SYDONIE
son sùi*e : c'est celle-là, ajoula-t-il en montrant la terre du pied; vous ne voulez pas l'y enfermer, monsieur le baron; vous allez ouvrir la cage à une bêle féroce ; je sais bien sur qui elle se jettera d'abord.
— On vous a rapporté des menaces de cet esclave, monsieur Fantin? demanda froidement le baron.
— Il m'a déclaré à moi-même qu'il me tuerait , répondit le géreur non moins tranquillement; je me tiendrai sur mes gardes, l'occasion ne se présentera pas de sitôt; mais l'on sait de quelle patience cette race-là est capable.
— Je ne veux pas exposer votre vie , monsieur Fantin ; dit le baron redevenu soucieux , ma fille ne le veut pas non plus....
— Ce n'est pas seulement dé ma propre sécurité qu'il s'agit, reprit le géreur; c'est de la vôtre , c'est de celle de votre famille , raonsieui' le baron. Cet esclave est soupçonné d'une tentative d'incendie; depuis longtemps je le faisais surveiller, c'ét<ût pour moi un continuel embarras.
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— Vous en serez délivré , Uécidémenl il le faut ! » lui dit à Yoix basse M. de Kernadec.
Sydonie , consternée de cette espèce d'explication; gardait le silence : ce qu'elle venait d'entendre l'épouvantait; elle entrevoyait vaguement . des dangers auxquels elle n'avait jamais songé , et elle s'appuyait tremblante au bras de son père , tandis que les employés de la sucrerie venait l'un après l'autre la saluer cérémonieusement et lui répéter leur compliment banal.
Le baron, déjà distrait de l'impression pénible que lui avai^ causée cette, petite scène , emmena doucement sa fille vers la porte ^e la terrasse , où l'on avait déposé deux immenses bannes remplies d'habillements. Il s'agissait de faire un cadeau à chaque esclave; et comme il y en avait à peu près huit cents sur l'iiabitation, c'était une mimificence quasi royale. Lorsque Sydonie parut sous le péristyle, elle fut saluée par des acclamations qui n'ont pas d'équivalent dans notre langue. Les nègres , expansifs et bruyants comme des enfants, témoignaient
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leur allégresse par des eris effroyables et uiic pantomime extravagante ; la plupart dansawnt à leur mode africaine , sans lever les pieds et avec des contorsions qui témoignaient avantageusement de la souplesse de leurs reins et de leurs jarrets. Ces visages, animés par la joie, offraient un échantillon de toutes les nuances de Tépidcrme humain, sauf le blanc intarnat des enfants de la vieille Europe ; mais les Congos couleur de suie et les Ydofe d'un noir d'ébène étaient en majorité.
Un des commandeurs, vieux nègre créole, né sur Thabitation, s'avança jusqu'au perron. Alors M. de Kernadec lui dit en élevant la voix et en montrant les monceaux de vêtements enfermés dans les bannes :
« Voici les étrennes de Mlle de Kernadec; il y en a pour tout le monde. Alcindor, je te charge de la distribution. »
Les cris de joie mêlés au son des tambours et au bruit des kakois firent trembler l'habitation. Gertamemenl la formidable harmonie des
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trompettes de Jéricho n'était pas plus étourdissante. La noire cohorte reforma ensuite ses lignes et retourna en bel ordre vers les
cases.
«Ces pauvres nègres! dit Mlle de Kernadec en les suivant du regard , ils ne sont pas méchants; ils nous aiment!
— Oui, aujourd'hui qu'ils ont reçu leurs étrennes, » murmura le géreur entre ses dents.
Vers midi , lorsque le soleil au plus haut de ^n cours embrasa les cicux il'une éblouissante lumière» tout bruit et tout mouvement cessa dans l'habitation , comme si la nuit tranquille et noire eût remplacé le jour. A cette heure brûlante les blancs , énervés , assoupis j repo-
30 SYDONIE.
saient ordinairement dans leurs vastes chambres ouvertes à la brise. Les esclaves dusenice intérieur abandonnaient aussi leurs occupations. G*étaient pour la plupart des mulâtres sur lesquels cette atmosphère brûlante agissait faiblement; et la paresse, bien plus que Tinfluence de la température, causait leur iiiaction. Les nègres, au contraire, que la moindre Tratcheur crispe et transit, se baignaient pour ainsi dire dans les rayons du soleil et s'ébattaient sur la petite savane plantée de cocotiers qu'environnaient leurs cases.
