes déterminations de l'absolu. Chaque partie de la philosophie reproduit toujours l'idée abso^ lue, mais sous une détermination particulière , de sorte que la philosophie tout entière, pourrait être représentée comme un grand cercle , dont la périphérie serait elle-même formée de cercles plus petits.

Nous disions en commençant, que la philosophie ne reposait pas, comme les autres sciences, sur des données axiomatiques, et ici, nous semblonsêtre en contradiction avec nous-même, car si la philosophie commence par la pensée, elle suppose la pensée , comme les mathématiques, le nombre et Tétendue; la physique, les corps, etc., etc. Mais cette contradiction est plusapparente que téelle , car la pensée qui est le point de départ, est en même-temps le résultat de la science philosophique ; en elle , le commencement et la fin viennent se confondre, et le développement tout entier de la science, est destiné à prouver, ou, si Ton veut, à médiatiser ce qui d'abord a été accepté comme immédiat. La philosophie ne commence pas dans le sens rigoureux du mot, c'est le sujet, tel ou tel individu, qui commence à philosopher.

On peut diviser en trois moments principaux le développement total de l'absolu.

D'abord, Tidée n aura que des déterminations abstraie les, et non encore réalisées, elle sera en soi et non pour sot, elle n'aura pas conscience d'elle-même. (Logique.)

Elle apparaîtra morcelée, dans le temps et l'espace, elle sera monde extérieur, nature. (Philosophie de la nature.)

Enfin, se relevant de sa chute, et triomphant de ce qui n'est pas elle , elle arrivera à la conscience d'ellemême, elle sera esprit. ( Philosophie de l'esprit. )

La logique est la science de l'idée pure , de l'idée , telle qu'elle se manifeste dans l'élément abstrait de la pensée. Ne conservant aucun élément sensible > comme la géométrie, par exemple, elle demande un long exercice, une grande force de concentration , et peut à ce titre être considérée comme la science la plus difficile. Sous un autre point de vue , au contraire , elle pourrait être ■ considérée comme la plus aisée, puisqu'elle a pour objet la pensée dans ses éléments, ses déterminations (1) les plus simples et les plus connues, telles que: être, non-être, un, multiple, etc., etc. Mais, en réalité, cela

(1) A l'avenir, nous nous servirons du mol déterminalion ( bestimmung ), qui nous paraît plus exact que celui d'élément. Le mot élément réveille l'idée d'etistence indépendante par opposition à un composé, un alliage qui ne constitue qu'une pure relation. Ainsi , . par exemple, si Ton dit que les éléments du tronze sont le cuivre et Tétain, ce mot bronze n'exprime que le rapport particu^ lier de deux corps eiistans en dehors de ce rapport.

ne fait que rendre plos laboriease Fétade de la logique ^ car si, triomphant d'ane sorte de répagnancc f on consent à s'occuper de choses qu'on appellerait volontiers des banalités y on ne tarde pas à s'apercevoir que les résultats donnés par la logique , sont quelquefois en contradiction avec l'opinion commune. Le plus ou moins d'importance qu'on attache à la logique, qui est la science de la pensée, n'est qu une conséquence de lopinion que l'on a sur la pensée elle-même. Or cette opinion peut être fort élevée ou fort mesquine. Ainsi, quand on dit: (( Ce n'est qu'une idée, » la pensée est considérée comme quelque chose de subjectif, de contingent, qui n'a rien de commun avec son objet. Quand on dit au contraire que, (( Dieu est esprit et qu'il veut être adoré en esprit et en vérité , » on regarde la pensée comme ce qu'il y a au monde de plus éleyé, la seule chose qui nous fasse connaître Dieu, lorsque les sens et le sentiment , qui nous sont Communs avec les animaux , ne peuvent l'atteindre.

