‹ Héléna, poème en trois chants;Chapitre 8 sur 50 · Le Giaour, début · texte numérisé non relu

Le Giaour, début

XX INTRODUCTION

la liberté et son désespoir de le faire jamais partager à ses inertes compatriotes : « Nous contenterons-nous de pleurer sur des jours plus heureux? Nous contenterons-nous de rougir ? — Nos pères répandirent leur sang. Terre, entrouvre ton sein, et rends-nous quelques anciens Spartiates. Ne nous en rends que trois des trois cents, pour renouveler l'exploit des Thermopyles. Quoi ? tu ne réponds pas ? Morts, vous gardez le silence ? Oh ! non. La voix des morts retentit comme un torrent lointain et me crie : « Qu'un seul vivant lève la tête, un seul..., nous accourons, nous accourons ! » Les vivants seuls sont muets. C'est en A^ain, c'est en vain : préludez à d'autres accords, remplissez la coupe du vin de Samos... Remplissez la coupe du vin de Samos : nos vierges dansent sous l'ombrage. J'admire l'éclat de leurs yeux noirs. Mais quand je contemple leurs incomparables attraits, je sens des larmes brûlantes sillonner mes joues, en pensant que leurs seins si beaux doivent un jour allaiter des esclaves ^. » Ainsi chantait Byron « à un moment, dit Gervinus, où le monde n'avait pas encore le plus léger soupçon de l'insurrection imminente 2. » Et l'on voudrait qu'un jeune Français, à peine sorti du collège, l'eût quatre ans plus tôt prévue etpré-

1. Don Juan, chant m. Les chants m, iv et v de Don Juan ont été écrits en 1820, et publiés au début de 1821.

2. Insurrection et Régénération delà Grèce, t. II, p 20. — En 1820 encore, les Grecs, appelés aux armes par Ali de Tébélen, qui était en lutte avec le sultan Mahmoud II et s'offrait à eux comme le chef d'une croisade nationale, faisaient cause commune contre lui avec les gêné l'aux turcs. Ce n'est qu'en décembre 1820 qu'ils se tournèrent de son côté ; qu'en février 1821 que l'insurrectjon grecque fut proclamée à Patras ; qu'en avril que la Morée se souleva. (Voir E. Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère, Paris, 1898, t. II, p. 661.)

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dite, bien mieux, l'eût représentée réalisée et triomphante ? L'opinion de Sainte-Beuve se trouve encore confirmée parles quelques allusions historiques que l'on peut relever dans le texte d'Héléna. Il est question au chant i'^'', vers 92, du fameux hymne de Rhigas, A-ùx-, r.aiosç tôôv 'EXXyjvwv :

I)e Riga, massacré, l'hymne s'est entendue

Vigny en eùt-il parlé s'il ne l'avait lu en 1819 ou 1820 soit dans les œuvres de Byron, qui le premier fit connaitre le texte de ce chant guerrier aux lecteurs européens, soit dans la traduction de Byron par Pichot, soit dans le Conservateur littéraire qui le reproduisit, d'après cette dernière, dans sa xvi^ livraison (juin 1820) ? — Au chant II, Héléna raconte, en transportant la scène d'Epire en Attique, la mort héroïque des femmes souliotes, qui, plutôt que de tomber aux mains des musulmans, se jetèrent du haut des rochers dans les flots de l'Achéloùs :

Vous avez évité ces horribles trépas, Vous, sœurs de mon destin, plus heureuses compagnes. Votre pudeur tremblante a fui sur les montagnes ; Appelant de leurs mains et plaignant Héléna, Leur troupe poursuivie arrive à Colona ; Puis sur le cap vengeur, lune à l'autre enlacée. Chanta d'une voix ferme, exempte de sanglots. Et leur hymne de mort, sur le mont commencée, S'acheva dans les flots -.

Le fait remonte à 1803, au temps de la guerre d'exter-

1. Je ferai remarquer que tandis que les écrivains français de la Restauration usent de la graphie Rhigas ou Rigas, Vigny conserve au nom du fameux révolutionnaire la forme Riga, sous laquelle Bj^ron l'avait inséré dans son œuvre. Il va sans dire que la même orthographe est adoptée par Pichot et par le Conservateur littéraire.