Mlle de Kernadec, retirée dans sa chambre, ne dormait pas cependant. La tète appuyée sur ses frais oreillers, elle agitait avec un geste nonchalant un éventail de la Chine , ou jouait d'un air pensif avec le magnifique collier qu'elle avait roulé autour de son bras d'ivoîre.
C'était la fatale sentence qu'elle n'avait pu faire révoquer qui caq^it sa préoccupation; elle ne pouvait éloigner de sa pensée cette image horrible, et ne prêtait qu'une vague attention aux paroles de Mlle Benoit , qui , assise
SYDOlilE. « di
à ses c61éSt t&fhait de la distraire et de régayer# La bonne demoiselle lui parlait d'une fête {urojetée par le baron. Tout à coup Sydonie Vinterrompit en lui disant :
« G*est une chose bien cruelle, n'est-ce pas, d'ôter la vie à un homme, même à un nègre?
— Il y a des cas où c'est une affreuse né^ ccssité, répondit Mlle Benott avec une pë-
*nible émotion. Ma chère Sydonie! vous avez fait tout, ce que vous avez pu pour sauver cet homme; c'était impossible; il n'y faut plus songer.
— Non , je n'ai pas fait peut-être tout ce que je pouvais , tout ce que je devais , interrompit Mlle de Kemadec; qui sait si les craintes du géreur sont fondées et si ce malheureux est aussi dangereux, aussi méchant qu'on le croit? M. Fantin est comme tous les Européens qui viennent aux colonies; il redoute, il déteste les noirs, et n'hésite jamais quand il s'agit de les punir.
— C'est vrai^ répondit Mlle Benoît en soupi*
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rant, et cela fait frémir de songer qu'on n'essayera même pas de savoir si cet esclave est capable de repentir.
— Je vais trouver mon père, interrompit Mlle de Kemadec avec agitation ; il faut que je lui parle encore. »
Puis , comme frappée d'une idée soudaine , elle ajouta :
« Mais, non, ce nest pas cela que je dois faire ; M. Pantin sera encore là poux répéter la même chose , et mon père ne démêlera pas la vérité. Je peux parler moi-même au condamné.
Dieu, qui voit ma bonne intention, me donnera assez de pénétration et de prudence pour juger les sentiments et les dispositions de cette àme qui est si près de paraître devant lui. Ma chère demoiselle Benoit , venez , venez avec moi , je vous en conjure. »
Elle s'était levée vivement à ces mots et avait jeté sur sur ses épaules un fichu de soie des Indes. Au lieu de chapeau , elle noua autour de
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sa tète un madras bariolé, et prit pour s'abriter du soleil un léger parasoL
« Gbèrè enfant, dit l'institutrice, je suis prête à vous accompagner: mais cette généreuse action est au-dessus de vos forces peut-être. C'est un triste spectacle que vous allez chercher; la vue de cet homme vous fera frémir....
— N'importe, je ne reculerai pas, • répondit Mlle de Kernadec. Et , après avoir un instant réfléchi , elle ajouta avec conviction : « Oui , je sais ce qu'il faudra dire à ce malheureux ; pei^ sonne, j'en suis certaine, ne lui parlerait conune moi. Mon père est la bonté même; mais tout ce que Dieu m'inspire en ce moment ne se présenterait pas à sa pensée , et d'ailleurs les hommes les meilleurs n'ont pas l'àme com^ pâtissante comme nous autres femmes.
