‹ HélèneChapitre 12 sur 16 · LE SAUT DU ROCABERT · texte numérisé non relu

LE SAUT DU ROCABERT

Rien n’annonçait pourtant que les bandes républicaines se fussent répandues le long de la rive droite de la Durance; selon le rapport de quelques hommes qui descendirent dans la matinée jusqu’au pied du Luberon, la plaine semblait déserte. Seulement, un paysan qui venait d’Avignon leur avait dit qn’on rencontrait beaucoup de troupes de ce côté, et que les patriotes se levaient en masse pour marcher sur Marseille.

Cette journée s’écoula tranquillement; le comte, armé de sa longue-vue, resta longtemps sur la plateforpie, en dehors du château; dom Massiot, debout malgré ses blessures, alla prêcher les paysans réunis sous les voûtes fraîches et sombres d’une longue salle basse, qu’on appelait encore la salle des Gens d’armes.

Le lendemain, de très-bonne heure, l’homme qui était de guette sur les remparts annonça qu’un vieillard couvert de haillons, et la besace au dos, commençait à gravir la montée. Le comte vint luimême reconnaître ce personnage, et, après l’avoir attentivement regardé, il dit au P. Massiot, qui accourait de son côté :

« C’est le frère Tiberge ! quel homme pour changer de visage à volonté 1 Je l’ai pris pour un vieux mendiant, et, s’il n’eût pas eu son bâton de lambrusque, qu’il a levé en m’apercevant, je n’aurais pu le reconnaître. » -, ,

Ce faux mendiant était un ancien frère lai de l’ordre des Feuillants, lequel faisait le dangereux métier d’espion. 11 était affilié aux Jacobins, fréquentait les clubs, et se tenait au courant de toutes les motions qu’on y faisait contrôles royalistes. Jiévoué corps et âme au P. Massiot, il lui avait plus d’une fois sauvé la vie en lui signalant les moyens qu’on allait prendre pour l’arrêter. En ce moment, il venait lui rendre compte de ce qui s’était passé la veille au club de P....

« Hier soir, dit-il, la séance était présidée par le fils Montarieux. Ils étaient au moins trois cents dans l’ancienne église où se tient maintenant le club. Comme d’habitude, je m’étais mêlé avec les plus furieux. La discussion était sur les moyens à prendre pour arrêter le révérend P. Massiot.

— Savent-ils où je suis? demanda le moine.

— Oui, mon révérend père, répondit Tiberge ,*ils le savent; mais on leur a fait, d’ailleurs, un faux rapport ; des gens mal renseignés ont répandu le

bruit que M. le comte n’a pas pu regagner les gorges du Luberon avec ses hommes, et qu’il s’est jeté, au contraire, du côté du Mont-Ventous. Alors ceux du club, s’étant figuré qu’il n’y a personne ici avec Votre Révérence que des femmes et des enfants hors d’état de tirer un coup de fusil, ont décidé d’y faire aujourd’hui môme une visite domiciliaire afin de vous arrêter. Caïus Montarieux , comme on l’appelle maintenant, a d’abord combattu cette proposition, et, quand il a vu que personne ne se rangeait à son avis, il a demandé qu’on désignât vingt-cinq hommes pour cette expédition , et s’est réservé de les commander en personne.

— Eh bien ! nous les attendons 1 * s’écria le P. Massiot en frappant du pied le sol de la plate-forme et en mesurant de l’œil les précipices qui l’environnaient.

M. de Blanquefort releva aussi la tôle avec un geste de défi, puis il dit froidement : « La séance du club s’est-elle prolongée fort tard ?

— Environ jusqu’à l’heure des matines, répondit naïvement le frère lai. Lorsque je suis sorti de la ville au point du jour, il y avait déjà quelques hommes en bonnet rouge devant le logis de Caïus Montarieux ; dans une heure, peut-être, toute cette troupe sera ici.

— Entrez, entrez, cher frère, » dit le P. Massiot en passant le premier sous la voûte.

Le bruit s’était déjà répandu dans le château, qu’un étranger venait d’arriver ; Hélène accourut, et vit, non sans surprise, son père arrêté au milieu de la cour avec un gueux qui semblait lui parler familière-

ment ; die demeura debout sur les dernières marches de l’escalier, les observant avec une curiosité inquiète. Un moment après, le comte se rapprocha de la porte et cria, en se tournant vers un groupe de paysans qui paraissait attendre ses ordres : « Les hommes à la herse ! » . .

