‹ Hei Hsiang =Chapitre 7 sur 18 · A CELUI QUI N EST JAMAIS VENU · texte numérisé non relu

A CELUI QUI N EST JAMAIS VENU

A Ch. BAUDELAIRE

Que j'eusse voulu vivre en la jungle mystique

Guidé par la ferveur de tes yeux de croyant,

Et choir, humble, à genoux, loin du monde méchant,

Pour fleurir de lotus les Bouddahs souriants,

O Souverain déçu, o grand Asiatique!

Le Vât eût reflété son nirvanah unique Dans ton âme assombrie ainsi que ces étangs. Nous aurions gravi — avec des pieds tremblants — Ces escaliers mis là à l'assaut du ciel blanc. Et prié l'Ineffable en de graves musiques.

Puis le soir, quand vient l'heure aux funèbres envols, Assis près des nagas ou des danseurs trop mois Qui blessent mon désir exagérant leur grâce,

Peut être eût on surpris, dans l'ombre hantée de mort. L'hallucinant réveil et les sourdes menaces Des dieux ensevelis sous les ruines d'Angkor !

ANGKHOR

Dans l'éclat du gong clair qu'un lourd battant taraude, Parmi les pleurs, le rire et le chant alterné. Ecartant — trompe droite — un peuple prosterné, Les éléphants saluent l'idole d'émeraude...

L'encens fume. Il se love au bord des marches chaudes. Comme un serpent, jusqu'au lotus, d*ivoire orné... Tandis que, de cent seuils et de cent vasques, né. Jaillit un cri sauvage en la senteur qui rôde...

Voici ce sacrifice, ô Rajah du désir!

Donne nous la victoire ou sinon vont surgir

L'ivre profanateur et sa cohue barbare.

Ils détruiront Angkhor, puissants comme la mer! La foule agrippe un Roi transi sous ses tiares... Et les prêtres l'ont tué d'un long couteau de fer....

O magnifique! En vain l'on te créa...

La jungle ensevelit peu à peu la prière...

Tout germait puis jaillit, en recouvrant les pierres...

L'épais manteau d'humus sur ta gloire pesa...

De fabuleux trésors, les spectres qu'on brisa, Les matins de clarté dans tes purs sanctuaires, Les soirs où le pavot jonchait la rouge terre, Le baiser, le triomphe ou l'adieu, tout passa.

...La jungle ensevelit peu à peu la prière...

Ce soir, c'est le silence auguste sur Angkhor.

Ainsi qu'un linceul d'ombre où dorment les dieux morts,

La nuit déploie au loin son cortège de voiles...

Et l'on dirait, à voir ces grands profils obscurs. Hautains, mornes, muets, écroulés dans l'azur. Un funèbre bûcher tout crépitant d'étoiles !

Ce soir, j'irai fumer dans le temple invisible, Dans le saint des saints d'ombre où danse Tapsara... Je prendrai le plateau et les nattes flexibles, Ma pipe, qu'un vieux bonze artiste décora.

Et quand au ciel orange un laboureur nocturne Sèmera, poings ouverts, ses fantasques pavots, Je m'étendrai sur l'herbe, en pèlerin dévot. Et les rêves, vers moi, feront pencher leurs urnes...

Le silence caresse un amant du passé...

Dans l'atmosphère auguste qui plane sur ces pierres.

Seule grésillera, intime et solitaire,

La chanson d'opium dont je me veux bercer.

Et si nul rajah khmer ne surgit des volutes De fumée odorante abandonnée par moi, Si je n'évoque point les durbars d'autrefois Au bout de quelque pipe aux finesses de flûte.

Je fais du moins le vœu qu'une des apsaras, Trop joliment sculptée au seuil du temple même, Se ranime, un instant, aux yeux du fumeur blême Pour baiser sur sa bouche les lèvres qu'elle aima.

Entre des panneaux de Coromandel,

Sous un lourd plafond

D'ébène,

Dans un décor violet et noir,

Je rêve de m'étendre, un soir,

Pour fumer ma pipe mandarine...

Quelqu'orchidée, étrange et fine,

Veillera sur mon extase...

Et le silence, le grand silence.

Ne sera troublé que par

Le grillon

Qui crisse au cœur du vieux fumeur...

Alors, parmi l'odeur

De vanille de café et d'iris,

Ta jolie tête

Me sourira...

D'un sourire presque las et triste...

D'un sourire plus pardonnant qu'autrefois.

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