LA COMPOSITION (( D HELENA
Si l'on admet, — comme je crois l'avoir établi, — que l'œuvre de Vigny n'a été conçue et écrite qu'en 1821, c'est dans les événements contemporains, tels que les journaux les livraient quotidiennement à la curiosité publique, qu'il faut chercher, sinon le sujet même d'Hcléna, du moins le point de départ et comme la cause occasionnelle du poème. Ce fait initial une fois trouvé, on verra sans peine comment les éléments de la composition se sont groupés et disposés tout autour.
Les gazettes de 1814 et de 1815 étaient encombrées de l'énumération des malheureuses Françaises « cosaquées ». Celles de 1821 relatent à maintes reprises les atrocités commises par les Turcs, parmi lesquelles les violences exercées sur les femmes, les jeunes filles et les enfants grecs ^. De ces récits, un surtout a fait impression sur les lecteurs, celui des massacres de Constantinople. Le jour de Pâques, le patriarche Grégoire fut arrêté à l'issue de
1. Voir le Journal des Débals des 2Ô mai, 2, 4, 13, 18, 26 juin, 2, 15, 20, 23 juillet, etc.
INTRODUCTION XLI
la messe, et pendu à la porte de son église. Son cadavre, abandonné à la populace, fut traîné par les rues et jeté à la mer. (k'tte exécution donna le signal de scènes ignominieuses qui se continuèrent pendant les semaines suivantes. Le Journal des Débats du 31 juillet les rapporte en ces termes : « On a aussi des nouvelles de Constantinople du 24 juin qui peignent l'état des choses sous les couleurs les plus sombres. La destruction de la flotte avait exaspéré le sultan et le peuple ; les maisons des Grecs lurent toutes livrées au pillage, et les juifs servaient d'espions et de guides à la populace. Les femmes et les enfants furent -assassinés ou emmenés en esclavage... Cent cinquante vierges grecques, dont les parents étaient déjà assassinés, et qui étaient issues des premières iamilles grecques (il y avait parmi elles deux princesses Morusi et une princesse Maurojène, nièce du chargé d'affaires delà Porte à Vienne, rappelé depuis i)eu), furent abandonnées à la brutalité des Turcs en plein bazar, moyennant un écu. La plupart de ces filles malheureuses périrent à la suite de cet affreux traitement. » De tant d'infortunées, victimes à Constantinople ou ailleurs de la luxure musulmane, le poète a voulu qu'une au moins n'eût pas péri sans vengeance, et qu'en cherchant dans la mort l'oubli d'une souillure involontaire, elle y entraînât avec elle les misérables qui la lui avaient infligée. De l'aveu de Vigny, le fond de son poème est là.
Cette aventure, émouvante en elle-même, offrait un sens symbolique qui n'était pas pour déplaire à l'àme méditative d'Alfred de Vigny. Héléna est une martyre de l'honneur féminin. C'est aussi la Grèce, profanée par la barbarie musulmane, qui se venge et se purifie par de sanglantes
XLII INTRODUCTION
hécatombes. Et l'on s'explique que Vigny ait choisi une Athénienne pour son héroïne. Non seulement l'attention était attirée sur la glorieuse cité par les premières péripéties de la guerre, mais, pour un occidental imbu des traditions de l'antiquité hellénique, Athènes est la capitale historique et le cœur de la Grèce, la patrie de ses souvenirs, le lieu idéal vers lequel se tourne invinciblement son imagination. Comment mieux célébrer l'affranchissement inespéré de l'Hellade qu'en chantant la délivrance d'Athènes ?
Le poète avait ainsi les premiers éléments d'un récit dramatique. Il lui restait à dessiner le caractère du personnage principal et à trouver le dénouement. Sur l'un et l'autre point, il s'inspira de Byron. Depuis deux ans qu'il lisait et relisait les poèmes du grand Anglais, il y avait vu « toujours un personnage fatigué de la vie, et tourmenté par le désespoir profond que le sentiment d'une peine secrète et méritée ou qu'un remords criminel gravent seuls dans le cœur * ». Il donna à son Héléna quelque chose de la phj'sionomie morale et de l'allure de ces sombres héros. Il se la représenta victime comme eux de la fatalité, comme eux belle, farouche et mystérieuse ; si elle ne fut pas comme eux criminelle, elle fut comme eux dévorée de remords, comme eux détachée de la vie et vouée à une fin tragique et prématurée. Comment mourrait-elle ? et puisqu'elle ne devait pas mourir sans vengeance, comment serait-elle vengée ? Vigny se souvint de l'épisode par lequel se termine le Siège de Corinthe. La
1. A. de Vigny, article sur les Œuvres complètes de lord Byron, dans le Conservateur littéraire, xxvio livraison, décembre 1820, t. III, pp. 212-216.
INTRODUCTION XLIJI
ville est mise à sac. Les derniers survivants, parmi lesquels le gouverneur Minotti et sa fille Francesca, se sont réfugiés au fond de l'église, autour de l'autel. Alp et les Turcs les y poursuivent. Mais les caveaux sont remplis de poudre ; Minotti secoue sa torche ; l'édifice saute, dispersant dans les airs vainqueurs et vaincus. — Héléna est rentrée dans Athènes à la tête des Grecs victorieux. Les Turcs, pourchassés de toutes parts, ont trouvé un asile dans l'église. On en force les portes ; on y met le feu, Héléna s'élance au milieu des flammes ; elle rejoint ceux qu'elle appelle « ses époux ^ » et périt avec eux. Les rôles sont renversés, mais la catastrophe est la même, et, pour la peindre, le poète a demandé à la lecture de Byron le secours dont son imagination avait besoin.
Mais dans le choix de son sujet Vigny n'a pas été uniquement séduit par le côté tragique. S'il admirait dans les poèmes de Byron « le choc des passions rendu par des expressions de flamme », il y goûtait aussi « la peinture fidèle et élégante des lieux et des époques ». « La Fiancée cTAbydos, disait-il, étale toute la grâce des mœurs asiatiques, toute la patience servile des Grecs opposée à la cruauté infatigable des Musulmans. De temps à autre il (Byron) réveille des souvenirs de la Grèce antique -. » Voilà en deux phrases toute la poétique qui a présidé à la composition à Héléna. La « patience servile des Grecs », la légèreté et l'insouciance qui leur faisaient accepter