A ce commandement, les paysans montèrent dans une petite chambre construite au-dessus de la voûte, qu’on appelait encore le corps de garde, et,- deux minutes plus tard, Hélène vit avec un étonnement inexprimable la herse s’abaisser devant la seconde porte. , ,

« Mon père ! s’écria-t-elle en allant vers le comte, est-ce que nous sommes menacés de quelque attaque ?

— Rentrez, ma fille, dit-il impérieusement sans lui répondre, rentrez ; votre place n’est pas ici en ce moment.

— Si fait, mon père, car vous allez courir peutêtre quelque danger, » lui répondit-elle d’un air résolu et avec le vague pressentiment de ce qui devait arriver.

Le comte n’insista pas, mais il ordonna que tout le monde se tînt par delà l’enceinte de la pemière cour, sans faire aucun mouvement, aucun bruit qui pût faire soupçonner qu’il y avait tant de gens dans le château. Hélène se retira alors et alla avertir sa marraine de ce qui se passait.

« Rassurez-vous, mon enfant, lui répondit la vieille dame sans s’emouvoir ; quand même il y aurait une armée sous ces murailles, nous n’aurions rien à craindre : depuis des siècles on dit, en manière de

proverbe, qu’une bergère avec sa quenouille suffirait pour garder le Rôcabert.

— Plût au ciel, en ce cas, que je fusse seule ici pour le défendre ! s’écria Hélène ; ah ! ma chère marraine, le P. Massiof est resté, avec les frères de Suzette , dans le corps de garde ; s’il guette de là quelqu’un, c’est pour le tuer.

— Pourquoi ? Ce serait inutile, puisque personne ne peut pénétrer de force dans. le château; fussent ils cent contre la herse, , ils ne l’ébranleraient pas, et c’est à peine s’ils pourraient entrer une trentaine à la fois sous la voûte; on les empêcherait même d’aller plus avant que la plate-forme, en fermant la première herse.

— On l’a laissée ouverte ; qui sait pourquoi ? » murmura Hélène frappée d’une crainte vague.

Elle sortit alors sur la terrasse, parcourut la vallée du regard et rentra précipitamment en s’écriant :

« Je vois une troupe de gens armés qui débouche dans le chemin! Leurs fusils reluisent au soleil.... Oh ! ma bonne marraine, ce serait donc vrai ce qu'a dit ce moine !

— Quoi donc ? qü’ a-t-il prédit qui puisse vous effrayer à ce point, mon enfant ? demanda vivement la bonne dame.

— Hélas ! toutes sortes de malheurs, » répondit Hélène sans oser s’expliquer davantage.

Puis elle retourna sur la terrasse; mais, de ce point, on ne dominait qu’une partie de la vallée, et on ne pouvait apercevoir que les premières rampes du rude chemin qui aboutissait au château.

« Venez, nia chère Hélène, dit alors Mme de Ho-*

cabcrt; il y a non loin dfici un endroit d’où nous pourrons observer, sans être aperçues, tout ce qui se passe. Venez ; suivez -moi. »

A ces mots, elle gagna l’extrémité de la terrasse, et parcourut d’un pied encore agile le Chemin de ronde qui longeait le rempart; pénétrant ensuite , dans des passages qu’Hélône ne connaissait point, 'et gravissant un, escalier semblable à une échelle de pierre, elle entra dans un réduit situé an-dessus du corps de garde et éclairé par des meurtrières dont la baie s’ouvrait en biseau, dans l’épaisseur du mur. Une étroite fenêtre qui donnait sur la cour laissait pénétrer, en ce moment, un gai rayon de soleil à travers les fentes- de son vantail de. chêne, et jetait un jour clair dans cette logette où personne n’était venu depuis nombre d’années. Les oiseaux de proie y faisaient leur nid, et la voûte était tapissée de ces grandes toiles semblables à des lambeaux de gaze que les araignées filent contre les vieux murs. Du haut de cette espèce d’observatoire où se tenait jadis le guetteur, on découvrait une grande partie de la vallée, le chemin suspendu entre des précipices et la plate-forme sur laquelle s’ouvrait la porte du château. Les deux dames s’approchèrent des meurtrières et regardèrent en bas. Déjà une troupe d’une vingtaine d’hommes gravissait l’immense rocher au sommet duquel s’élevait le Roeabert.

Hélène reconnut alors Montarieux ; il marchait le premier, la tête découverte et son bonnet phrygien à la main. Une longue redingote à lisérés rouges descendait jusque sur ses bottes à revers fauves ; il portait en ceinture l’écharpe tricolore et avait le

sabre au côté. Les gens qui le suivaient .étaient en carmagnole, en bonnet rouge, et armés de fusils.

