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LES FÉDÉRÉS

Le jour suivant, te comte et sa fille retournèrent au Rocabert. Hélène apprit , au moment de monter en voiture , que la veille au soir Montarieux était reparti pour Paris.

Des bruits sinistres circulaient ; on parlait de nouveaux décrets promulgués par la Convention, et toute la noblesse, frappée en masse, fuyait vers la frontière.

Le premier soin du comte en arrivant au Rocabert fut de visiter et d’explorer le château , depuis les caveaux voûtés juqu’au faite des tours crénelées. Il lui fallut un guide pour parcourir ce vaste labyrinthe de salles, d’escaliers, de corridors et de passages obscurs; il pénétra dans des chambres souterraines dont les portes ne s’étaient pas ouvertes depuis

un siècle , et dans des casemates où il y avait encore des piques du temps de la Ligue.

Le comte s’arrêta longtemps pour examiner l’entrée du château. C’était un passage voûté , aux extrémités duquel il y avait autrefois des portes dont on voyait encore dans le mur les gonds rongés par la rouille» et dont les vantaux de chêne n’existaient plus depuis un siècle; mais les deux herses de fer, qui leur servaient en quelque sorte de . doublure, avaient résisté à l’action du temps. Elles ne servaient plus, mais elles étaient toujours cachées dans leur gaine de pierre, prêtes à tomber devant l’ennemi. M. de Blanqucfort explora soigneusement ces formidables engins ; il s’assura que les grilles descendaient aisément dans leur rainure, et qu’elles étaient aussi' solides qu’au temps où elles fonctionnaient entre les rudes mains des soudards de la reine Jeanne. ^ • . c •

En rentrant dans le salon, le comte dit d’un air satisfait:

« Une armée assiégerait inutilement ce nid d’ajglej c’est comme le fameux château d’Usson , en Auvergne; on ne le prendra jamais que par trahison ou par famine. » - : ' - .

Dom Massiot avait accompagné le vieux gentilhomme dans cette inspection ; il prit la parole à son tour, et dit en redressant sa longue taille :

« Si les Jacobins tentaient d’escalader les reihparts , on pourrait leur faire un accueil dont on parlerait longtemps dans le pays, et les historiens en écriraient le récit.

— Il est souvent question de ce château dans l’iiis-

tolrc de Provence , dit Mme de Rocabert ‘ je possède une relation manuscrite des événements mémorables qui s’y sont passés; c’est fort intéressant; mais par malheur il s’y trouve des passages obscurs : ainsi je n’ai pu comprendre ce qu’on entendait jadis par le saüt du Rocabert. »

Le moine fit un signe presque Imperceptible à M. de Blanquefort, qui dit froidement

« Je h^n ai jamais ouï parler.

— C’était, je pense, quelque passage fort dangereux, reprit la Vieille dame; le manuscrit raconte que plus de vingt gendarmes du baron d’Agoult tombèrent dans le saut du Rocabert, et qu’on ne les revit oneques ; or, ceci prouve qu’ils disparurent dans un abîme. „

— Évidemment il s’agit de quelque moyen de défense dont le secret est aujourd’hui perdu , » dit le comte avec un singulier sourire. •

Hélène avait espéré que son pèFe resterait au Rocabert; mais il repartit dès le lendemain aVec dom Massiot, et plusieurs semaines s’écoulèrent sans qu’il donnât de ses nouvelles. Mlle de Blanquefort était dans de perpétuelles alarmes et supportait cette cruelle situation avec des alternatives d’abattement et de fermeté d’âme : tantôt elle voulait vivj^e dans une ignorance absolue de ce qui se passait hors de sa retraite; d’autres fois, au contraire, elle attendait avec anxiété le courrier hebdomadaire, et lisait avidement les papiers publics. Souvent elle repoussait avec désespoir ces feuilles ofi elle venait de voir le nom de Montarîeux , et elle disait en pleurant :

« Oh! ma chère marraine, toutes les jeunes filles de France doivent gémir et trembler comme moi pour ceux qui leur sont chers! Hélas! quel est donc notre crime devant Dieu, qu’il nous a fait naître dans un temps si malheureux?... »

Un jour, M. de Blanquefort arriva à l’improviste le P. Massiot l’accompagnait ; tous deux étaient méconnaissables. Le comte avait laissé croître une partie de sa barbe , et de longues moustaches griffes se hérissaient sur sa lèvre supérieure ; il ne portait plus de poudre ; sa chevelure encpre abondante était relevée en cadenette, et il était en uniforme d’officier de marine. Dom Massiot avait repris l’habit de son ordre; une robe de laine blanche flottait sur sa taille osseuse , et sa tête était enfoncée dans un capuchon. Ce vêtement , qui dans le langage monacal s’appelle une coule, avait de larges manches d’où le P. Massiot tira un missel et un crucifix de bois noir. ,

A la vue de ces costumes, de ces insignes proscrits, Mlle de Blanquefort s’écria toute saisie :

« Ah ! mon père, vous avez remis votre uniforme, votre croix de Saint-Louis ! les royalistes ont donc le dessus? -

— Oui, ma fille, si Dieu le veut! répondit évasivement fc comte. .

