LES MAUVAIS JOURS
Deux jours plus tard, vers le soir, M. de Blanqucfort entra dans le salon en habit de voyage et un paquet cacheté à la main.
« Ma chère Hélène, dit-il en allant vers sa fille, qui s’était relevée toute pâle et tremblante, point de faiblesse, point de larmes, je vous en supplie.... ma résolution est arrêtée.
— Ah ! mon père, dit-elle d’une voix à peine intelligible et en contenant sa douleur, j’avais cru.... j’avais espéré que vous resteriez maintenant....
— Je ne le puis pas, je ne le dois pas, ma fille, répondit-il avec fermeté.
—En quittant ce château vous serez arrêté peut-être, continua Hélène ; la loi contre les émigrés est terrible.... et l’on vous considérera comme un émigré....
13G ilÉLÈNÉ.
— Je le pense, répondit-il froidement ; d’apres le décret, je suis condamné à mort depuis près d’une année, ainsi que les meilleurs gentilshommes du pays; mais nous avons appelé de cet arrêt les armes à la main.... notre cause n’est pas perdue, et nous allons nous battre dans la Vendée.
— Et vous partez seul , mon père ! demanda Hélène.
— Le P. Massiot m’accompagne, répondit-il ; nous allons joindre dans le Bocage M. de Lescurc; déjà le chevalier -de Vernègues doit être avec lui.
— Mon cousin ! s’écria Mlle de Blanquefort avec
un douloureux étonnement. Hélas ! pourquoi est-il revenu?... » ^
Le comte fronça le sourcil et ne répondit pas. Puis, prenant la main d’Hélène, il lui dit gravement :
« Votre cousin va faire sous mes yeux ses premières armes; ma fille, je ne le considère plus comme mon neveu, car j’espère bientôt l’appeler mon fils. »
A ces mots il la serra contre sa poitrine, ët, se retournant vers Mme de Rocabert, il lui remit le pli qu’il tenait à la main..
« Ce sont mes dernières volontés, dit-il ; si je succombais, continuez vos bontés à Hélène. Vous me remplacerez, madame.... déjà vous avez remplacé la mère qu’elle a perdue. »
Mme de Rocabert lui serra silencieusement la main ; il embrassa encore sa fille et sortit précipitamment du salon.
Les deux femmes demeurèrent un moment immobiles, en prêtant machinalement l’oreille au bruit des
portes qui se refermaient derrière le comte; puis Hélène retomba sur un siège en s’écriant avec désespoir : « Il est parti ! »
Alors Mme de Rocabert lui prit les mains et tâcha de la consoler.
« Ma pauvre enfant, dit-elle, ne . vous désolez pas ainsi. Vous vous exagérez beaucoup les dangers que va courir votre père. A votre place, je serais plus tranquille. On en revient de ces expéditions. Au lieu de vous noircir l’imagination par des prévisions funestes et de déplorer des malheurs qui n’arriveront pas, songez à ce que vient de vous dire votre père. »
Et, comme Hélène gardait le silence, elle ajouta :
« Il a clairement manifesté son intention, ce me semble, et veut vous marier au retour de cette cam- >. pagne. '
— Hélas ! s’écria-t-elle en éclatant en sanglots, c’était le dernier coup qui pût me frapper....
— Que dites-vous là, chère enfant ? interrompit la vieille dame; ce mariage vous répugne donc ?
— Je n’y avais jamais songé, non, jamais ! et je croyais que du moins il me serait permis de rester libre.
— Vous vous expliquerez avec votre père ; il ne vous mariera pas malgré vous, se hâta de répondre Mme de Rocabert.
— Je le sais, car j’aurais le courage de lui désobéir dit Hélène, avec énergie.
— Vous disiez pourtant que vous l’aimiez beaucoup, ce jeune cousin, observa la vieille dame ; vous me parliez souvent de lui.
HÉLlïNE;
— Oui, ma marraine, je l’aime de tout mon cœur, mais pas assez cependant pour l’épouser î » murmura Mlle de Blanquefort.
Mme de Roeabert hocha la tête et reprit après réflexion:
« Ceci me parait prouver clairement une chose, c’est que vous avez donné votre cœur à un autre ; c’est un secret dont je m’étais doutée. Voyons, ma chère belle, achevez de me l’apprendre, diles-moi le nom de celui que vous aimez.
— Ne m’interrogez pas, madame ! s’écria Hélène en cachant son visage ; ce nom, vous ne l’entendriez peut-être pas sans frémir....
— Pourquoi ? dit Mme de Roeabert fort étonnée ; je ne vous comprends pas, Hélène !...