— Eh! bien, mon enfant, suivons votre généreuse inspiration, s'écria Mlle Benoît. M. le baron se serait peut-être opposé à cette bonne œuvre ; mais je suis sûre qu'il ne vous blâmera pas lorsqu'elle sera accomplie. »
3k SYMNiB«
: L*endroit qu'on appelait la ftfigQii était un petit édifice en maçonnerie salué deFriàre 1^ moulin à sucre et à quelques centaines de pas da l*habitatiûn. Son aspect ne rôponâait pas à ridée que nous nous faisons d'un Ueu dt reclasion; ce n'était à proprement perler qa*uiie grande salle basse, où Fair et lé jour pénè* traient de toutes parts, et dont la porte n*était pas toujours exactement fermée.. U semblait d: ttbord qu'il était facile de s'échapper à travers de si faibles obstacles; mais Ton avait troUté pour garder les prisonniers un moyen plUâ sûr qm les serrures et les vei'roas : leurs pieds enr fermés dans un cep^ei pouvaient lexécuter au^ cun moayement et étaient cloués au sol^ aussi lourds 9 austi impuissants que sHls eussent été ^de pierre; le captif retenu par ee redoutable engin n'avait plus besoin d'être autrement renfermé et surveillé.
Mlle de Kernadeo, accompagnée seulement de sa. vieille aknie« sortit de l'habitation sans réveiller les esclaves qui faisaient la sieste sur les degrés da marbre du perron. Au dehors, l'air était embrasé; un silenoç profond
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régnait sous les bosquets du jardin i et les fleurs inclinaient leur tète languissante sous les feuilles immobiles* Par moments la brise de la mer luttait faiblement contre cette chaleur torride et faisait frissonner les longues palmes de revoira de Guinée. Du côté des
cases Ton entendait le bruit sourd des tam-
bours et les cris confu3 des nègres qui dansaient le bamboula et la chica sous les cocotiers.
Aux colonies , une course de trois cents pas est une fatigue excessive. Lorsque Sydonie arriva près de la prison , sa poitrine était haletante , et une nuance d*un rose vif s'étendait sur sa joue en feu. A son aspect , le nègre qui servait de geôlier sortit précipitamment de la guérite où il se tenait nuit et jour , et attendit ses ordres d'un air stupéfait.
« Je veux entrer dans la prison , lui dit Sydonie ; ouvre la porte. »
Le nègre obéit en murmurant quelques exclamations dans son patois créole. C'était un
36 SYDONIE.
Congo d'assez petite taille, trapu, d'un noir fuligineux, d'une figure hideuse. En passant devant lui , Mlle de Kemadec détourna la tète : elle savait qu'il cumulait les fonctions d'exécuteur avec celles de geôlier , et que c'était lui qui mettait aui quatre piquets les esclaves condamnés au fouet par le géreur. Lorsqu'il eut poussé Je lourd battant de la porte , il jeta un coup d'oeil dans la prison comme pour s'assurer que le captif n'avait pas bougé, et s'adressait à Mlle de Kemadec , il dit sans oser lever sur elle son regard sinistre :
« Maîtresse, n'approchez pas du prisonnier; ne vous mettez pas à la portée de son bras, quoiqu'il soit solidement attaché... . il a failli me tuer ce matin. »
Ce fut avec un sentiment inexprimable de terreur et de pitié que Mlle de Kemadec pénétra dans ce triste séjour, où le condamné attendait l'heure fatale; son cœur se serra en apercevant ce malheureux ; elle s'appuya sur Mlle Benoit , car ses genoux tremblaient, et ob-
SYDONIE. 37
senra un moment en silence tout ce qui Tenvironnait.
Un rayon de soleil toînbait dans la prison et la remplissait d'un jour clair et brillant. Au milieu de cette tranquille lumière , sur le fond blanc de la muraille, se détachait une figure semblable à une statue de bronze par sa couleur et son immobilité; les pieds, serrés dans le cep, étaient nus et meurtris; mais rien dans l'attitude , la physionomie du patient , ne décelait l'abattement moral ou la douleur phjsique. Le torse, rejeté un peu en arrière, était maintenu dans cette position par la corde qui liait les mains derrière le dos et s'enroulait ensuite à un fort madrier planté dans le sol. La tête, fléchie sur l'épaule, avait un caractère frappant, et il était difficile de deviner, au premier coup d'œil, à quelle race appartenait cet homme : ses fonnes athlétiques, la couleur de sa peau , semblaient indiquer une origine africaine ; ses cheveux longs et fins , ses traits droits , réguliers , et qui en ce moment n'exprimaient rien qu'un calme farouche, une morne impassibilité, étaient ceux des indivi-
38 SYDONIË.
dus de race indienne qu'on rencontre encore dispersés dans les solitudes de l'île Saint-Vincent et de Porto-Rieo,
Aubruit.que fit Sydonie en entrant, il tourna vers la porte ses larges prunelles noires » puis ferma les yeux , courba la tête , et demeura sans mouvement.