Quand on prononce le mot de pensée, l'image que ce mot réveille , est celle d'une faculté spéciale placée à côté d'autres facultés : la mémoire, la yolonlé , etc. Et, alors on est eu droit de demander pourquoi , si l'on fait de la pensée l'objet d'une science particulière , il n'en serait pas de même de la sensation de l'imagination , etc. Même à ce point de vue , on pourrait répondre que, si la pensée est jugée digne de cet honneur,

c'est qu'elle est ce qa'il y a de plas noble dans rhomme». le caractère qui le distjngae des êtres inférieurs; considérée uniquement comme activité de Tesprit individuel , la pensée est encore intéressante à étudier. Les règles, les principes généraux , tirés de l'observation de l'esprit subjectif, ont formé jusqu'à ce jour le contenu de la logique , et c*est Aristote qui , le premier , a fondé cette science. Nous sommes loin de contester l'utilité de cette logique formelle , elle exerce l'esprit à l'abstraction, et lui donne de l'énergie et de la vigueur en le concentrant sur un seul point; enfin, la connaissance des formes de l'esprit bumain que donne la logique subjective, peut être appliquée, avec beaucoup de succès, à l'étude des sciences empiriques. Mais il ne faut pas non plus se dissimuler, que ce point de vue de l'utile est quelque chose de tout-à-fait subordonné. Ce qui est bon et vrai par exellence, est aussi , sans doute, fécond en résultats pratiques, mais ces résultats ne doivent pas nous préoccuper.

La réflexion esê l'instrument de la philosophie» 11 est de croyance générale, que, pour connaître un objet, un événement, il ne faut pas se borner à ce qui s'offre à nous immédiatement, à la première vue> mais qu'il faut réfléchir. Dans le domaine des sciences physiques, par exemple, nous ne nous contentons pas d'observer les phénomènes, mais nous voulons savoir en quoi ils consistent , les comprendre. Quand nous voyons un éclair,

que nous entendons le tonnerre, nous divisons, pour ainsi dire, ce phénomène en deux parties, Tune interne, 1 autre externe, et nous nommons Tune force, cause, l'autre manifestation, effet. Les sens nous don^ nent ce qu'il y a de particulier , de transitoire dans le phénomène ; ce qu'il y a en lui de général et de durable, nous le connaissons par la réflexion. Envisagé ainsi, le général est Finterne, le médiat, par rapport (1) au particulier, à l'immédiat, à Tex terne. Le général n'existe pas pour la sensibilité, les sens ne perçoivent que l'individu soumis aux conditions du temps et de l'espace : l'œil n'a jamais vu une espèce, pas plus que les lois du système planétaire. C'est aussi ce que nous dit la religion. Celui qui a tout créé, les choses visibles et invisibles, n'existe que pour l'esprit.

Le résultat que nous obtenons au moyen de la réflexion, est un produit denotre pensée, et cependant nous regardons le général, les lois, eomme le contraire de ce qui est purement subjectif. Cette contradiction appa» rente a fait naître le doute dans les temps modernes , et explique cette opposition , que le criticisme établit

(1) Dans la phrase aUemaDde que nous avoos traduite littéralement ( Hegel , 6* vol., p. 39-42) , se trouve un. mot ( gegensatz ) qui revient très souvent dans les ouvrages de Hegel. Quelquefois , ce mot n'emporte que l'idée d'un simple rapport, d'une corrélation, et c'est ici le cas ; d'autres fois , au contraire, il exprime Topposiiion la plus tranchée , et nous le rendons alors par opposition ou par antînomie.

enlre les résultats de la pensée et la nature des cho^ ses. La croyance natarelle à rhomme , est qae cette opposition n*a rien de réel , et tous les actes de la vie commune supposent une foi instinctive dans l'harmonie des choses avec la pensée. La maladie de notre temps , c'est d'être arrivé à désespérer delà vérité, de considérer la connaissance comme quelque chose de subjectif, et de faire de cette subjectivité , une prison dont nous ne pou* vous jamais sortir. Reconquérir, en la légitimant, en l'amenant à 1 état de conscience, cette foi primitive en la pensée, voilà la mission de la philosophie. Elle ne se propose donc rien de nouveau, elle veut seulement fonder sur la raison ce qui existe chez tous les hommes à l'état de préjugé.