— Oh ! ma chère marraine, ne m’interrogez pas ! répéta la pauvre fille avec un mouvement inexprimable de douleur et de eonfiision ; sachez seulement que ce nom je n’oserais le dire à mon père, et que peut-être, ô mon Dieu ! si j’étais maîtresse de ma main, je ne la donnerais jamais à celui que j’aime !...
— Ne parlons plus, ne parlons jamais de cela !... » dit la vieille dame consternée.
Le lendemain, lorsque Firmin déposa sur la table les papiers qui arrivaient au Roeabert une fois par semaine, Mlle de Blanquefort ne les ouvrit pas et dit tristement :
« Ma chère marraine, pourquoi chercher à savoir ce qui se passe sur cette terre désolée ? pourquoi lire ces pages sinistres qui nous font pleurer ? Je ne veux plus y jeter les yeux, je ne veux plus entendre parler de tant de crimes et de malheurs.
HÉLÈNE. ' f 39
— Je prends la même résolution ! s’écria Mme de Rocabert ; ma [chère Hélène, nous nous séquestrerons comme au temps de la grande peste ; noüs vivrons seules et séparées de tout commerce humain. »
Dès lors , en effet , ces deux femmes vécurent dans un isolement absolu, no recevant la visite d’aucun étranger et ignorant les catastrophes qui se succédaient autour d’elles,, Les paysans du Rocabert ne descendaient plus dans les villages de la plaine. Le messager avait cessé son service hebdomadaire, et c’était la mère de Suzette, une lourde campagnarde, qui allait de loin en loin pour prendre les lettres à la poste. Le comte n’écrivait qu’à de longs intervalles ; la prudence exigeait que sa correspondance fût insignifiante. Les lettres que rece- vait Mlle de Blanquefort portaient souvent une date ancienne, et lui apprenaient seulement que son père était vivant.
Mme de Rocabert était une femme d’un esprit élevé, d’une âme angélique. Elle avait été bien malheureuse, et elle savait comment se guérissent les cœurs souffrants. Au lieu de prodiguer les consolations à Hélène, elle s’appliqua à la distraire par des occupations continuelles. Le travail à l’aiguille et de longues promenades aux alentours remplissaient sa journée. Le soir, à la veillée, elle lisait tout haut quelque bon livre, ou bien elle transcrivait les meilleurs passages de ses auteurs de prédilection.
La bibliothèque de Mme de Rocabert ne contenait guère qu’une centaine de volumes; mais c’étaient des ouvragés choisis, la fleur de cette belle littérature
du grand -siècle où vécurent nos maîtres et nos modèles. Il y avait parmi ces anciennes éditions quelques raretés bibliographiques d’une époque plus éloignée, entre autres un petit in-16 orné de gravures et curieusement relié : c’était une histoire de la reine Marie Stuart, avec la relation de son supplice. Mlle de Blanquefort relisait souvent ce vieux livre { il lui semblait que l’époque actuelle avait une analogie frappante avec celle où vécut la malheureuse reine d’Écosse, et qu’il y avait aussi quelque similitude entre sa destinée et le sort de cette femme, dont la jeunesse s’éeoula au milieu des fureurs de la guerre civile.
Tout ôtait tranquille aux environs du Rocabert. On y aurait ignoré entièrement les exécutions qui ensanglantaient le Midi, si la mère de Suzette ne fût allée de temps à autre à la ville. On était alors au plus fort de la Terreur, et l’échafaud était en permanence à Orange. La pauvre paysanne revenait toujours avec un visage consterné, et lorsque Mme de Rocabert allait au-devant d’elle pour l’interroger, elle lui disait en levant les bras au ciel ;
« Madame, il y a de mauvaises nouvelles ! Je ne sais pas au juste ; mais on a mis encore beaucoup de monde en prison, et tous les jours on mène des charretées de nobles à l’échafaud v
— Ne parle pas de cela ici, répondait en frissonnant la vieille dame ; je ne veux pas que Mlle de Blanquefort apprenne ces horribles malheurs ! »
Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi ; on était sans nouvelles du comte, et les deux dames osaient à pçine se communiquer les craintes que ce long si-
lencc faisait naître dans leur esprit. Mme de Rocabert tremblait au fond de son àmc, et concevait les plus sinistres prévisions ; Hélène, moins éclairée, espérait vaguement que son père aurait repassé à l’étranger. Une lettre arriva, enfin. Dès que Mlle île Blanqueforl eut jeté les yeux sur les premières lignes, elle s’écria toute tremblante :
« Mon père m’écrit d’aller l’attendre à P..., où il doit se rendre secrètement.... et cette lettre a un mois de date.... Peut-être est-il déjà arrivé.... Mon Dieu !..:
— Il faut partir aujourd’hui même, ma chère enfant, dit Mme de Rocabert ; je vous accompagne.