Sydonie s'était approchée, et, recueillant ses forces , elle allait lui parler, lorsqu'elle aperçut sur le sol un petit volume entr'ouverl :
< Un livre de prières l dit- elle en le ramassant ; qui donc est venu ici ? i^
L'idée que ce livre pût appartenir au prisonnier ne se présenta pas à son esprit : il était à peu près inouï qu'un esclave d'at^ier sût lire, et c'était un fait non moins étrange qu'il professât des sentiments religieux : ordinairement, après avoir acheté des nègres idolâtres, m les faisait baptiser sur les habitations ^ mais ils n'étaient nullement convertis pour cela; beaucoup d'entre eux ne portaient pas même un nom chrétien , tous persévéraient secrètement
SYOONIfi. 3d
dans le culte de leurs fétiches et leurs superstitions africaines.
Le premier mouvement de Mlle de Kernadec avait été un sentiment de tristesse et d'horreur , un effroi semblable à celui que lui aurait causé la vue d'une bète féroce blessée à mort; mai^ peu à peu elle revint de cette Impression instinctive , et elle n'éprouva plus qu'une pitié douloureuse pour la tritfe créature qui agonisait sous ses yeux.
< Hélas ! dit-elle en se serrant contre Mlle Benoit, ce malheureuï est comme anéanti ; on di* rait qu'il ne me voit pas»... Quelles paroles faut-il lui adrji&sser pour qu'il me comprenne ? Gomment cévtiUer cette àme abrutie? comment }uî inspirer l'horreur de ses crimes et l'amena au repentir? »
Tandis qu'elle parlait ainsi , l'esclave soupira profondément et se détourna comme importuné par cette voix. Sydonie fit encore un pas vers lui , et reprit en le regardant avec une compassion craintive :
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« n 68l jeune, bien jeune pour mourir!
Comme il doit être affreux de se dire : v Je ne « marcherai plus sur la terre, je ne respirerai « plus la fraîcheur des nuits, je ne verrai plus c le soleil.... » Hélas! l'&me la plus désespérée, la phis féroce , doit être domptée par la crainte de la mort. »
Alors elle se rapprocha encore du prison^ nier et commença à lui parler d*uDe voix douce, en versant des larmes; elle était sous Tinfluence d'une de ces excitations nerveuses qui donnent à la pensée plus^ d'énergie, à la voix * un accent plus pénétrant. Ce discours sans suite, et dont les expressions étaient mesurées à rintelligence de celui auquel il s'adressait, fit répandre des larmes à Mlle Benoit ; mais le malheureux prisonnier ne manifesta aucune émotion.
Immobile, ins^isible en apparence à celte voix compatissante qui s'élevait dans le silence de sa prison, il demeurait muet, et l'on aurait pu croire qu'il n'avait plus conscience de sa situation ni de son existence, si de temps en
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temps un tressaillement intérieur n*eût soulevé sa poitrine et fait fréinir tous les muscles de son corps.
« Oh î mon Dieu, murmura Sydonie découragée, son âme est sourde.... Il ne m'entend pas, il est inaccessible au repentir ; mon Dieu ! Oh ! prenez pitié de cette créature que je ne puis sauver ! »
Mlle Benoît, très-affectée de cette scène, prit la main de Sydonie et Tentraîna vers la porte ; Mlle de Kemadec allait sortir, lorsque le prisonnier, tournant vers elle son œil à demi entr'ouvert, lui dit d'une voix sourde :
« Maîtresse, ne m'ôtez pas mon livre....
— Ce livre est à toi ! »• s'écria Sydonie en se rapprochant.
Il flt un geste afflrmatif.
