Journal d'un Poète, pp
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est né le 28 mars 1797, — cinq ans avant la publication des Poèmes. Il a exclu cette composition de ses poésies complètes parce que la donnée même en répugnait à sa délicatesse. Il n'y aurait qu'à prendre acte de cette déclaration et à y renvoyer les curieux, si une lecture attentive et répétée de l'ouvrage ne faisait douter que le poète ait dit sur l'un et l'autre point toute la vérité. Faut-il admettre purement et simplement la date suggérée par Vigny ? N'y a-t-il au retranchement d'Héléna d'autres raisons que celle qui nous est donnée par le Journal ? — J'essaierai, en m'appuyant sur le texte même du poème, de résoudre cette double question.
LA DATE DE LA COMPOSITION d'(( HÉLÉNA » : 1816 OU 1821?
C'est seulement depuis la publication posthume, en 1867, du Journal d'un Poète que la date assignée par Vigny à la composition (ÏHêléna est connue du public. Mais d'avance l'authenticité en avait été implicitement niée par Sainte-Beuve, au cours du « portrait » définitif qu'il traça de l'écrivain dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril 1864. « Le début d'Alfred de Vigny en littérature, dit-il, date de 1822 ; son premier recueil poétique parut sans nom d'auteur. Il payait, par son poème d'Héléna, son tribut d'enthousiasme à la cause des Grecs ; en même temps, par les pièces de la Dryade, de Symétha, il jouait de la flûte sur le mode d'André Chénier, ressuscité depuis
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quelques années et mis en lumière. La vraie date authentique de ces poèmes néo-grecs de M. de Vigny est celle de leur publication, et il n'y a pas lieu, pour l'historien littéraire qui tient à être exact, de recourir aux dates antérieures et un peu arbitraires que le poète a cru devoir leur assigner depuis... Notez bien que ces jolies pièces de Symétha et de la Dryade sont infiniment supérieures par le style au poème d'Héléna, qui ne saurait être antérieur à 1821, et il serait bien singulier qu'elles l'eussent précédé de plusieurs années. Le goût s'y refuse ^ ))M. Ernest Dupuy, dans son article sur les Origines littéraires cF Alfred de Vigny, a protesté vivement contre l'assertion de Sainte- Beuve, et revendiqué pour /« Dryade, pour Symétha, pour le Bain d'une dame romaine, pour Héléna enfin, les dates fixées par l'auteur^. Je laisse de côté les trois premières pièces, qui ne sont pas ici directement en cause. En ce qui concerne //e/énrt, je n'hésitepasà déclarer que l'opinion de Sainte-Beuve me paraît tout à fait plausible, en dépit des arguments invoqués par M. Ernest Dupuy. Je dois à l'autorité du critique comme à la compétence hautement reconnue de son contradicteur de les examiner en détail.
Avant d'entrer dans cette discussion, j'ai quelques observations à présenter. Je n'ai pas besoin, je le crois, de protester de mon respect et pour le talent et pour le caractère d'Alfred de Vigny. J'admire l'un et j'honore l'autre autant que personne. Mais enfin un homme de génie n'est pas à l'abri d'une défaillance de mémoire, si même on ne veut pas admettre qu'un grand poète puisse, par coquetterie
1. liciutc des Deux-Mondes, t. L, pp. 772-773. 2 licviie d'histoire littéraire, 1903, pp. 373-376.