— Oh ! ma bonne marraine, je n’aùrais pas osé vous le demander, » s’écria Hélène avec reconnaissance.
Les préparatifs du départ furent bientôt terminés. Celle fois on ne tira pas des écuries le lourd carrosse aux panneaux armoriés, et le vieux cocher ne remonta pas sur son siège ; Mme de Rocabert décida prudemment que; la mère de Suzette le remplacerait. On était au mois d’août et il n’y avait nul inconvénient à voyager la nuit par des chemins de traverse qui abrégeaient la distance de manière qu’on pouvait arriver à P,... le matin de très-bonne heure. Vers le soir, les deux dames montèrent dans une espèce de carriole, recouverte d’une toile' bise tendue sur des cerceaux ; elles prirent place sur un matelas roulé qui leur servit de siège ; Suzette s’assit sur le devant, et la Babcau sauta résolûment sur le brancard en faisant claquer son fouet de cuir. L’humble équipage partit au petit trot d’un cheval de labour, et commença
à descendre les mauvais chemins qui traversent le Luberon.
Déjà les dernières clartés du soleil avaient disparu ; mais la lune se levait dans les profondeurs bleuâtres du firmament eb commençait à répandre sa lumière sereine sur le paysage. La Babeau assura que, par une nuit pareille et des chemins passables , le cheval ferait ses six lieues de pays tout d’une traite et qu’on serait à P.... au point du jour. Pourtant, vers minuit, elle mit pied à terre et s’arrêta un moment au bord de la route.
Il y avait près de là une de ces maisonnettes qu’habitent les paysans propriétaires, et l’on apercevait du chemin ce modeste domaine. A côté de la maison, un grand figuier étendait ses branches sur le puits situé au bord d’un pré forain où paissaient quelques moutons. On était au temps de la récolte ; il y avait du blé sur l’aire, et les paysans veillaient encore, assis en rond sur la paille récemment foulée. L’un d’eux chantait sur un air monotone une de ces longues complaintes qui n’ont jamais été imprimées et que là tradition orale transmet de génération en génération ; les autres écoutaient dans un profond silence, les bras croisés sur leurs genoux et le corps immobile. Un clair de lune splendide illuminait ce coin de terre et cette rustique demeure. C’était un tableau mélancolique et paisible qui faisait songer aux scènes de la vie biblique.
La Babeau s’approcha du puits pour tirer de l’eau, en saluant de loin et en disant, selon les formules d’usage :
« Bonsoir, braves gens, que Dieu soit avec vous !
Diqiti.
— Que Dieu vous garde, brave femme ! » lui répondirent les paysans.
L’un d’eux se leva et vint à elle ; alors elle ajoula :
« Je m’en vais jusqu’à P.... avec ma fille; est-ce qu’il y a du nouveau là-bas ? - - •
— Pas grand’cbose, répondit le paysan ; la morue avait renchéri au dernier marché, et le bruit' court qu’il n’en viendra plus. Les bourgeois parlaient aussi d’une révolution qui est arrivée dernièrement; ils disaient qu’on a coupé la tête à Robespierre.
— Est-ce que vous le connaissez, celui-là? demanda
la Babeau. v ‘
— Non ; il n’est jamais venu dans le pays ; mais j’en ai entendu parler par des gens capables : c’était un républicain.
— Devant Dieu soit son âme repentante ! fit La Babeau en replaçant le seau de bois sur la margelle du puits.
— N’y a-t-il plus rien pour votre service, brave femme ? dit le paysan.
— Grand merci ! Je me suis désaltérée. Ma bôte aussi a bu suffisamment. Je vous donne le bonsoir.
— Que Dieu vous le rende ! Faites attention là-bas à la descente ; il y a un mauvais pas.
— Bien obligée ! j’y prendrai garde. Les chemins sont effondrés partout.
— On ne pourra bientôt plus y passer. Que Dieu vous accompagne ! »
Les deux dames, blotties au fond de la carriole’ avaient écouté ce dialogue avec Une muette attention. Quand la Babeau ’cut de nouveau lancé son
ikk HÉLÈNE.
cheval au grand trot dans les ornières où les roues entraient jusqu’aux moyeux, Hélène serra entre ses mains froides la main de Mme de Rocabert, et lui dit avec stupeur : • -, .
« Le parti de la Montagne est vaincu ?
— Robespierre est mort!... murmura la vieille dame en respirant profondément ; lé monstre est abattu L..