« Tu sais lire? reprit la jeune fille en ouvrant
42 STMIIIE.
le Tolumep lo Us les saints Évangiles! tu as ks sentiments d'un dirétîen ! »
Au lien de répondre, Fesclave leva les yeux au ciel et murmura les paroles du symbole.
Mlle de Kemadec le considéra un instant, puis, se rapprochant encore de lui, elle posa le livre sur ses genoux roidis : il fit un mouvement pour la regarder et fut pris d'une sorte de défaiUance. La torture qu'il souffrait ne lui arracha ni un cri ni un soupir, mais Texcès (le la douleur fit bleuir ses lèvres d*un rouge de corail, et saillir les muscles de son torse robuste. Mlle de Kcrnadec se rapprocha tout à fait, dénoua de ses mains la corde qui enfrait dans les chairs meurtries du malheureux, et lui dit:
« Tu es chrétien *. tu sais que Dieu te voit, et je suis certaine que tu ne me feras pas de mal. »
Ces paroles, cet acte spontané de confiance et de miséricorde, amollirent tout à coupla
SYDONIE^. 43
farouche énergie du prisonnier ; il joignit les mains et bégaya :
c Ma bonne maîtresse, le pauvre Youna mourra content à présent !
— Écoute , Youna , dit Mlle de Kernadec d'une Yoix ferme et douce, écoute et réponds moi la vérité, la vérité que connaît le bon Dieu qui nous entend. Tu sais le crime pour lequel tu es condamné !
— J'en suis innocent , répondit-il avec fermeté.
— Tu sais que l'on t'accuse aussi d'avoir juré la mort de M. Fantin, le géreur de l'habi* tation?
— C'est la vérité.
— Ce matin j'ai demandé ta gr&ce à mon père, continua Sydonie, nuiis on m'a répondu que tu ne le méritais pas, que tu étais un homme méchant, capable de tous les crimes. Je n'ai pas pu le croire, j'ai voulu savoir la vérité par moi-même, et c'est pour cela que je suis venue. Tu es une créature du bon Dieu, quoique tu sois un esclave, et je voudrais te sauver. Je
kk SYDONIE.
te sauverai si tu veux te repentir de ta haine contre le géreur. Tu es chrétien, Youna, ajouta-t-elle en montrant le livre qu'elle avait rendu au prisonnier; je te croirai si tu promets sur le saint Évangile de respecter M. Fanlin, d*étre docile et fidèle envers tes maîtres....
— Je le promets, je le jure, ma bonne mattresse 1 » répondit le prisonnier avec des sanglots, des élans de repentir et de reconnaissance, des transports dont les natures primitives sont seules capables.
Cet être abruti, farouche, était complètement dompté.
« Allons trouver mon père, s'écria Sydonie; à présent il faudra bien qu'il me donne les étrcnnes que je lui demandais ce matin! »
Quelques jours plus tard , Mlle de.Kemadec se promenait vers le soir hors de l'enceinte du jardin et suivaitlentement les rives de TEsterre. La rivière en eet endroit se repliait autour d'un monticule et formait une sorte de presqu'île dont le sol humide nourrissait des arbres gi-
46 SYûONIE.
gantesques^ La végétation primitive de ce coiu de terre avait été respectée dans les défrichements successifs qui avaient changé ces plaines sauvages en champs fertiles ; jamais la bêche n'avait mordu la profondé couche de terre végétale où le cédrèl et l'azédarac jelaient leurs racines vivaces et ombrageaient des plantes aussi hautes que nos arbustes d'Europe.
Les marges de la rivière étaient couvertes de bambous y dont les longues feuilles satinées se balançaient sur les eaux avec un murmure éternel , et dans le lit même de l'Esterre croissaient des plantes aquatiques, des camarai») des codapails qui émaillaient le courant de leurs bouquets bigarrés.
C'était l'heure où les esclaves quittaient les champs , et l'on apercevait de tous côtés dans la plaine ces noirs bataillons de travailleurs qui regagnaient les cases. Les hattiers ou gardiens des bestiaux remontaient vers la savane voisine de l'habitation , où ils parquaient les troupeaux pendant la nuit, et chantaientdes paroles inintelligibles sur un vieil air créole , en poussant devant eux le bétail à demi sauvage
SYDONIE. 47
qui errait tout le jour dans les prairies naturelles qu'aiTOse TEslerre.