La pensée est rcu^tivité du général , et non duparticu'lier, l'activité du moi, dégagée de tout caractère individuel , de la conscience abstraite » est par conséquent identique chez tous les hommes. Quand elle réunit ces conditions , la pensée peut être nommée objecti ve, et dèslors, la logique se confond avec la métaphysique, et exprime comme elle l'essence des choses.

De ce que nous affirmons , dit Hegel, que la pensée en tant qu'objective est la substance de l'univers (dos innere der welt) , on pourrait en conclure, vu l'habitude où on est de considérer la pensée comme l'attribut exclusif du moi, que, douant de conscience les choses matérielles , nous dépouillons l'homme du caractère dis-^

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tinclif qui Félève au-dessus de la nature. Mais nous n'entendons parler ici que d'un système de pensées sans conscience ; d'une intelligence pétriGée^ pour nous servir de l'expression de Schelling.

Il suit de ce qui précède , que la logique est un système de délerminatiom rationnelles, dans lequel disparaît tout d*abord, l'opposition d'objectif et de subjectif « du moins dans l'acception vulgaire (IK C'est ce que les anciens exprimaient» en disant que l'intelligence , le yovç gouverne le monde , et nous affirmons comme eux, dit Hégel , que la raison est l'âme du monde , qu'elle est son principe immanent 9 sa nature la plus intime.

Si la pensée est la substance des choses sensibles, elle est aussi celle des choses spirituelles. L'imagination , le souvenir, la votonté, toutes les facultés de l'esprit humain, ne sont que des déterminations diverses des for-, mes de la pensée. Considérée ainsi comme l'essence de la nature et de l'esprit, la pensée s'élève au-dessus de ces deux sph^es, ?n même temps qu'elle est leur principe commun.

Chè;; l'homme , la penàée arrive à la conscience d'elle-

(1) Cette opposition vufgatre, c'est la conscience d'une part et le monde extérieur de l'autre. Dans le sens de Hégel, au contraire^ h pensée, en tant qae telle, peut être subjective ou objective , suivant qu'elle est ou non dégagée de tout élément contingent,, individuel.

même. Le mai est la forme absolue de la pensée (1). L'animal ne peat pas dire : moi. 11 n'a que des sensations » des perceptions isolées, l'homme seul pense le général. Le moi est la généralité par excellence; il est Tabstrac* tion de toutes les déterminations particulières , et les renferme toutes en germe.

Dans la logique, nous arons à considérer la pensée dégagée de tout mélange hétérogène. Or, ce n'est qu'au sein de la pensée pure qu'il y a liberté réelle, car alors ^'esprit ne sort pas de lui-même, n'est pas déterminé par quelque chose qui n'est pas lui. « Philosopher, c'pst se dépouiller de tout élément subjectif, et s'abandonner à l'éther pur delà conscience, sans nous inquiéter de la côte où nous irons aborder ; c'est assister, en spectateur désintéressé, au développement de l'absolu.

Dans la philosophie de la nature, et dans celle de l'esprit, qui embrassent toutes les sciences philosophiques, nous retrouvons encore les catégories logiques, mais sous une forme particulière. La nature n'est autre chose que l'idée affectée d'une forme extérieure. Le point le plus élevé qu'il soit donné à la nature d'atteindre , c'est l'organisme. Encore confondu 9vec la vie , l'organisme, l'esprit est d'abord âme ( indidividu ); par sa réflexion sur lui-même il devient moi ,

(1) Kant avait dit déjà que le moi est la synthèse primitive , Vunilé Iranscendentale de la conscience.

ittj^^-enGn, par une série de transformations successives , il arrive à la connaissance de ridée absolite de . Dieu. Diea est Fesprit infini , immanent à la fois à l'esprit et à la matière, qa'il pose éternellement hors de lui, pour les absorber de nouveau dans son sein.

