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Hélène se hâta d’obéir et disparut par la porte du fond, tandis que Marcellin Monlarieux entrait; il entrevit seulement le Ms de sa robe. M. de Blanquefort avait vivement poussé à l’écart la table où il écrivait. Il alla de quelque pas au-devant de Monlarieux et le salua avec la parfaite aisance d’un homme du monde qui reçoit la visite la plus indifférente. Monlarieux était troublé, lui; il s’approcha de la cheminée en balbutiant quelques paroles sans suite, jeta un regard sur le siège vide d’Hélène, sur la broderie qu’elle avait laissé tomber en s’en allant, et s’assit en face du comte, qui lui dit avec une nouvelle inclination.
« Excusez-moi, monsieur, si je ne vous ai pas encore demandé des nouvelles de M. votre père ; je suppose que vous l’avez laissé en bonne santé?
— Oui, monsieur, je vous rends grâces, répondit Montarieux respirant à peine.
— Vous avez dù traverser des chemins affreux, continua M. de Blanquefort du-même ton de politesse aisée; la saison commence à être mauvaise pour voyager.
— Il est vrai, monsieur, » réponditi-Montarieux en faisant un effort pour se remettre et reprendre son sang-froid : il s’était attendu à un accueil beaucoup plus sec, et le ton presque amical du comte lui causait un étonnement mêlée de joie qu’il ne pouvait dissimuler entièrement. « Je n’aurais pas fait ce voyage sans des motifs pressants, reprit-il d’une voix plus assurée; les circonstances sont graves ; des personnes que j’honore, et dont la vie m’est aussi précieuse que ma propre vie, sont, je crois, en péril ; je suis venu pour les en avertir. »
Le comte ne répondit pas et demeura impassible.
a 11 arrive tous les jours à Paris des dénonciations, ajouta Montarieux, les émigrés ont des agents partout; on conspire, ici....
— Peuhl c’est bien possible, fit M. de Blanqüefort en se renversant dans son faüleuil.
— C’est certain, continua le jeune homme; un prêtre réfractaire* un moine appelée dom Massiot, est l’âme de la contre-révolution dans ce pays. Il a fait beaucoup de mal déjà. On nous le signale comme un homme très-actif, très-dangereux. D’autres noms figurent sur ces. listes d’accusation; le vôtre y est, monsieur.
— C’est bien de l’honneur qu’on me fait, répliqua le comte sans s’émouvoir. ,
' — Je ne viens pas vous demander ce qu’il y a do vrai dans cette.dénonciation, reprit vivement Montarieux; je viens seulement vous en avertir et vous supplier de prendre garde.... Ah ! monsieur, puissions-nous nous entendre î J’ose presque l’espérer en ce moment. Il ne m’appartient pas de juger vos convictions, mais je suis certain qu’elles ont le môme but que les miennes, que vous voulez, eomïne moi, la gloire et le bonheur de votre patrie.... »
Et, comme le comte parut répondre par un geste d’assentiment, le jeune républicain, encouragé, reprit la parole pour achever sa pensée. Il expliqua avec toute l’emphase de l’époque, mais avec une chaleur vraie cependant, ses sentiments et ses opinions politiques. M. de Blanqüefort écouta sans sourciller cette espèce de profession de foi'; sa figure ne trahit aucim des sentiments de son âme. Quand Montarieux cessa
m HÉLÈNE.
de parler, il s’inclina avec un geste de froide adhésion, comme un homme qui refuse absolument la controverse, et, changeant subitement de propos, il dit d’un ton dégagé :
« M. votre père possède-t-il toujours sa belle terre des environs de Vapcïuçe?
— Oui, monsieur, lui répondit le jeune homme, étonné de le voir se renfermer si obstinément dans les banalités de la conversation; c’est là que mon père compte se retirer dès qu’il aura acquitté la dette de tout bon citoyen envers la patrie. Lorsque j’aurai payé moi-même cette dette de dévouement, j’irai le rejoindre dans sa retraite. Fasse le ciel que ce soit bientôt et que je retrouve enfin cètte existence heureuse et calme qui me semblait prpmise autrefois....
— G’esJL là le but auquel devraient aspirer tous les hommes : le repos des champs, le bonheur calme de lu famille après les luftes de la vie politique, » fit insidieusement le comte.
Cette parole alla au. cœur de Montarieux, et acheva de l’abuser. 11 crut tout à coup que les intentions de M. de Blanquefort n’étaient pas entièrement changées et qu’il pouvait espérer encore -d’obtenir là main d’Hélène. Il osa alors prononcer son nom et dit le cœur palpitant ;
« Je ne vois pas ici Mlle de Blanquefort; permettez-moi, monsieur de -yous demander de ses nouvelles.