« Voilà donc des Jacobins ! dit la vieille dame en considérant avec plus de curiosiié que de frayeur la bande qui s’approchait ; ils sont bien téméraires de s’aventurer sur une pareille route !

— Juste ciel ! que va-t-il arriver s’ils montent jusqu’ici ? s’écria Mlle de Blanqüefort.

— Rien du tout, mon cher cœur, répondit Mme de Rocabcrt ; comme la herse est baissée, ils n’entreront pas; et se trouvant ainsi à la porte, ils s’en retourneront tout naturellement comme ils sont venus.

— Dieu le veuille ! * murmura Hélène ; et allant vivement vers la fenêtre, elle essaya de voit* ce qui se passait dans la cour. « Personne ne bouge là-bas, reprit-elle, je n’aperçois âme qui vive.... Mais mon père et dom Massiot, où sont-ils donc?

— Ici dessous, je pense, répondit Mme de Rocabcrt ; nous allons savoir ce qu’ils y font. »

A ces mots ellè appuya le pied sur le carrelage qui formait le plancher ; un de ces carreaux de terre était mobile et il découvrait, en se relevant, une ouverture pratiquée dans le plafond de l’étage inférieur et dissimulée entre les poutres. Ce trou, qu’on appelait un judas, servait à observer-les gens qui se trouvaient dans le corps de garde< Hélène en se baissant aperçut tout d’abord M. de Blanqüefort et le P. Massiot au milieu d’une douzaine de leurs hommes, parmi -■** lesquels se trouvait l’étranger arrivé deu* heures auparavant.

« Comme ils sont tranquilles et sileneiçüx ! dit-

elle à voix basse. Oh ! le P. Massiot a un visage qui fait peur.

— Qu’est-ce qu’il médite donc ? murmura la vieille dame avec quelque inquiétude.

— Écoutez ! écoutez ! dit Hélène en prêtant l’oreille ; voilà cet étranger qui parle d’un ton animé. *

Le frère Tiberge, caché derrière la petite croisée du corps de garde, signalait les arrivants.

« Je les connais tous ! s’écria-t-il avec une expression farouche; celui qui marche le premier, c’est le fils Montarieux, le terroriste, l’ami de Robespierre.... Tous ceux qui le suivent sont des Jacobins... Il n’y en a pas un qui n’ait les mains rouges du sang des royalistes.... Voilà Janes le cordonnier, celui qui a pendu à un réverbère M. le marquis de C.... Voilà les deux frères Simon, qu’on a surnommés les pourvoyeurs de la guillotine! Ils sont tous acoourus.... Ils sont devant vos yeux!... »

Cette lugubre énumération exalta jusqu’à la frénésie les hommes assemblés dans le corps de garde ; tous frémissaient de rage ; l’un des frères de Suzette s’écria :

« Nous allons leur faire subir le châtiment de leurs crimes !

— Encore un moment, mon fds ! répondit dom Massiot, l’œil ardent, les lèvres blêmes et en serrant la main avec un geste terrible.

— Juste ciel ! dit Mme de Rocabert, est-ce qu’il » voudrait*faire une exécution de tous ces gens-là ?

— Il tuera celui qui les commande, c’est certain ! murmura Hélène avec désespoir ; je le verrai mou-

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rir !... Oh ! si je pouvais l’empêcher de venir jusqu’ici!... » ' *

A ces mots elle courut vers la meurtrière, et passant le bras à travers cette étroite -ouverture, elle agita vivement la main pour faire signe à ceux qui arrivaient sur la plate-forme de s’éloigner. Mai? ils ne remarquèrent pas cette main frêle, étendue au-dessus de leur tête comme pour les protéger. Marcellin Montarieux seul l’aperçut au moment où il allait franchir la porte; et frappé de surprise, ne sachant de quelle manière interpréter ce geste d’une personne qu’il ne voyait pas, il s’arrêta et demeura en arrière, tandis que les siens pénétraient en tumulte sous la voûte et commençaient à vociférer.

Presque au même instant le comte cria d’en haut : « A la herse!... » Et ce commandement n’était pas achevé, que le formidable engin tombait lourdement : Montarieux seul était resté en dehors sur la plate-forme; tous les autres étaient pris entre les deux grilles.

« Voilà ce que voulait le P. Massiot! dit Mme de Rocabert avec stupeur ; ces gens-là sont en son pouvoir !...'

— Non pas tous ! s’écria Hélène.