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mination entreprise par Ali-Pacha contre les Souliotes ; mais il n'a été connu chez nous qu'en 1820, lorsque Pouqueville en eut fait mention au tome II de son Voyage dans la Grèce '^. C'est là que Viennet, la même année, alla le chercher pour en orner son poème de Parga, et Népomucène Lemercier pour l'insérer dans sa tragédie des Martyrs de Souli, qui ne parut qu'en 1825 2. Le même Pouqueville, au tome V de son ouvrage (1821), en donne une seconde version, un peu différente de la première, où il ne paraît pas trop aventureux de retrouver la source des vers d'Alfred de Vigny : « Ali, forcé de lever le blocus de Parga, ordonne à ses troupes de se porter vers Zalongos, afin d'égorger les Souliotes qui venaient de s'y établir. Résistance intrépide de Kitzo Bochari et de Kontzonicas. Courage héroïque de soixante femmes menacées d'être réduites en esclavage par les Turcs. Elles lancent leurs enfants en guise de pierres sur les assaillants du haut des rochers où elles se trouvaient, puis, entonnant leur hymne funèbre et se donnant la main l'une à l'autre, elles se précipitent au fond de l'abîme, où les cadavres amoncelés

1. Après la prise de Souli, les habitants, raconte Pouqueville, essayèrent de s'enfuir sous la conduite de Kitzo Bochari. Cernés par les troupes d'Ali, ceux qui pouvaient combattre furent massacrés. « Mais que deviennent les femmes et les enfants témoins de ce carnage ? Privés de leurs défenseurs, privés de leurs pères et de leurs époux, leurs larmes ni leur désespoir n'attendriront pas leurs bourreaux. Un seul cri se fait entendre : Mourons ! et par un mouvement spontané plus de deux cents femmes, prenant leurs enfants entre leurs bras, se précipitent et disparaissent dans les ondes rapides de l'Achéloùs qui les engloutit ! » (Pouqueville, Voyage dans la Grèce, t. II, Paris, 1820, p. 204.)

2. Lemercier le déclare expressément dans les Considérations placées en tête de ses Chants héroïques des montagnards et matelots grecs, traduits en vers français, Paris, 1824.

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de leurs enfants en empêchèrent quelques-unes de trouver

la mort, objet de leurs vœux ^. » — Un vers du même

chant fait allusion à l'abandon de la ville de Parga par

ses habitants :

Compagnon mutilé de la mort de Riga, Et pirate sans fers, fugitif de Parga,

Le marin, rude enfant de l'île, Loin de ses bords chéris flotte sans l'oublier -...

On sait comment l'héroïque petit peuple, vendu par les Anglais à x\li-Pacha, préféra l'exil à la domination du despote de Tébélen, et quitta en masse sa patrie, après avoir exhumé et brûlé les os de ses morts. L'événement, qui eut un grand retentissement en Europe, se produisit le 10 mai 1819. — Enfin, dans le iii^ chant, Vigny a mis en scène une famille de juifs, réfugiés, après la prise d'Athènes par les Grecs, parmi les ruines de l'Acropole, dans une mosquée suspendue au coin du Parthénon :

C'est là qu'une famille, encor d'effroi troublée, En cercles ténébreux s'était toute assemblée ; Autour d'un candélabre aux autels dérobé Ils comptaient l'amas d'or entre leurs mains tombé,

1. T. V, Paris. 1821, p. 185. Cet épisode devint tout à fait populaire en 1824. quand il eut été raconté à nouveau par l'infatigable Pouqueville dans son Histoire de la régénération de la Grèce (Paris, 1824, t. I, pp. 230 et 235, où les deux versions sont présentées côte à côte, comme deux épisodes différents), et après lui par Fauriel, dans jes commentaires de ses Chants populaires de la Grèce moderne (T. I, Paris, 1824, p. 277). C'est après l'avoir lu dans ce dernier ouvrage que J.-J. Ampère le narra à M'iiû Récamier dans une lettre enthousiaste (Correspondance et Souvenirs, Paris. 1875, t. I, p. 315, lettre du 23 décembre 1824), et que Lamartine le fit passer dans le Dernier chant du pèlerinage d'Harold, 1825.