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littéraire, céder à la tentation de rajeunir quelques-uns de ses écrits . Nous n'avons d'autre preuve de l'authenticité de la date assignée à la composition d'Hélémi que le témoignage — ne faudrait-il pas dire plutôt : la boutade ? — du Journal : « Héléna est un essai fait à dix-neuf ans. » Cette note, combien d'années après l'événement a-t-elle été rédigée ? Longtemps après, sans doute, et cela ressort de la dernière ligne même du passage ; assez longtemps tout au moins pour que Vigny ait pu confondre certains détails de son poème, et transformer la jeune Athénienne dont il avait chanté les malheurs en une Grecque des îles Ioniennes ; assez longtemps pour qu'il ait perdu de vue la chronologie, et se soit reproché de n'avoir pas calqué le nom de son Mora sur ceux « des Botzaris, Canaris, etc., etc. », tous personnages inconnus de lui, — et pour cause,
— en 1816. J'ajouterai que, malgré sa rigueur apparente,
— on n'a dix-neuf ans qu'une fois, tandis qu'on a vingt ans, avec un peu de bonne volonté, au moins jusqu'à trente, — Taffirmation du Journal me semblerait infiniment plus décisive si elle avait épargné au lecteur la peine, d'ailleurs légère, de déduire de l'âge de l'auteur le millésime de l'œuvre. En recourant à ces évaluations indirectes, on gagne une chance de plus de se tromper : c'est ce qui est arrivé une fois au moins à ma connaissance à Alfred de Vigny. La deuxième préface des Poèmes de 1829, écrite en juillet, pour le second tirage de cette édition, et supprimée dans les réimpressions postérieures, débutait par les lignes suivantes : « Ces poèmes viennent d'être réimprimés, et voilà qu'on les imprime encore peu de jours après. Lorsqu'ils parurent il y a neuf ans, ils furent presque inaperçus du public. » Or, en 1829, il y avait non
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pas neuf ans, mais sept, qu'avait paru le premier recueil des Poèmes (1822j K Enfin Vigny a lait allusion, dans une autre circonstance où sa mémoire devait être plus sûre, à la date d'Héléna. C'est au cours d'une lettre adressée en 1828 à Paul Foucher, qui lui avait demandé, pour un article en préparation, quelques notes biographiques. «Mes ouvrages, répondit le poète, fruits imparfaits du désœuvrement militaire, furent Héléna, Eloa, le Déluge, et, depuis, Cinq-Mars. Le premier n'a d'autre mérite que sa date, qui rappelle une époque où la mode de l'intérêt pour les Hellènes n'était pas encore venue ^. » Renseigner en ces termes un tout jeune confrère qui ne pouvait soupçonner que le poème de Vigny eût dormi cinq ans dans les cartons de son auteur, en un temps surtout où l'on produisait hâtivement et où Ton publiait plus vite encore, n'était-ce pas l'autoriser, sinon l'inviter à prendre pour date authentique de la composition d'Héléna celle qui paraît ressortir du sujet lui-même, et donner d'avance raison à Sainte- Beuve ?
Celui-ci, en effet, n'a pas dit expressément pourquoi il se refusait à reporter au delà de 1821 la composition du poème. Mais on devine sans peine à quel motif il a obéi. Non seulement l'ouvrage respire le plus vif enthousiasme pour la cause de l'indépendance hellénique, mais il nous transporte en pleine insurrection de la Grèce. Il nous fait assister au départ d'une flottille de corsaires, réunie à Chio pour aller délivrer Athènes, au combat livré par ces
1. L'erreur d'A. de Vigny est relevée par M. de Lovenjoul dans les Lundis d'un chercheur, p. 126.
2. Correspondance d'Alfred de Vigny, p. 14: lettre à Paul Foucher, du 20 avril 1828.
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hardis rebelles et à leur triomphe. Or le soulèvement contre la domination musulmane n'a éclaté en Moldo-Valachie qu'au mois de mars 1821 ; le mois suivant, un mouvement analogue se produisait dans la Morée et dans les Iles ; on commençait à parler des escadrilles grecques et de leurs exploits; en juin 1821, Athènes, — sauf l'Acropole, où la garnison turque était serrée de près, — était au pouvoir des insurgés '. Selon les règles ordinaires de la vraisemblance, c'est sous le contre-coup de ces événements que Vigny a dû concevoir le poème qu'il a publié au début de l'année suivante. Ainsi en a jugé le critique, et la chose lui a paru tellement évidente qu'il ne s'est pas donné la peine d'y insister. M. Ernest Dupuy l'en blâme, et entreprend de prouver que son assertion est mal fondée. Voyons par quels arguments.
Le premier semble un peu étranger à la cause. M. Dupuy s'empare d'une erreur commise dans la suite du « portrait » par Sainte-Beuve, qui date de 1823 la publication du Trappiste. Or le poème en question « avait été imprimé pour la première fois, observe M. Dupuy, au mois de juillet 1822. Il fut inspiré à Alfred de Vigny par un article du Journal des Débats qui rendait compte à une semaine de distance de la journée équivoque du 7 juillet, où la garde royale espagnole, désavouée par Ferdinand sous la pression du parti libéral et forcée de s'évader de Madrid pour ne pas être désarmée au profit de l'émeute, put se considérer comme trahie- ». Et le critique fait cette re-
1 Voyez Gervinus, Insurrection et Régénération de la Grèce, trad. française par J.-F. Minssen et Léonidas Sgouta, 2 vol. in-8°, Paris, Durand, 18G3, t. I. p. 242.