XXXVIII INTRODUCTION
faire toujours comme ils ont fait si souvent. » Les poètes que, vers 1822, Vigny considérait comme ses pairs, Guiraud, Hugo, cherchaient des épigraphes dans son ouvrage ^. Un autre dédiait « au chantre cVHéléna » un poème sur Missolonghi -. En 1826, une de ces jeunes recrues que les générations nouvelles amenaient d'année en année au romantisme, Brizeux, faisait d'Héléna le plus vif éloge ; il qualifiait ce poème de « composition ravissante » ; il félicitait Vigny d'avoir accueilli une inspiration si favorable à son talent. « Nul sujet n'allait mieux à l'allure douce et brillante de sa muse : mœurs, religion, beauté des sites, mélodie des noms, souvenirs antiques ou héroïsme moderne... Dites si aucun de ces jeunes poètes qui depuis ont tant fait résonner le nom des Hellènes, sans même en excepter M. Lebrun, a mis plus de vérité dans la peinture des lieux, plus de couleur dans les détails ^... )) Ces louanges étaient encore toutes récentes quand, en 1829, Vigny supprima purement et simplement son poème. On admire cette inflexible sévérité d'un poète à l'égard de lui-même, mais on se demande si elle
1. Hugo a donné comme épigraphe à l'une de ses premières Odes (1822) : Regret, le couplet sur l'amour qui se trouve au début du ne chant d'//c7(7ja (v. 15-28), et Guiraud à son Ode aux Grecs, quand il la recueillit en 1824 dans ses Poèmes et Chants élégiaques, les vers 434-443 du même chant.
2. Gaspard de Pons, Missolonghi, au chantre d'Héléna (Mercure du XLYe siècle, t. XIH, 1826, p. 381), avec cette « note du poète » : « M. le comte Alfred de Vigny, qui, en chantant les misères de la Grèce régénérée, avait bien senti que parmi tant de sanglants désastres il était impossible de rien trouver d'aussi pathétique que le déshonneur d'une jeune vierge. «
3. Mercure du ATXe siècle, t. XXV, 1829, p. 183, dans un article sur Hélcna et les Poèmes, signé A. Bx.
INTRODUCTION XXXIX
n'a pas été poussée à l'extrême rigueur chez l'auteur à'Héléna par la conscience d'avoir franchi les limites au delà desquelles l'imitation devient, je ne dirai pas un plagiat, mais un pastiche dont un esprit ambitieux d'originalité, et croyant avoir fait preuve de maîtrise, s'efïorce d'effacer jusqu'au souvenir.
Les critiques contemporains avaient trouvé dès la première heure au siyle du poème une parenté évidente, — ressemblance voulue ou air de famille, — avec la manière d'André Chénier. Je m'étonne qu'ils n'aient pas relevé dans la composition de Vigny maintes réminiscences et imitations textuelles de Chateaubriand et de Byron, dont les œuvres étaient alors dans toutes les mémoires. C'est là pourtant qu'il faut voir, sans aucun doute, la cause déterminante du retranchement àHéléna. Vigny fit de son poème néo-grec, et pour la même raison, ce qu'il avait fait des tragédies classiques qu'il « griffonnait » en 1816 : il le mit au rebut. On objectera que bien des fois, et dans ses meilleurs ouvrages, il lui est arrivé de copier trop exactement ses modèles. Sans aller chercher bien loin des exemples qu'on pourrait facilement multiplier, on rappellera qu'un des morceaux de bravoure intercalés dans Eloa, la comparaison du colibri, est un élégant travail de marqueterie exécuté avec les fragments d'une page d'Atala ^. Mais ici il ne s'agit pas d'une période ou d'un couplet poétique. L'ouvrage tout entier, dans son développement général et dans les détails de sa forme, porte une marque étrangère. On peut dire qu'il
1. Sainte-Beuve a fait le rapprochement dans son article de 1864. — Voyez encore, sur les procédés d'imitation de Vigny, E. Dupuy, article cité, et mon étude sur Byron et le romantisme français, ch. ix.
XL INTRODUCTION
est en grande partie un centon de Byron et de Chateaubriand. L'auteur ne cesse de prendre à l'un que pour emprunter à l'autre, quand il ne se souvient pas à la fois de tous les deux. C est ce qu'une brève étude de la composition et du style d'Héléna fera clairement ressortir.