XXIV INTRODUCTION

Les sabres de Damas que le soldat admire, Et les habits moelleux tissus à Cachemire, Les calices chrétiens, les colliers, les croissants, Ces boucles, de l'oreille ornements innocents : Car aux fils de Judas toute chose est permise, Comme dans leurs trésors toute chose est admise *.

L'idée de ce tableau serait-elle venue à l'esprit du poète, s'il n'avait eu dans la mémoire les récits, longuement détaillés par les journaux du temps, des massacres de Constantinople et d'Andrinople, des pillages qui les avaient accompagnés, et du rôle joué dans ces affaires par les juifs, qui trouvaient à glaner dans ces sanglantes bagarres - ? — Ce sont là des détails, dira-t-on, qui ne sont point indispensables au développement du poème, et que Vigny a pu intercaler dans son œuvre en la revoyant à la veille de la publication. Mais leur présence n'est-elle pas encore plus explicable, et ne fait-on pas l'économied'une hypothèse, si l'on admet quHéléna n'a été composée qu'en 1821 ?

Reste un dernier argument. « Le bon sens, ajoute M, Dupuy, ne dit-il pas aussi que les ouvrages d'imagination où les Grecs se trouvent en lutte avec leurs oppresseurs n'ont pas attendu l'insurrection de 1821 pour se produire ? Les turqueries de lord Byron et ses élans lyriques sur la Grèce, si admirés à leur apparition, sont d'une date antérieure. La dernière de ses Orientales, et l'une des meilleures, semble-t-il, le Siège de Corinthe, fut publiée en 1816, et si l'on constate que le poème à'Hèléna s'en inspire, à n'en pas douter, ce ne sera peut-être pas trop

2. Voir notamment le Journal des Débats des 13 juin, 20 juillet, 23 juillet et 5 décembre 1821 . .le cite ces passages en note aux vers 222 et suiv. du chant m.

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aventureux que de dire à propos du texte byronien : « Voilà l'événement qui suggéra à Vigny son ouvrage K » Que Vigny, avant d'écrire Hélêna, eût lu le Siège de Corinthe, et qu'il s'en soit inspiré, j'en suis aussi convaincu que M. Ernest Dupuy. Qu'il connût à. ce moment les autres « turqueries » du poète anglais, qu'il eût admiré comme tant d'autres « ses élans lyriques sur la Grèce », cela ne fait aucun doute. Mais nous savons quelle était, à la veille même de l'explosion de 1821, l'opinion de lord Byron sur la possibilité d'une insurrection générale de la Grèce. Et en ce qui concerne le Siège de Corinthe, il faut avoir lu un peu rapidement cette « orientale », pour y voir un tableau de la lutte des Grecs contre leurs oppresseurs. Le poème de Byron développe un épisode de la rivalité des Vénitiens et des Ottomans en Morée, au début du xv:!!*^ siècle ; loin d'exalter le présent ou d'anticiper sur l'avenir, il nous reporte en 1715 ; les personnages qu'il met en scène, Minotti, le gouverneur de Corinthe, Francesca, sa fille, Alp, le renégat, qui commande l'avant-garde des troupes musulmanes, sont des Vénitiens ; le nom des Grecs n'est pas même prononcé. Ce n'est pas lui qui a donné à Vigny Tidée première d'Héléna : il lui en a seulement suggéré une des parties. Il entrait dans le sujet choisi par le poète français de dépeindre l'assaut de la prise d'Athènes par les Hellènes insurgés : à défaut de documents, il a été chercher son modèle dans la description de l'assaut et de la prise de Corinthe par les Turcs. Mais, pour cela, encore fallait-il qu'il connût le poème bj^ronien ; et non seulement il avait lu celui-là, mais aussi Childe

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