Le chemin qui conduisait de la petite ville desGonaïves dans l'intérieur des terres côtoyait la rivière en cet endroit, et de temps en temps quelque habitant des mornes passait à cheval , suivi d'un noir à pied qui trottait près de lui , une main appuyée sur la croupe de sa monture ou bien c'était quelqu'un de ces marchands colporteurs qui s'en allaient la balle sur le dos débiter leur pacotille dans les campagnes e^ avisaient en ce moment à trouver un gîte pour la nuit. Tout ces gens -là saluaient de loin Mlle de Kernadec; ceux qui ne demeuraient qu'à deux ou trois lieties de l'habitation se considéraient comme des voisins , ils s'arrêtaient pour demander des nouvelles du baron et échanger quelques paroles avec sa charmante fille.
M. de Kernadec était allé ce jour-là aux Gonaïves, et on ne l'attendait que pour l'heure du souper.
« Asseyons-nous ici , dit Sydonie en s'arrô-
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tant près d'un petit tertre qui st'^parait le chemin de la rivière et s'avançait comme un cap sur sa nappe verdàtre ; mon père sera coolent de nous trouver sur sou chemin.
-— Il n'arrivera pas avant la nuit, observa l'institutrice ; mais peu importe, il fera bon dehors par cette belle soirée : déjà l'air est d'une fraîcheur délicieuse. Sentez- vous la bonne odeur des camaras qui croissent là-bas parmi les roseaux ?
— Une odeur d'ambre , dit Sydonie en aspirant les suaves émanations répandues dans l'air; ma bonne amie , quelque caïman nage là-dessous entf e deux eaux et rampe parmi les plantes aquatiques qui nous envoient leurs parfums.
> — J'imagine que nous n'avons rien à craiti-
I dre de cette affreuse bête I dit Mlle Benoit avec
un léger frisson.
— Certainement elle ne montera pas jusqu'ici, répondit Mile de Kernadec; si elle nK)ntrait son museau pointu hors de l'eau > je la mettrais en fuite seulement en lui jetant ce petit caillou : n'ayez donc pas peur....
SYOONIË. 49
— Je n'ai pas peur du tout, mais je n'irais pas volontiers me mouiller les pieds dans TEslerre comme ces petites filles, » répondit la prudente institutrice en suivant du regard les jeunes mulâtresses qui, au lieu de rester derrière lem' maîtresse, couraient au bord de l'eau en cueillant la hampe élégante des fléchiëres et d'autres fleurs de la redoutable famille des renonculacées.
Sydonie rappela vivement ses brunes esclaves , et, prenant leurs bouquets, elle se mit à faire une guirlande de ces fleurs vénéneuses et charmantes.
Les esclaves d'atelier avaient tous regagné leurs cases; un seul arrivait le dernier et remontait lentement le chemin; il conduisait un cabrouet , une petite charrette traînée par une paire de bœufs , et marchait en avant de son attelage l'aiguillon à la main , les pieds et les jambes nus comme l'esclave antique.
« C'est Youna , dit Mlle de Kernadec avec satisfaction , je suis charmée de le trouver sur
50 SYDONIÊ.
mon chemin *, » et , se tournant vers une de ses mulfttresses, elle ajouta :
« Va lui dire de laisser là son attelage et de s*approcher. »
L'esclave obéit et s'avança avec «ette allure humble et flegmatique particulière aux individus réduits à une servitude absolue. L'expressi.on de son visage n'avait pas cependant le même caractère de passive indolence ; son regard dénotait une nature un peu plus intelligente que celle du nègre au front déprimé, à la face plate et lippue.
