Voir la note relative aux vers 239-248 du iic chant
INTRODUCTION . XLV
souvenirs. Nous vîmes tous ces promontoires marqués par des temples ou des tombeaux. Nous touchâmes à dillérents ports ; nous admirâmes ces cités, dont quelques-unes portent le nom d'une fleur brillante, comme la rose, la violette, l'hyacinthe, et qui, chargées de leurs peuples ainsi que d'une semence féconde, s'épanouissent au bord de la mer, sous les rayons du soleil. Quoiqu'à peine sorti de l'enfance, mon imagination était vive et mon cœur déjà susceptible d'émotions profondes. Il y avait sur notre vaisseau un Grec enthousiaste de sa patrie, comme tous les Grecs. Il me nommait les lieux que je voyais : « Orphée entraîna les chênes de celte forêt au son de sa lyre ; cette montagne, dont l'ombre s'étend si loin, avait dû servir de statue à Alexandre ; cette autre montagne est l'Olympe, et son vallon, le vallon de Tempe ; voilà Délos, qui fut flottante au milieu des eaux ; voilà Naxos, où Ariane fut abandonnée ; Cécrops descendit sur cette rive ; Platon enseigna sur la pointe de ce cap ; Démosthène harangua ces vagues ; Phryné se baignait dans ces flots lorsqu'on la prit pour Vénus ! Et cette patrie des dieux, des arts et de la beauté, s'écriait l'Athénien en versant des pleurs de rage, est en proie aux barbares ^ ! » Mais Vigny a partagé les rôles. C'est Mora qui évoqviera les glorieux souvenirs de la Grèce antique :
O regarde, Hcléna ! que ta tète affligée
Se soulève un moment pour voir la mer Egée ;
O respirons cet air ! c'est l'air de nos aïeux,
L'air de la liberté qui fait les demi-dieux ;
La rose et le laurier qui Icnihaument sans cesse
De victoire et de paix lui portent la promesse,
1. ŒuDies complètes, éd. Garnier, Paris, t. IV. 1859, pp. 57-58.
XLVI INTRODUCTION
Et ces beaux champs captifs qui nous sont destinés
Ont encor dans leur sein des germes fortunés :
Le soleil affranchi va tous les faire éclore.
Vois ces îles : c'étaient les corbeilles de Flore...
Les villes de ces bords avaient des noms de fleurs •.
Eh quoi ! derrière nous vois-tu pas, mon amie, Telle qu'une sirène en ses flots endormie, Lesbos au blanc rivage, où l'on dit qu'autrefois Les premiers chants humains mesurèrent les voix ? Une vague y jeta comme un divin trophée La tête harmonieuse et la lyre d'Orphée ^...
Bientôt nous abordons : ne vois-tu pas déjà La flottante Délos, qu'Apollon protégea ? Paros au marbre pur, sous le ciseau docile ? Scyros où bel enfant se travestit Achille ? Vers le nord, c'est Zéa qui s'élève à nos j'eux ; Vois l'Attique : à présent reconnais-tu tes cieux ^ ?
Mais c'est Héléna qui, inspirée de Chateaubriand et de Byron, déplorera le sort de la belle et malheureuse contrée, et, plus heureuse que le Grec des Martyrs, chantera son réveil :
Regardez, c'est la Grèce ! ô regardez, c'est elle ! Salut, reine des Arts ! Salut, Grèce immortelle ^ !
O fils des héros d'Homère, Des temps vous êtes exclus ; Telle n'est plus votre mère, Et vos pères ne sont plus.
Chez nous l'Asie indolente S'endort superbe et sanglante;