Voir \e Journal des Débats du 11 février
2. Sur la date à laquelle se place la composition d'Helîas. et sur l'anachronisme commis par Shelley, voir Maurice Castelain, Ilellas,
INTRODUCTION X:VII
précise à laquelle fut composé le drame d'Hellas, de ce fait que Shellcy présente comme accomplis en 1821 des laits qui ne se sont réalisés qu en 1822, seriait-on fondé à prétendre qu'il aurait pu tout aussi bien les imaginer cinq ans à l'avance, et écrire son poème, par exemple, en 1816? Les poètes, en cela semblables au reste des hommes, ne prophétisent que ce qu'ils prévoient. Or ce qu'il était possible, et même facile, vu la marche des événements, de prévoir en 1821, c'était la chute, au profit des insurgés, des citadelles qu'ils tenaient bloquées ; ce qu'il était difficile, pour ne pas dire impossible, de supposer en 1816, ce n'était pas la capitulation dune ville à demi prise, c'était l'insurrection même, dont le siège d'Athènes n'était qu'un épisode en quelque sorte inévitable.
Ceux-là, en effet, auraient été véritablement prophètes qui, dès ce moment, auraient escompté et annoncé, je ne dis pas l'affranchissement, mais le soulèvement général de la Grèce. Un courant de sympathie existait depuis longtemps en faveur de ses malheureux habitants, opprimés par la tyrannie ottomane. Le tableau de leurs misères avait été tracé à maintes reprises par les voyageurs dont les récits circulaient en Europe. Mais aucun d'entré eux ne donnait à ses lecteurs l'espoir de voir finir, en un jour prochain, l'esclavage et les souffrances des Hellènes. On s'accordait au contraire à les représenter comme abrutis par des siècles de servitude, et incapables, pris en
drame lyrique traduit en prose française, Paris, Hachette, 1906, Préface, p. x, et Eclaircissements, p. 169. Il 3' a lieu, en ce qui regarde Athènes, de tenir compte de la distinction entre la première occupation de la ville parles Grecs (juin 1821] et la prise de l'Acropole juin 1822).
XVIII INTRODUCTION
masse, de secouer le joug. Qu'on ne dise point que tous ces voyageurs étaient des esprits positifs et froids. Parmi eux il y avait deux poètes, qui aimaient la Grèce, qui avaient été pris au charme de son ciel, de ses sites, de ses ruines, qui la regardaient à travers le mirage de leurs souvenirs classiques, qui rêvaient de la voir reprendre sa place au milieu des nations. Or l'un et l'autre ne faisaient que se lamenter sur l'irrémédiable avilissement des descendants dégénérés de Miltiade et de Thémistocle. Voici comment, en 1811, Chateaubriand résumait son impression dernière du peuple hellène : « Je n'ai point assez vu les Grecs modernes pour oser avoir une opinion sur leur caractère. Je crois qu'il est très facile de calomnier les malheureux ; rien n'est plus aisé que de dire à l'abri de tout danger : « Que ne brisent-ils le joug sous lequel ils gémissent 1 » Chacun peut avoir au coin du feu ces hauts sentiments de fière énergie. Je pense seulement qu'il y a encore beaucoup de génie dans la Grèce... Toutefois je crains bien que les Grecs ne soient pas si tôt disposés à rompre leurs chaînes. Quand ils seraient débarrassés de la tyrannie qui les opprime, ils ne perdront pas dans un instant la marque de leurs fers. Non seulement ils ont été broyés sous le joug du despotisme, mais il y a deux mille ans qu'ils existent comme un peuple vil et dégradé ^ » Et Byron, en 1812, exprimait le même sentiment en termes plus énergiques encore : « Belle Grèce, triste reste d'une gloire qui n'est plus ! disparue et pourtant immortelle, déchue et grande encore î Qui maintenant guidera
1. hinéraire de Paris à Jcrusalc?n, à la fin de la pretnière partie {Voyage en Grèce) ; Œuvres complètes de (chateaubriand, éd. Garuier, Paris,"l859, t. V, p 219.
INTRODUCTION XIX
tes enfants épars ? qui brisera leur esclavage qu'un long temps a consacré ?... Ce n'est pas à trente tyrans qu'est asservie aujourd'hui la Grèce ; à chaque pas on y rencontre un brutal oppresseur. Ses fils ne se révoltent point ; ils se bornent à de vaines railleries, tremblant sous la main musulmane qui les châtie, naissant, mourant esclaves... Ils soupirent après les armes de l'étranger, et ils n'ont pas le courage de combattre leurs féroces ennemis et d'effacer leur nom déshonoré du livre funèbre de l'esclavage... Esclaves héréditaires ! ne savez-vous donc pas que ceux qui veulent être libres doivent s'affranchir de leurs propres mains ?... Grèce, tu as beau changer de maîtres, ta destinée reste toujours la même ', c'en est fait de tes jours de gloire, mais non de tes jours de honte. La ville enlevée au Giaour par les sectateurs d'Allah, le Giaour peut encore Tarracher à la race d'Othman... Mais jamais la liberté ne visitera ce sol maudit, et à travers des siècles d'un labeur sans repos l'esclave y succédera à l'esclave ^ » En 1813 il est encore plus dur pour les Grecs : « Sourds à la voix de l'honneur et à celle du crime, souillés de toutes les infamies qui abaissent l'homme au-dessous de la brute, ils n'ont pas même le mérite d'une vertu farouche ; ils n'ont aucun instinct de liberté ni de courage... Ce serait vainement que la liberté ferait un appel à leur valeur et les inviterait à briser le joug sous lequel ils gémissent : je cesse de les plaindre -. » En 1821, on pouvait lire, au troisième chant de Don Juan, l'hymne où son poète grec exprimait à la fois son enthousiasme pour
1. Childe Harold, chant ii, st. 73-77. Je cite daprès la ti'aduction Pichot, 1820.