— La vengeance de ceux qui l’ont renversé ne
s’arrêtera pas là, dit Hélène avec une amère conviction : tous les partis sont cruels dans leurs représailles. » : ■ . . - ' ~
Ainsi que la Babeau l’avait promis, on arriva à P.. . . au point du jour, et, lorsque la carriole s’arrêta devant la maison des Blanquefort, la rue était encore déserte. Apparemment on avait attendu et veillé toute la nuit dans cette demeure si longtemps abandonnée, car la porte s’ouvrit avant que la Babeau eût touché le heurtoir de fer. Hélène entra toute tremblante, et, • avant qu’elle eût interrogé la servante qui venait de tirer les verrous , elle aperçut son père au fond du vestibule.
a Enfin! vous voici, ma fille! s’ écria- t-il en l’embrassant ; depuis deux jours je vous attends avec une mortelle impatience....
— Votre dernière lettre, datée de Nogent, n’est arrivée qu’hier entre mes mains, dit-elle précipitamment.
— Est-il possible’! fit le comte d’un air soucieux ; vous auriez dû la recevoir il y a longtemps ; ce retard me fait soupçonner que ma correspondance a été arrêtée. *
Puis il ajouta avec lin geste résolu :
« A la grâce de Dieu!... ma fille; j’ai veillé cette nuit, car je vous attendais d’un moment à l’autre ; il y a aussi, dans cette maison, une autre per- ' sonne qui éprouvait un extrême désir de vous revoir. »
Mlle de Blanquefort aperçut alors le chevalier de Vernègues derrière le comte, et, baissant les yeux, elle balbutia quelques paroles inintelligibles.
« Vous ne me reconnaissez pas, ma cousine, dit alors le chevalier avec un faible sourire ; il y a si longtemps que je vous ai fait mes adieux ! Nous étions alors des enfants gais et insouciants.
— C’était un heureux temps, et nous sommes bien changés, répondit Hélène avec une douloureuse émotion.
— Vous surtout, chevalier, » observa le comte.
En effet, le bruyant écolier était devenu un beau
jeune homme , dont les manières étaient élégantes et calmes, la physionomie un peu triste, et la tournure tout à fait noble. Après avoir entretenu encore quelques moments sa cousine et salué Mme de Rocabert, il se retira discrètement et gagna le jardin, dont on apercevait à traversles portes entr’ouvertes, le jet d’eau murmurant et le parterre fleuri. Mlle de Blanquefort avait passé dans le salon avec Mme de Rocabert et le comte ; tous trois s’étaient assis devant le foyer si longtemps désert, et Hélène considérait son père avec un inexprimable serrement de cœur : le fier gentilhomme avait vieilli ; son visage ôtait sombre, sa parole brève, et son attitude inquiète.
« Ma fille, dit-il, après un silence, et en s’adressant à Hélène d’un ton tout à la fois tendre et absolu, c’est pour vous que je suis revenu içi, à travers raille périls; quoique je sois hors la loi, quoique je . risque ma tête, je n’ai pas hésité, car il s’agit de votfe avenir et de votre bonheur. Les moments que je dois passer avec vous sont comptés, et nous allons traiter des intérêts les plus importants de votre vie : ma fille, je veux vous marier. »
Hélène fit un geste imperceptible d’étonnement, de refus, et demeura muette. Le comte reprit ;
« Je vous marie à votre cousin. N'objectez pas son âge; il n’a guère qu’un an de moins que vous, et, fût-il un enfant, ses actions en ont fait
♦ : un homme. Je lui ai dû mon salut le jour de la
• ■ •. bataille de Savenay ; il vint à mon secours au mo-
ment où j’étais prisonnier, et reçut une balle dans le corps en me délivrant; avant que j’eusse contracté envers lui cette dette de reconnaissance, il était déjà mon fils adoptif ; sa famille a fait souche jadis avec la nôtre, et ce ne sera pas le premier mariage qu’on ait vu entre les Vernègucs et les Blanquefort.
— Pourtant, mon père, votls ne songiez pas autrefois à cette alliance, « dit Hélène avec un accent profond.
Le comte ne releva point ce mot, et reprit avec décision :
« Dans le temps où nous sommes, nul ne peut se flatter d’atteindre l’avenir le plus prochain : je veux terminer promptement ce mariage. Songez que je suis sous le coup d’une sentence de mort, et que
HÉLÈNE. \kl
chaque pas que je ferai hors d’ici peut me conduire à l’échafaud.... Si je dois mourir bientôt, 'ma fille, que je sache du moins en quelles mains je vous laisse.
— Monsieur le comte, si un tel malheur arrivait, • .
je serais là, » dit alors Mme de Rocabert.