C'est en vertu de son activité propre, que Tétre qui est d'abord l'abstraction la plus vide, arrive à l'absolu concret. Cette activité se déploie selon un rythme déterminé, et ce rythme, immanent à l'être, est la méthode dialectique. Nous verrons plus tard en quoi consiste cette méthode qui est la clef de toute la doctrine de Hegel.

Tout grand système de philosophie renferme deux parties bien distinctes : i^ une partie négative ou critique, dans laquelle ou montre Tinsuffisance des philosophies antérieures ; 2'* une partie positive , ou l'exposition de la doctrine destinée à combler le vide, à rectifier les erreurs qui ont été signalées. La manière dont Hegel envisage l'histoire, et qui consiste à voir dans chaque philosophie une phase nécessaire du développement de l'esprit à une époque déterminée, donne à sa polémique une physionomie toute particulière. 11 ar-gumente beaucoup moins qu'il ne raconte, et c'est avec

la conviction calme d'an homme qui croit désormais rhomanité sar la route du vrai^ que, jetant un coup-d*œiI sur les erreurs qu'elle a eu à traverser pour arriver au port, il juge un passé qui ne doit plus revenir.

Nous allons donner, aussi brièvement que possible , une idée générale de cette polémique ; quand nous serons arrivés à l'exposition méthodique du système de Hegel , nous aurons occasion de la compléter en montrant en quoi chacune de ses idées fondamentales , se rapproche ou diffère des philosophies antérieures.

Hegel ramène à trois les directions, que jusqu'à lui, la philosophie a suivies pour arriver à la vérité. Ces directions sont représentées : l*" par l'ancienne métaphysique ( Wolf ); S"» par l'empirisme et la philosophie critique ( Kant ) ; 3° par le système du savoir immédiat ( Jacobi ).

Le point de vue de Tancienne métaphysique est le contrepied des résultats auxquels est arrivé le Kantia* nisme. D'un côté, elle est placée plus haut que la philosophie critique qui lui a succédé, dans ce sens quelle a pour point de départ la conformité des choses avec la pensée; d'un autre côté, elle est bien inférieure au criticisme en ce qu'elle est basée sur le principe de contradiction, et qu'elle s en tient à des déterminations isolées, abstraites. Quand il s'agit de la pensée, on doit distinguer soigneusement la pensée Gnie intellectuelle de

la pensée infinie rationnelle (1). Comme le mot Im'-méme le dit> fini^ c'est ce qui a une limite, c'est ce qui finit là où un autre commence y qui trouve dans un autre sa négation. Mais la pensée ne sort pas d'elle-même , n'a de rapport qu'avec elle-même, elle est à elle-même son objet, et par conséquent, en elle le sujet et l'objet sont identiques, La pensée pure n'a donc pas de bornes en soi , et elle ne devient finie que lorsqu'on s'en tient exclusivement à des déterminations abstraites- C'est là ce qui distingue la philosophie spéculative de celle qui ne l'est pas. La philosophie spéculative ne s'arrête pas à une identité absolue qui serait le vide absolu , elle détermine aussi; seulement, ces déterminations ne sont pas pour elles quelque chose de fixe, d'arrêté, d'exclusif. Un exemple nous fera mieux comprendre. Parmi les questions que se pose l'ancienne métaphysique, se trouve celle-ci : Le monde est-il fini ou infini? il est facile de voir que, si l'on oppose ainsi le fini à linfini , l'infini qui doit être la totalité, n'apparaît plus que comme une partie, et qu'il est borné parle fini. Or, un infini qui est borné, est un infini qui est fini.