« Youna, lui dit Mlle de Kernadec , je sais ce * qui est amvé hier sur la savane; M. Pantin était en train de vendre quelques pièces de bétail, il a Imprudemment excité un jeune taureau et cette béte furieuse l'aurait infailliblement tué si tu ne l'eusses secouru au péril de ta vie. C'est bien, Youna; je suis contente. Voyons, quelle grAce veux-tu que je demande pour toi k mon
SYdONIE. M
Tandis qu'elle parlait ainsi, la figure bronzée de l'^clave s'épanouissait de joie et d'orgueil; intrépide par tempérament, pénétré d'ailleurs d'une soumission absolue pour les volontés de Mlle de Kernadec , il n'avait pas attaché une grande impcH*tance à l'action courageuse dont elle le louait ^ il ne s'attendait pas à la moindre récompense. Au lieu de lui répondre, il se mit à marmotter des actions de grâces et à remercier le ciel qui lui avait donné une si bonne maîtresse.
« Réponds*moi donc, au lieu de me donner toutes ces bénédictions ) reprit Sydonie en sou^ riant ; serais-tu content si, au lieu de t'envoyer aux cannes avec ton cabrouet , on te faisait monter sur le siège de la voiture , et si , à la place de ta veste de toile grise , on te mettait un habit galonné ?
— Oh ! maltresse , je serais bien content de vous servir! répondit Youna suffoqué d'étonnément et de joie: car la Saveur que lui promettait Mlle de Kemàdec était une rare exception les esclaves de service étaient tous nés sur l'ha*
52 SYDONIE.
bitation , ils avaient été élevés sous les yeux des maîtres et représentaient une sorte d'aristocratie dans la population esclave.
— Est-ce que tu es deJa côte d'Afrique? demanda Mlle de Kemadec.
— Non , maltresse ! répondit-il avec la singulière fierté du nègre créole qui regarde comme au-dessous de lui les esclaves africains, je suis né dans la colonie.
— Loin d'ici î
— Dans une habi lalion sur la baie de Samana ; j'ai été baptisé au Grand-Baracon.
— Et Ton ne t'a pas donné un nom chrétien?
observa Mlle de Kemadec.
— Si fait, maîtresse , je m'appelle Pierre, répondit vivement l'esclave ; mais , comme il y avait beaucoup de petit monde du même nom sur l'habitation, on m'avait surnommé Youna.
— Youna ! Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Mlle Benoit.
— C'est le nom d'une rivière qui traverse l'habitation et au bord de laquelle ma mère m'a mis au monde ,"répondit-il ; ce fut ma mère qui la première m'appela Youna.
SYDONIE. 53
— Et tu travaillais aux cannes sur cette habitation, continua Sydonie, tu ne servais pas?
— Pétais cabrouetier comme ici, et le dimanche je servais Sa Révérence le P. Pamphile, un bon père capucin qui venait dire la messe pour ralelier....
— C'est lui qui t'a appris à lire ?
— Oui , maltresse , dans un livre qu'il m'a donné ; je n'en ai jamais vu d'autre.
— C'est le plus beau de tous , c'est l'Évangile ! dit gravement Mlle de Kernadec.
— Voici M. le baron , il arrive plus tôt que nous ne l'avions pensé, » s'écria Mlle Benoit en regardant le long du chemin que remontait au grand trot un carrosse acheté à Paris , traîné par deux chevaux du Mecklembourg et conduit par un nègre à la livrée de Kernadec.
Youna courut ranger son cabrouet. Mlle de Kernadec descendit au bord du chemin en agitant son mouchoir et en faisant signe d'arrêter.
S4 SYDONIE.
« M. le baron nous amène compagnie,» reprit MHe BenoU en avisant quelqu'un qui éiaH assis près de M. de Kernadec.
Par un naïf instinct de coquetterie , Sydonie jeta un coup d'oeil sur sa toilette , et noua le ruban du chapeau de paille à Fanglaise duquel s'échappaient les boucles de sa magnifique chevelure,
« C'est un convive que le baron amène à souper, dit Mlle Benoît.
— Il ne nous l'avait pas annoncé , c'est singulier ! observa Sydonie.
— C'est fort heureux, cela , continua Mlle Benoit en souriant. Ma reine, voilà quelqu'un qui va nous dispenser de Pallas à table pour la symétrie,...
— Oh! ma bonne amie; que dites- vous là!..»
murmura Mlle de Kernadec en rougissant et en jetant un regard furtif dans la voiture , qui venait de s'arrêter.
