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LA PREMIÈRE CAMPAGNE DE TISTÉ

Le frère de Suzctte était un brave garçon, d’une physionomie peu intelligente, et d’une force herculéenne. Quoiqu’il sortît à peine de l’adolescence, il avait déjà la taille , la robuste encolure d’un homme dans la virilité de l’àge. Il entra tout décontenancé, n’osant poser ses larges pieds sur le parquet, et regardant autour de lui d’un air effarouché.

« Viens çà, mon brave Tisté, et commence par t’asseoir, lui dit la vieille dame.

— Je n’en ferai rien, madame, sauf le respect que je vous dois 1 Non , je ne me permettrai pas cela ! s’écria le jeune paysan en reculant derrière le siège que Mme de Rocabert lui désignait.

— Gomme tu voudras , dit-elle ; mais tu en auras

pour un peu de temps à me répondre sur ce que je vais te demander.... Tisté, je voudrais savoir tout ce qui vous est arrivé depuis que vous êtes partis sous la conduite de M. le comte et du P. Massiot.

— Ça n’est pas long à raconter, répondit Tisté en faisant une pause à chaque phrase pour rassembler ses souvenirs. Nous sommes partis le beau jour de saint Dominique, • un vendredi, par malheur; il y aura demain trois semaines.... Nous avons été droit à Oppèdes.... ensuite à Cavaillon.... ensuite à Novès. ' .

— Bien , mon garçon, interrompit Mme de Rocabert; mais, dprant cette promenade, que vous faisiez le fusil au bras, qu’est-il arrivé? qui avez-vous rencontré?

' — Il ne nous est rien arrivé d’abord, répondit le jeune paysan , et nous n’avons point fait de mauvaise rencontre ; bien au contraire , nous trouvions partout des braves gens qui nous recevaient chez eux. La jeunesse venait se joindre à nous. Ceux qu’on appelle les patriotes se cachaient : ils avaient peur, surtout quand ils entendaient dire que le P. Massiot était avec nous. Il faut voir comme tout le monde tremble quand on parle du P. Massiot 1 Ah! c’est un saint homme celui-là! Chacun en fait des louanges.... M. le comte lui-même a toujours son nom à la bouche : l’autre jour, il a dit, en présence de nous tous : « Le P. Massiot ! c’est un fanatique! »

A cette singulière interprétation, Mme de Rocabert ne put s’empêcher de sourire et de s’écrier avec un mouvement d’épaules :

« Tu perds le til de ton récit, mon pauvre Tisté.

Quoi ! il ne vous est rien arrivé de plus extraordinaire?

— Rien, absolument, répondit-il en secouant sa grosse tête, rien, si ee n’est l’affaire de ce matin.

— Ah ! c’est justement ce que je veux savoir, s’é-

cria la vieille dame ; dis vite, et n’oublie rien si tu peux. - .

— Ça n commencé au point du jour, reprit Tisté d’abord d’un ton flegmatique, puis en s’animant graduellement. Nous étions peut-être cinq ou six cents sur la route d’Avignon. En arrivant- au bac de la Durance, nous avons rencontré une bande de républb cains: ils étaient sur l’autre bord , le long de la chaussée, criant et hurlant leurs chansons abominables. Le P. Massiot s’est mis à nous parler alors.... je ne sais pas ce qu’il a dit ; mais lé sang nous bouillait à tous.... Ah ! ah ! il fallait voirl chacun de nous se sentait capable d’en écharper trois ou quatre, de ces brigands 1 Le P. Massiot a sauté bravement dans la barque avec une vingtaine d’hommes pour passer la rivière, et M. le comte nous a commandé de faire feu sur les républicains ; tout de suite ça a balayé la chaussée ; les uns tombaient, les autres se retiraient en désordre 1 Alors un petit scélérat de patriote, un garçon de douze ans peut-être , s’est retourné tout seul une hache à la main, et il est venu pour couper la traille, afin que la barque qui était déjà près du bord allât en dérive.... mais le P. Massiot ne lui en a pas laissé le temps : il l’a ajusté et l’a jeté par terre roide mort!

— Un enfant, mon Dieu ! murmura Hélène glacée

d’horreur. < . .

Nous avons tous passé alors! continua Tistô avec exaltation, et nous avons commencé la bataille!... Je ne me connaissais plus ; j’étais comme un lion ; et le P. Massiot !... il allait toujours en avant en tirant des coups de fusii, et je le suivais 4e mon mieux.... M. le comte avait mis le sabre à la main; il tuait tous ceux qui se trouvaient sur son passage... Ah! les scélérats ! les huguenots ! les brigands de patriotes ! ils y auraient tous passé !...

Par malheur, au moment où nous étions en train de les exterminer, il leur est venu un renfort.... Quand ils ont vu de loin cette troupe qui arrivait du côté d’Avignon, avec le drapeau rouge en tête, ils ont repris courage et se sont ralliés. Les autres les ont bientôt rejoints, et tous ensemble sont tombés sur nous.... C’est alors que le P. Massiot a été blessé. Nous avons reculé, et je ne sais pas bien ce qui s’est passé, après ce moment, attendu que, comme je m’en allais à reculons en tirant toujours quelques coups de fusil, j’ai trébuché dans un fossé à moitié plein'd’eau.... Il m’a fallu du temps pour me remettre sur mes jambes. Quand je suis sorti de là, j’ai vu les nôtres qui couraient à travers champs.... Le P. Massiot nous avait dit, avant la bataille, qu’en cas de déroute les gens du Roeabert devaient se rallier à cet endroit qu’on appelle le col du Luberon. Avant midi, nous y étions tous arrivés la vie sauve, et tout de suite nous nous sommes jetés dans la montagne pour revenir

— Tu ne sais pas si les républicains ont continué leur marche à travers le pays? demanda Mme de Rocahert.

— On a dit beaucoup de choses, mais je n’y ai pas pris garde, répondit le jeune paysan.

— N’as-tu pas entendu parler du citoyen Montarieux ? dit alors Hélène en faisant un effort de courage pour articuler celle question.

— Si fait, mademoiselle, s’écria Tisté en serrant les poings; c’est lui que le P. Massiot appelle le féroce Jacobin. Il est venu exprès de Paris pour se mettre à la tète des patriotes !... Oh! c’est un grand scélérat, celui-là !...

— Va, mon garçon, va te reposer maintenant, reprit Mme de Rocabert; tout ce que je souhaite, c’est que celle campagne soit la première et la dernière que tu fasses de ta vie !

Toute la nuit, cependant, on fut en mouvement dans le château ; les paysans, qui déjà y avaient mis en sûreté leurs récoltes et leurs effets les plus précieux, se hâtaient de s’y réfugier avec toute leur famille. Tandis qu’ils allaient chercher un asile dans ces murs inexpugnables, les pâtres conduisaient leurs troupeaux sur les cimes de la montagne. Quand-lc jour parut, il n’y avait plus un seul habitant ni une seule tète de bétail dans la vallée.

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