-T- Ma fille sera sensible à ce souvenir, répondit le comte ; elle aurait eu aussi l’honneur de vous recevoir ce soir, sans un léger mal de tète qui l’a fait rentrer de bonne hetire dans sa chambre. »
Montarieüx sc leva pour prendre congé ; il était fort agité, et avant de sortir il dit d’une voix émue, comme un homme qui prend une subite résolution :
« Je vous en supplie, monsieur, faites-moi la faveur • de me recevoir encore demain. ■ \
— Je serai à vos ordres quand il yous plaira, ré-
pondit le comte avec courtoisie ; demain matin si vous ** voulez. ' .
— Oui, monsieur;- à demain, » dit Montarieüx en
se retirant. 1 • .
M. de Blanquefort le reconduisit jusqu’à l’escalier et rentra ensuite dans le salon, les sourcils froncés, urt sourire sardonique sur les lèvres. Un moment après Suzette entra pour annonce!* que sa maîtresse, se trouvant un peu fatiguée, allait se mettre au lit.
« C’est bien , répondit le comte ; allez la retrouver, Suzette, et ne la quittez pas qu’elle ne soit endormie. »
Lorsque la suivante retourna vers Mlle de Blanquefort, elle la trouva à sa fenêtre les bras appuyés sur le balcon.
« Jésus ! mademoiselle, vous allez vous rendre malade! s’écria-t-elle ; il ne fait pas bon regarder les étoiles par un temps si froid. »
Hélène se releva rêveuse, en jetant un regard le long de la rue, où un homme passait sans bruit comme une ombre.
« Monsieur vous souhaite une bonne nuit, lui dit Suzette, il m’a biéfi recommandé de rester près de vous jusqu’à ce que vous soyez endormie. ’
— En ce cas, ma pauvre enfant, -je croîs que tu
veilleras ici toute la nuit, » répondit Hélène en passant la. main sur ses yeux brûlants.
Montarieux se promena encore longtemps sous la fenêtre, derrière laquelle une faible clarté parut toute la nuit. Il avait revu Hélène ; il avait reconnu à travers l’obscurité cette longue chevelure noire, cette taille de reine , et il était enivré* d’amour et d’espoir.
Tandis que le jeune républicain était en visite chez le gentilhomme royaliste, les démocrates du pays se disposaient à lui donner une sérénade ; déjà la foule stationnait autour de sa maison, et tout le quartier était illuminé comme pour une réjouissance publique. Lorsque Montarieux traversa la place pour rentrer chez lui, l’enthousiasme éclata, et loutes les voix entonnèrent l’hymne révolutionnaire : le comte entendit du fond de sa demeure ces chants patriotiques, et il murmura en se promenant à grands pas dans le vaste salon :
, «Va! réjouis-toi, triomphe , vain et imprudent ennemi ! tu n’aüras pas le cœur si joyeux demain! »
Un moment après, il se rapprocha de la table, choisit quelques lettres qu’il cacha derrière le trumeau de la cheminée, et jeta ensuite le reste de sa correspondance dans le feu.
Le lendemain, dans la matinée, Marcellin Montarieux se présenta chez M. de Blanqucfort. Celui-ci l’attendait dans une galerie qui faisait suite au salon, et où l’on se réunissait autrefois les jours de réception et de gala. On apercevait tout d’abord, en entrant dans cette pièce, un grand tableau qui représentait Mme de Blanquefort assise sous un berceau
de verdure et tenant dans ses bras Hélène encore enfant. Montarieux leva les yeux sur cette toile et la considéra un moment avec une visiblé émotion.
« Vous n’aviez peut-être jamais vu ce tableau, lui dit le comte; je l’avais emporté, et, durant mes voyages sur mer, il a toujours été suspendu dans ma cabine. C’est une belle peinture; le portrait de ma fille est encore d’une parfaite ressemblance. » - '■
— Oui, voilà bien ses traits, son regard céleste ! » murmura Montarieux avec une tendre admiration.
Et après un moment de silence, il ajouta en sc tournant vers le comte :
« Il a fallu, monsieur, le souvenir de nos anciennes relations de famille pour m’encourager à la démarche que je fais en ce momeHt. Il s’agit des intérêts les "plus chers à mon cœur. J’ai besoin, pour . oser m’expliquer, de me rappeler la bienveillance que vous me témoigniez autrefois. »
Il se tut, supposant que le comte Pavait compris, et qu’il allait manifester d’un mot, d’un geste, ses ■„ dispositions ; mais celui-ci demeura impénétrable et lui dit simplement ; -
« Achevez, monsieur.