Le baron descendit avec un homme jeune
SYDOKIK. 3d
et fort élégant, qu-il présenta à Sydonie en disant :
« Ma fille, M. le comte dé Boîsgueydon, un de nos parents d'outre-mer, que nous n'avions pas le plaisir de connaître. »
Sydqnie fit ur^e timide et gracieuse révérence à ce beau jeunç homme , dont ellei avait entendu parler vaguement. Le bavon ajouta avec bonhomie ;
«I Je ne connais pas précisément le degré de notre parenté, je sais seulement qu'il y a eu plusieurs alliances entre les Boisgueydon et la branebe atnée des Keriis^dec.
— C'est un honneur que j'apprécie , et d'autant plus vivement, qu'il me donne quelques droits à la bienveillance de Mlle de Kernadec , dit alors le comte en prenant la main de Sydonie et en la pressant sur ses lèvres d'un air de tendre respect ; j'étais loin de penser que j'avais en Amérique une aussi charmante cousine , et
56 STDONIE.
je n*espérais pas à mon arrivée un accueil aussi cordial.
— Vous venez de France, monsieur, balbutia Sydonie, de notre vieille Bretagne, peutêtre?
— Oui, mademoiselle, répondit-il, je viens d*un pays où la terre n'est pas, comme ici, verdoyante et belle au mois de janvier, et où je serais malheureux de retourner à présent que j*ai abordé à ce paradis terrestre qu*on appelle Saint-Domingue.
— Mon cher Boisgueydon, reprit le baron en se tournant vers Mlle Benoit, il faut que je vous présente aussi à notre excellente amie, à la seconde mère de ma Sydonie. Maintenant vous connaissez toute la famille au milieu de laquelle vous passerez, je l'espère, quelques jours. »
Le jeune homme s'inclina avec un geste do remercîment et d'acceptation.
c Nous allons , si vous le voulez , gagner à pied l'habitation, continua M. de Kernadec;
SYDONIE. 57
c*est uiietdiarmante promenade. Ma fille, n'esta po>nl fatiguée déjà? tu pourrais prendre la voilure....
— J'aime bien mieux marcher et rester avec vous, mon père, » répondit-elle en s'appuyant *d'un air caressant au bras du baron.
Le comte de Boisgueydon offrit le bras à Mlle Benoit avec la bonne gr&ce d'un jeune homme bien élevé, qui, sachant que l'on doit à toutes les femmes les mêmes égards, est également poli pour les douairières en cheveux gris et les jeunes filles aux tresses blondes. Cette simple marque de savoir-vivre, cette attention pour une personne qu'elle chérissait, disposa favorablement Sydonie : elle se prit à considérer à la dérobée son jeune parent, et les
prévisions qui se présentaient confusément à son esprit ne lui causèrent aucun effroi. Le comte Alfred de Boisgueydon était un homme de vingt-six ans environ, brave, honnête et fier autant que quiconque. Il avait ce qu'on appelait alors un physique intéressant, des traits réguliers, de grands yeux bleus, une bouche
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vermeille , un teint trop frais peut-être, mais que rinfluence du climat des colonies devait infailliblement pâlir. Ses cheveux, d*un châtain clair, étaient couverts d'une couche de poudre et noués en queue, ce qui, à cette époque, semblait d'une prétention tout aristocratique ; car les adeptes des idées nouvelles, les partisans de la Révolution, avaient adopté la cadenet(e et renoncé à l'amidon parfumé, qui depuis cinquante ans saupoudrait toutes les tètes.
Mlle de Kernadec chercha dans toute la jeune noblesse coloniale quelqu'un qui pAt être comparé à M. de Boisgueydon, et elle décida secrètement qu'il n'y avait pas du Cap- Français. à Port-au-Prince, un cavalier aussi accompli.
Il n'y a point de crépuscule sous les tropiques ; cette mélancolique clarté qui sépare le jour des ténèbres n^y dure que quelques minutes : dès que le disque rouge du soleil se fut noyé dans les flots étincelants de la mer, les noires ombres enveloppèrent toute la création; les étoiles ouvrirent leurs yeux brillants, et la nuit sereine régna dans les deux. Les bosquets