— Nous pouvons maintenant arborer les symboles de notre sainte foi! ajouta dom Massiot en élevant son crucifix avec un geste de triomphe; le règne de l’impie est passé! le jour de la justice se lève! Nous allons enfin donner la paix au royaume de France! » * ' ■

Hélène et Mme île Rocabcrt se regardèrent épouvantées : toutes deux comprenaient quelle serait la justice du moine et la paix qu’il ferait avec ses ennemis.

Le soir, aussitôt après le souper, M. de Blanquefort demanda à sa vieille hôtesse la permission de se retirer, en annonçant qu’il était forcé de repartir Je lendemain avant le jour. Au moment où' sa fille se levait pour lui faire la révérence et lui souhaiter un heureux voyage, il se rapprocha d’elle vivement, et la baisant au front, il dit d’une voix émue :

« Adieu, ma chère Hélène ; fasse le ciel que je vous revoie bientôt! »

Quand il fut sorti, Mlle de Blanquefort retomba tout éplorée sur son siège,, et dit en se couvrant le visage de son mouchoir :

« Oh! ma chère marraine, je n’ai pas osé interroger mon père; je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je suis sûre qu’on va se battre. »

La vieille dame, frappée de la même conviction, répondit tristement :

« Espérons que la guerre ne sera pas longue. D’ailleurs, mon enfant, il ne faut pas vous inquiéter outre mesure. Votre père a couru de plus grands dangers dans ses campagnes sur mer, et Dieu l’a préservé. »

Tandis que Mme de Rocabert s’efforçait ainsi de consoler la pauvre Hélène, la porte s’ouvrit brusquement, et Suzette entra tout en pleurs :

a Ah! mademoiselle!... si vous saviez ce qui se passe! s’écria-t-elle; tous les garçons de la ferme sont enrôlés, mes frères.cn tète!... Us partent demain

HO

à l'aube.... C'est M. le comte et le P. Massiot qui les emmènent.... Ah! Jésus, mon Dieu, où vont-ils donc? se faire tuer peut-être!

— Des enfants que la conscription n’avait pas encore otteints ! murmura Mme de Rocabert consternée.

— C’est vrai. L’aîné n’a pas encore dix-Sépt ans, reprit Suzette. Si tous les domestiques de madame n’étaient pas des gens hors d’âge, Ils partiraient aussi.-. Tantôt M. Firmin, ce pauvre vieil homme! s’écria la larme à l’oeil que, s’il était plus jeune, il irait mourir pour son roi.... Louiset, notre petit pâtre, Utt enfant de douze ans, disait de même, tant les discours du P. Massiot l’avaient enflammé. ...

— Celui-là pourtant a son aîné dans l’armée républicaine, dit Mme de Rocabert. Les deux frères auraient pu s’éntrc-tuer un jour de bataille..».

— Oh! la guerre civile! la guerre civile! # mur-, mura Hélène en élevant vers le ciel un regard morne et désolé.

Suzette continuait de pleurer et de se désespérer*

o Allons, ma pauvre enfant, sois raisonnable, lui dit Mme de Rocabert; rentre dans ta chambrette, fais tes prières et tâche de dormir un peu..».

— Oh! madame, je veux veiller, au contraire!

répondit-elle en s’exaltant. Je veux veiller jusqu’à l’aube pour voir partir mes frères : ça me fera pleurer encore plus; mais c’est égal, il me semble que ça me consolera !»

La vieille dame haussa les épaules en soupirant, et, s’approchant d’Hélène, elle lui dit avec une affectueuse sollicitude :

« Vous Clés pâle, mon cher cœur; vos mains sont brûlantes, et vous avez peine à vous soutenir. Je vepx absolument que vous alliez prendre un peu de repos....

— Oui, ma bonne marraine, je Vous obéis, * répondit-elle d’une voix plaintive.

Et, prenant le bras deSuzette, elle passa dans sa chambre' après avoir embrassé Mme de Rocaliert. Elle ne se coucha pas cependant , et demeura tout habillée sur un.fauteuil, au pied de son lit» Suzette pleura longtemps dans un coin, la tête couverte de son tablier; mais bientôt, épuisée par la violence même de son chagrin, elle s’endormit profondément. Le jour les surprit ainsi. Lorsque le premier rayon de l’aube frappa les vitrières, Mlle de BlanqUetbrt, qui s’était par degrés assoupie , se releva en sursaut et appela la jeune fille. Toutes deux se hâtèrent de gagner la terrasse, et de regarder la vallée que dominait cette immense élévation. Tout était tranquille autour de la ferme; les chiens dormaient couchés devant la porte; une légère fumée s’élevait au-dessus du toit, et le coq matinal chantait perché sur un vieux mur»

« Ils sont partis! ils sont partis déjà! s’écria Suzette en levant les bras au ciel; les voilà là-bas, au détour du chemin !... M. le comte et le P. Massiot sont à cheval.... les autres suivent à pied.... Ils ont tous des écharpes vertes et le fusil sur l’épaule.... A présent ils redoublent le pas.... et c’est fini.,., on ne les voit plus....

