AUX AIGUILLES
Dagues de fer, pistil de feu, souples antennes Du papillon qui tremble au chevet du fumeur, C'est vous qui sur la flamme et loin d'impies rumeurs Brodez en longs fils d'or l'extase souveraine...
D'après vos jeux, vos jets, vos amours ou vos haines, La perle de poison naît, s'aspire et meurt. Laissant l'hiver cagneux ou le printemps oseur Régner dans l'âme esclave, opium, des Sirènes!
Peut être qu'un soir d'ambre et plein de vol d'oiseaux. Je prendrai vos stylets comme on cueille un roseau, Sachant qu'il faut partir à temps pour les légendes...
Un long baiser d'amour à mon unique aimé Scellera nos deux cœurs pour la dernière offrande... Et la Mort nous prendra, sans avoir blasphémé.
Penser, en caressant l'ivoire D'une pipe de tâo taï, Aux jardins verts de Ghang-Ilaï Murés de laque rouge et noire...
Suivre, en flâneur, l'exquis chemin Rosi de pivoines, qui mène Au pagodon de porcelaine, Où Li Han Ko fume si bien,..
M'étendre sur un lit de jade, De Kinam et d'ambre incrusté, Chanter des vers, servir le thé Avec des airs de gno malade...
Puis, vers le soir géranium, Surprendre un vol d'ibis qui passe.
Tandis que l'âme tendre et lasse.
S'évapore en senteurs d'opium... !
Oh, pankas d'Haï-Nan; languissament frôleuses
Qui courbiez vers nos fronts les blés noirs du sommeil,
Pankas du midi fauve et des fumeries pieuses
Où l'on rêve à l'amour loin des cris du soleil,
Fraîches mains des pankas! vous calmâtes nos fièvres, Tandis que l'opium, ainsi qu'un Prince en deuil, Erigé parmi l'ombre, un secret sur les lèvres, Nous montrait ses yamens aux mystérieux seuils...
Que de fois j'ai suivi ce Roi dans mes veillées! Que de fois, méprisant le mensonge des fous, Ais-je senti, pankas, mon âme travaillée Elire son repos entre vos rythmes doux...
Et loin, loin, n'est-ce pas, des tristesses humaines, J'ai crié, dans l'efîroi des amers avenirs : Opium, pour qui seul j'ai gardé le désir, Qui installas en moi ton âme souveraine.
II El 11 S I A N G 21
Je veux savoir où vont, près de la lampe d'or,
Ces fantômes dansants, ces parfums qui grésillent...
Idole, que fais tu des lèvres de vanille
Qui mêlaient leurs baisers à ton venin trop fort!...
Mais le Dieu, hermétique, au milieu des fumées,
N'a pas daigné répondre à mon fervent appel...
Et comme un sphinx de marbre, avec mon cœur pour stèle,
N'a jamais entrouvert ses paupières fermées...