— Je dois commencer par un aveu, reprit le jeune homme d’un accent ému et grave qui témoignait combien il sentait profondément ce qu’il allait dire ; j’aime mademoiselle votre fille; je l’aimais déjà lorsqu’elle est retournée au couvent il y a quatre ans. Ceci vous étonne, monsieur? bien des gens seraient comme vous incrédules et trouveraient que çette passion d’un écolier pour une petite pensionnaire est un véritable enfantillage.... Comme ils se trompe-
raient!... J’étais bien jeune, en effet, quand j’ai commencé à aimer Mlle de Blanquefort. Depuis lors, je suis devenu un homrûe ; j’ai vécu dans un monde nouveau et me suis mêlé aux affaires publiques. Le mouvement qui entraîne tous les hom mes de notre époque m’a emporté aussi, bt j’ai pris part à des luttes terribles. Eh bien ! jamais ces grands intérêts ne m’ont absorbé entièrement ; jamais je n’ai passé tout un jour sans me rappeler celle à laquelle mon cœur n’a cessé d-’appartenir. J’ai gardé précieusement des fleurs desséchées qu’elle me donna un jour, et souvent j’ai regardé les larmes aux yeux, ces fragiles reliques.... Ceci vous paraît peut-être une folie, une exaltation romanesque-,...
— Continuez, monsieur, dit le comte avec un léger
sourire. . - *
— Ah ! monsieur, reprit le jeune homme, c’est un sentiment sérieux et profond d’où dépend le bonheur de ma vie ; si vous saviez combien de fois ce cher et douloureux souvenir m’a jeté dans une sorte de désespoir ! L’exiStênce me devenait odieuse quand je considérais les obstacles qui s’opposaient à mon bonheur. Mon père, auquel j’avais avoué le secret motif de la tristessè où il me voyait quelquefois plongé, mon père essayait de me consoler, tantôt en me poussant dans les affaires publiques, tantôt en me montrant une espérance éloignée. Mais j’étais- toujours malheureux, parce que je ne pouvais ni me distraire de mon amour, ni me contenter d’un si douteux espoir. C’est dans ces sentiments que je suis revenu ici. Hier encore le bonheur auquel j’aspire aujourd’hui me semblait impossible. Mais depuis que
je suis rentré dans cette maison, les obstacles qui m’effrayaient ne m’ont plus semblé invincibles ; mes premières espérances se sont ranimées , et je viens vers vous, je viens, le cœur rempli de dévouement et d’amour, vous demander la main de Mlle de Blanquefort. »
Le comte avait écouté la fin de ce discours d’un air impassible et sans proférer un mot. Avant de répondre, il regarda un instant Montarieux en face, et, changeant tout à coup de visage, il dit d’un ton bref et avec un accent inexprimable :
« AU ! vous me demandez Mlle de Blanquefort en mariage, citoyen Montarieux ! Eh bien ! voici ma détermination et ma réponse: Plutôt que de donner ma fille à un républicain, à un montagnard, je la tuerais de ma propre main!... »
Montarieux pâlit à cette déclaration ; mais aucune expression de colère, d’étonnement ou de douleur, ne parut sur son visage; il se leva avec effort, comme un homme dont les genoux chancellent, et fit un pas vers la porte.
« Ah ! les républicains veulent épouser des demoiselles nobles ! poursuivit le comte avec l’accent d’un froid mépris ; après avoir insulté tout ce qu’il y a de saint et de sacré parmi les hommes, outragé la majesté royale, égorgé les femmes et les prêtres, ils viennent les mains couvertes de sang, nous demander nos filles!... mais nous ne leur livrerons pas ces victimes 'innocentes !... qu’ils cherchent dans les familles républicaines des épouses dignes d’eux!... nous ne subirons jamais la honte de. leur alliance!... Allez, citoyen Caïus Montarieux , allez vous venger
de mon refus en me dénonçant aux républicains, aux bonnets rouges !... je méprise leur haine, leur rage sanguinaire, et vous, je ne vous.crains pas!...
— Vous .avez raison, monsieur le comte! » répondit douloureusement Montarieux, et aussitôt il se retira.
Dès qu’il fut sorti, Hélène rentra par la porte du fond, et venant droit à M. de Blanquefort, qui était l'esté debout au milieu de la galerie, elle lui dit avec un accent indicible de douleur et de reproche :
« Ah ! mon père, vous avez le droit de lui refuser ma main, mais non pas celui de l’insulter ! »