— Si du moins je. pouvais les suivre! mürmufa Mlle de Blanquefort.

— Grand Dieu du ciel! pour vous battre aussi? s’écria Suzette.

— Pour me jeter entre les combattants! réponditelle avec exaltation. Le sacrifice de ma vie ne me coûterait rien, s’il pouvait empêcher cette lutte exécrable! »

Dès ce jour, Mme de Rocabert envoya régulièrement une partie de ses gens battre le pays pour tâcher d’avoir des nouvelles de l’insurrection; mais ces messagers ne recueillaient que de vagues renseignements et des rapports souvent contradictoires. On croyait assez généralement qüe les royalistes du Comtat s’étaient joints aux fédérés de Marseille et attendaient l’armée républicaine au passage de la Durance. Quinze jours environ s’écoulèrent ainsi.

Un soir, c’était vers la fin d’août, le vieux Firmin, qui était continuellement en vedette sur le rempart, vint annoncer à Mme de Rocabert que des hommes, qu’on ne pouvait reconnaître dans l’obscurité, escaladaient au pas accéléré da montée du château.

« Ce sont nos gens! s’écria la vieille dame; des ennemis n’oseraient pas s’aventurer ainsi la nuit ' dans ce sentier, où quelques hommes suffiraient pour les arrêter et les tuer tous jusqu’au dernier.

— Fasse le ciel que mon père revienne avec eux! dit Hélène d’une voix étouffée.

— Oui, mademoiselle, il revient! s’écria Suzette. qui accourait haletante; je l’ai vu de la plate-forme, et mes frères aussi; tout notre monde arrive. »

Un moment après, le comte, à la tète d’une vingtaine de paysans, entrait dans la cour.

« Grâce au ciel, il ne nous est mort personne! cria-t-il aussitôt à sa fille qui accourait au-devant de lui. r

— On s’est battu! » dit-elle, en s’arrêtant saisie d’effroi à la vue du P. Massiot qui venait derrière le comte le bras en écharpe et le front ceint d’un linge sanglant. .

Plusieurs d’entre les paysans étaient blessés aussi , et le plus jeune frère de Suzette avait le bras traversé par une balle.

a Entrez, entrez, mes amis, il y a place pour tous chez moi, s’écria Mme de Rocabert en allant vers ces pauvres gens; on va prendre soin de vous sur-lechamp; » et se tournant vers Suzette, elle ajouta : « Alerte, ma fillette! que chacun se mette à la besogne; il faut que tout ce monde trouve à souper et à coucher ici.... » . ■> •

La bonne dame aperçut alors seulement dom Massiot.

«Jésus Dieu, vous êtes blessé, mon révérend père ! s’écria-t-elle.

— Une balle morte qui m’a meurtri le bras, et un coup de sabre à la tête répondit-il froidement; ce n’est absolument rien; j’cn souffre très-peu, et je n’y aurais pas pris garde si l’on eût continué de se battre ; mais pendant notre retraite je me suis aperçu que mon sang coulait. '

— La journée a été terrible, » ajouta le comte.

Hélène vit alors , à la lueur de la lampe qui éclai rait l’escalier, qu’il avait le bord de son chapeau déchiqueté, et que son uniforme était tout souillé de sang et de poussière. A cet aspect, elle retira instinc-

livement la main quelle appuyait sur le bras de son' père, et marcha derrière lui.

On entra dans le saFon. M. de Blanquefort tomba sur un siège comme un homme harassé de fatigue. Sa fille vint près de lui ; elle tremblait de l’interroger. Pourtant elle se hasarda à lui dire :

« Hélas ! mon père , c’est donc aujourd’hui-môme que vous vous ôtes battu?

— Oui, répondit-il d’un ton bref ; nous ^vons attaqué les républicains au passage de la Durance, et nous n’avons pas été heureux..** c’est à recommencer. -, ' V

— Oh! mon père, ne me quittez plus! s’écria Mlle de Blanquefort d’une voix suppliante ; attendez ici la fin de cette affreuse guerre !

— Et qui vous dit qu’on m’y laisserait tranquille? répliqua le comte avec amertume.

— Nous sommes hors la loi, ajouta dom Massiot ; les Jacobins nous chercheront partout , et probablement ils viendront jusqu’ici avec le citoyen Montarieux à leur tête 1

— S’ils l’osaient ! » murmura le comte avec un geste de tête menaçant.

Hélène frémit ; mais elle eut la force de cacher l’étonnement, l’ôffroi, la profonde douleur où la jetaient ces nouvelles. Jamais ses tristes prévisions n’avaient été jusque-là. En présence de si grands malheurs , elle retrouva tout à coup une sorte de calme, et elle envisagea l’avenir avec une morne résignation.

Dom Massiot se retira pour faire panser ses blessures; le comte toucha à peine au souper qu’on lui

servit, et passa aussitôt dans sa chambre. Dès qu’il eut quitté le salon, Mme de Rocabert commanda à Suzettc d’aller chercher un de ses frères, et dit vivement à Mlle de Blanquefort :

» Nous allons enfin connaître les événements de cette campagne. » • ‘ <.

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