Les objets dont s'occupait l'ancienne métaphysique

(1) 11 est presque inutile de justifier cette terminologie, qui est aujourd'hui à-peu-près généralement adoptée en France. Nous disons, comme Hegel, que Vinlelligence ne nous donne que des idées de rapport et les idées collectives qui en sont la synthèse; les idées nécessaires, absolues, nous sont données par la raison.

étaient bien^ à la vérité, des idées absolues^ concrètes^ appartenant en soi au domaine de la raison , mais elle prenait ces notions dans la conscience immédiate, l'imagination {vorstellung) , et sa méthode consistait ensuite dans l'emploi du principe de contradiction , qui devait montrer les prédicats qui convenaient , et ceux qui ne convenaient pas à ces notions. Or , dans cette, manière de procéder, il y a deux vices essentiels : le premier, c'est de prendre pour point de départ les données de l'imagination, qui ne peuvent former une base scientiBque; le second, c'est d'apporter dans le domaine de l'inflni , le principe de contradiction qui n'a de valeur que pour les choses finies.

La métaphysique resta donc emprisonnée dans des formules abstraites, sans pouvoir descendre au particulier, et lé besoin d'une connaissance concrète donna naissance à l'empirisme qui cherche la vérité, non dans la pensée, mais dans l'expérience. On doit reconnaître dans l'empirisme deux principes de la plus grande importance : le premier , c'est que la vérité n'est pas réléguée dans je ne sais quel monde que nous n'entrevoyons que dans un lointain obscur , mais qu'au contraire, elle est présente, réalisée, et que nous ne pouvons, pour ainsi dire, la voir de nos yeux , la toucher de nos mains. Le second principe qui découle du premier , c'est la liberté d'investigation qui n'accepte pour vrai que ce qui est présent pour le moi , ce qui lui est

donné par le témoignage de la conscience. Mais , par cela seal , que rempirisme se renferme dans le domaine du fini, il doit, s il est conséquent, nier le suprasensible ou du moins la possibilité de le connaître. L'erreur principale dans laquelle tombe l'empirisme scientifique , c'est qu'à son insu il se sçrt de catégories métaphysiques, telles que : matière» force, infini, etc., etc. , et que, mêlant et combinant ces catégories sans aucune critique, sans même en avoir conscience, en s'éle?ant contre la métaphysique, il fait lui-même de la mauvaise métaphysique.

Dans rempirisme, il y a deux éléments bien distincts : la perception des phénomènes, et les lois générales nécessaires de ces phénomènes. Or , comme l'empirisme donne pour fondement à la vérité la perception qui est contingente, transitoire, il ne peut légitimer le second élément , et alors il prend le parti de le nier, ou de le considérer comme le résultat d'une disposition subjecti- TC de l'habitude.

Comparons maintenant le point de vue de l'empirisme à celui de l'ancienne métaphysique. Comme nous l'avons vu, celle dernière avait pour objet Dieu, Tàme, le monde, et son travail consistait à ramener à des prédicats abstraits , ces notions puisées dans l'imagination. L'objet de l'empirisme est d'une toute autre nature, c'est les phénomènes sensibles du monde extérieur, et les phéix>mènes internes de l'esprit fini ( les faits de con-

science de Técole écossaise). Ainsi donc , lobjet de l'ancienne métaphysique est inûni , sa forme seule est finie. Chez l'empirisme, au contraire, l'objet est fini aussi bien que la forma Du reste, ces deux manières de philosopher ont une méthode commune, toutes deux acceptent hypothétiquement leur objet, et pour Tempirisme, cet objet est la matière considérée comme substrat de tous les faits sensibles. Mais, la matière est déjà une abstraction. On pourrait dire que , si elle existe , elle existe toujours à l'état de corps particulier déterminé. Au moyen dé l'analyse, l'empirisme sépare les divers éléments delà perception concrète immédiate; il obtient ainsi des déterminations abstraites, et commcla métaphysique, au lien de reconstruire ce qui a été dissout , il s'en lient à ces abstractions ; il ne voit pas le lien spirituel qui réunit les éléments divers dans une harmonie vivante.