— Allons ! allons là-bas , mon enfant ; il s’agit d’empêcher un massacre, reprit la vieille dame avec énergie ; ces hommes sont des ennemis, je le sais ; mais je ne veux pas qu’on les tue pour ainsi dire sous nos yeux !... »

Gomme elle prononçait ces mots, une épouvantable clameur lui coupa la parole ; des cris lamenta-

blés retentirent jusqu’au fond de la vieille forteresse; puis, tout à coup, il se fit un grand silence. Les deux femmes étaient demeurées immobiles l’une devant l’autre, et glacées d’horreur ; elles comprenaient que quelque épouvantable exécution venait de s’accomplir. Hélène se retourna en tremblant et regarda au dehors; Montarieux était encore sur la plate-forme ; ,mais il avait reculé jusqu’au parapet. Son visage était très-pâle, et il regardait devant lui d’un œil fixe. .

Sans hésiter, sans proférer une seule parole, les deux daines se hâtèrent de descendre ; mais en entrant dans la cour elles s’arrêtèrent comme pétrifiées ; il n’y avait plus personne sous, la voûte, et un gouffre s’était ouvert entre les deux grilles. Dom Massiot était là; il se rapprocha de la vieille dame, et lui dit avec l’accent d’une joie farouche :

« Vous demandiez, madame, ce que c’était que le saut du Rocabert ? Eh bien, le voilà !

— Ils sont donc tombés tous là dedans ? dit-elle en détournant la tête avec un mouvement d’horreur.

— Est-ce qu’ils nous ont jamais fait grâce, à nous? s’écria le moine.

— Non ! mais vous allez encore plus vite qu’eux en besogne ! » répliqua Miqe de Rocabert avec une secrète indignation.

Cependant Hélène s'était .rapprochée de son père, dont elle suivait avec anxiété tous les mouvements. Il donnait des ordres aux hommes réunis dans le corps de garde. Ils manœuvrèrent de nouveau, et le plancher qui avait basculé comme un pont-levis.

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entre les deux grilles, ferma le gouffre en retombant. Alors le comte dit en regardant du côté de la plateforme :

« Il y a encore quelqu’un là dehors..,.

— Un homme seul! un homme qui ne pourrait pas se défendre ! s’écria Hélène en se mettant nudevant de son père, les bras étendus.

— C’est Caïus Monlarieux! » dit le frère Tiberge en sortant du corps de garde avec un fusil ; et visant à la tôle, il tira....

La balle toucha Monlarieux au front , mais elle sillonna la peau seulement et ne lui fit qu’une légère blessure. Il mit la main à ses pistolets de ceinture et s’avança résolùment. , '

« Retirez-vous, monsieur, fetirez-vous, au nom du ciel! lui cria Hélène éperdue; sauvez-vous.... je vous en conjure à genoux !... » -

Il demeura encore un moment imipobilc en la regardant à travers la herse, ensuite il regagna lentement le chemin bordé de précipices.

« Il s’échappe ! dit Tiberge en faisant un signe au P. Massiot et en rechargeant son fusil. #

— Mon père, s’écria violemment Mlle de Blanquefort, souffrirez-vous qu’il soit assassiné sous vos yeux?...

— Laissez-le aller, dit. le comte en arrêtant le bras du frère Tiberge; nous le retrouverons une autre fois.... »

Marcellin Montarieux se retira ainsi librement. Au moment où il disparaissait, le comte, qui l’avait suivi du regard, dit froidement à sa fille :

« Savez-vous qu’il s’était mis à la tête de ces misé-

râbles qui venaient ici croyant n’y trouver que des femmes sans défense ? Savez-vous que c’étaient des agents du tribunal révolutionnaire qui marchaient sous ses ordres, et que quiconque tombe entre leurs mainls meurt sur l’échafaud ?

— Non, mon père, je ne le crois pas aussi cruel, aussi infâme, répondit Hélène avec fermeté ; s’il commandait ces hommes sanguinaires, c’était pour nous protéger et nous défendre contre eux....

— Est-ce qu’il l’aurait pu ! s interrompit dédaigneusement le comte. Puis, montrant d’un geste énergique l’endroit où tant de malheureux venaient de périr, il ajouta : « Nous avons su nous défendre nous-mêmes ! »

Après celte terrible matinée, une morne tranquillité régna dans le château. Sur le soir, Mme de Rocabert envoya chercher secrètement l’abbé Jansenne, qui, bien qu’on eût fermé son église, était demeuré parmi ses ouailles. Il arriva au Rocabert avant le jour, et la bonne dame lui lit dire, dans la chapelle, une messe des morts.

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