Comme l'empirisme , la philosophie critique ren* ferme la connaissance dans le domaine de l'observation. Seulement cette connaissance n'a pas pour elle une valeur absolue mais seulement phénoménale. Son point de départ , c'est la distinction que nous avons déjà établie, entre l'élément contingent et l'élément nécessaire de la connaissance. Ne pouvant faire sortir ce second élément du premier, le criticisme admet qu'il est a priori y c'est-à-dire , qu'il appartient à la spontanéité de l'esprit; ensuite il soumet à la critique ces formes de

la pensée et il se demande jusqu a quel point elles peuvent arriver à la vérité. Par là, il s'élève aa-dessus de Tanciennc métaphysiqae , qui employait ces catégories sans s'inquiéter de leur valeur et de leur légitimité, terreur de Kant, c'est d'avoir cru qu'on pouvait et devait étudier la pensée avant d'en Taire usage. La critique de la pensée ne peut être séparée de son activité. Pour juger l'instrument , il faut le voir à l'œuvre.

Eant a, le premier» nettement formulé la différence qui existe entre Tinlelligence et la raison. 11 a montré que l'une avait pour objet le fini» le variable; l'autre l'infini, Fabsolu. Mais, en réduisant la raison à une identité abstraite, il lui a enlevé son caractère infini , car le véritable infini n'est pas en dehors du fini, mais le renferme dans son sein.

Au point de vue de l'ancienne métaphysique , la contradiction, les antinomies, dans lesquelles tombe la connaissance qui veut atteindre l'infini, étaient quelque chose de contingent, de subjectif; un des grands services de Kant, c'est d'avoir montré que c'est là un résultat nécessaire de la pensée, et que, si on se borne à adopter un des termes de la contradiction, cette affirmation appelle légitimement ou, pour mieux dire, renferme déjà laffirmation contraire. Mais Kant n'est pas arrivé à la solution de ces antinomies par la dialectique , il est resté dans le scepticisme.

Le criticisrae n'a pu échapper à recueil contre le-

quel vient se bearter inévitableoienl (oat système daa^ liste. Après avoir accordé aux deux éléments de la connaissance une yaleur absolue, iddépeûdante, il fait totis ses efforts pour les identifier, et par là, it ayoue implicitement qu'ils n^ont qu'une valeur relative, et que la Tenté est dans leur synthèse. Au premier .abord ^ le criticisme semble se séparer complètement de l'empirisme, en ce que Tempirisme conséquent, nie la pensée , le monde spirituel, devient matérialisme, naturalisme, tandis qu'au contraire, la philosophie critique met en regard de l'expérience la raison et la liberté. Mais cette différence est loin d'être aussi grande qu'on pourrait le penser, puisque dans le criticisme, la raison réduite à l'identité abstraite, se trouve dépouillée de toute autorité. Cependant, il faut reconnaître, que si Kant n'a pu faire sortir de la raison abstraite ni système de connaissance, ni loi morale , cette indépendance absolue de la raison n en reste pas moins un grand principe qull a légué à la philosophie.

Nous nous bornons à donner ainsi les résultats généraux de la critique de Hegel, en mettant de côté des détails que ne comporte pas la nature de notre travail , et que d'ailleurs, on peut facilement déduire en s'aidant de la courte exposition que nous avons donnée du système de Kant II nous resterait à donner un aperçu de la polémique de Hegel contre le savoir immédiat

représenté par Jacobi; mais comme ce qui domine dans

ce système , c'est le point de vue religieux , doqs reovoyons, pour ne pas faire double emploi , à l'exposé de la philosophie de la religion (1).

(1) Hegel , Eneyclopadie der philotophitehen viuensehaften , 1" Tol. logik. pref. et iatrod. glanbea uad tisseo, 1'^ toi. des œuvres complètes.

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