Hélène fondit en larmes, et dit d’une voix entre- ' coupée :
« Mon père, vos prévisions me mettent au déses- - ' poir.... Vous me parlez de mon avenir, de mon bon- ~ heur!... Hélas! si une horrible catastrophe me rendait tout à fait orpheline, je passerais dans les pleurs le reste de ma triste vie, je ne me marierais jamais....
— Vous êtes bien jeune pour faire une telle promesse ! interrompit le comte avec une sourde ironie.
— N’exigez pas sur-le-champ une réponse de cette enfant , dit Mme de Rocabert ; je vous en supplie, monsieur, laissez-lui le temps de se remettre du trouble où cette proposition de mariage l’a jetée....
— Je lui donne jusqu'à ce soir, répondit M. de Blanquefort.
— Non, mon père, dit la jeune fille avec une fermeté soudaine, non, j’aime mieux vous ouvrir mon cœur sur-le-champ; me préserve le ciel d’avoir la pensée de vous désobéir!... mais je vous demande à genoux d’ajourner tout projet de mariage jusqu’à des temps meilleurs....
— C’est-à-dire indéfiniment ! répliqua le comte d’un ton irrité; n’achevez pas, Hélène !... »
Il se leva à ces mois et alla au-devant du chevalier, qui entrait précipitamment dans le salon, un papier à la main.
« Jeannette vient de trouver ce billet sous la porte de la rue, dit le jeune homme; évidemment on l’y a mis à l’instant; voyez, monsieur le comte. »
Celui-ci lut : « Si. vous partez cette nuit, gardezvous de reprendre la roule du Languedoc en passant par Avignon. Dom Massiot s’est fié à des gens qui ont livré votre correspondance. »
« Je l’avais soupçonné ! » s’écria M. de Blanquefort ; puis examinant l’écriture du billet, il ajouta : « Celui qui me donne cet avis est au courant de nos affaires ; c’est un ami.... mais je ne le connais pas. »
Mlle de Blanquefort jeta un coup d’œil sur ces lignes écrites à la hâte au bas d’un feuillet déchiré, et il lui sembla qu’elle reconnaissait ces caractères ; le cœur palpitant, les joues empourprées d’une rougeur subite, elle prit le billet des mains de son père cl l’examina longtemps.
« Jeannette vient de sortir un instant, reprit le chevalier; elle a vu beaucoup de monde sur la place; les clubs ont été en séance cette nuit. Les Jacobins reprennent le dessus.
— Déjàl dit froidement le comte; ils étaient si abattus ces jours derniers en apprenant que leur chef, le terroriste Montarieux, était monté sur l’échafaud avec Robespierre.
— Ces Montarieux étaient pourtant d’honnêtes gens ! murmura le chevalier.
— Hélène!... mon enfant!... qu’avez- vous ? » s’é-
cria Mme de Rocabcrt en se précipitant vers sa (illeule, qui était renversée au dossier de son fauteuil, les yeux entr’ouverts, les lèvres blanches, les bras inertes et pendants.
Au cri qu’avait jeté Mme de Rocabert, Suzette était accourue; elle releva sa maîtresse et la soutint contre son sein, tandis que le chevalier et la vieille dame liii faisaient respirer des sels. 11 fallut longtemps pour la faire revenir de.cette défaillance; enfin elle jeta un long soupir et rouvrit les yeux, mais , aussitôt elle les referma avec un long gémissement et en s’écriant :
« Oh ! l’échafaud!... » ■ *
Durant cette scène, le comte marchait dans le salon, les sourcils contractés, les lèvres serrées, et de temps en temps il regardait sa fille avec une fureur mêlée de commisération. Au moment où elle reprit ses sens, il se rapprocha, la regarda un moment en face, et lui dit :
« Hélène, c’est le vieux Montarieux qui est mort sur l’échafaud.... L’autre est vivant.,., mais, si je le rencontre encore une fois, il ne m’échappera pas comme au Rocabert 1 - « .
— Mon père! s’écria Hélène avec un accent indicible de terreur et de joie, mon -père, n’avez-vous pas horreur de tant de sang versé ?... N’y a-t-il pas assez de victimes, pas assez de morts?... Faites grûce
à ceux qui survivent!...
— Qu’osez-vous espérer?... » interrompit le comte avec un geste terrible.
Mais se contenant aussitôt, il recula et reprit après un instant de silence :
« Je n’ai plus rien à vous dire maintenant.... Vous retournerez au Rocabert.... vous y attendrez mes ordres.... Je ne tarderai pas à vous faire connaître ma volonté. » , '
A ces mots, il prit le bras du chevalier et l’entraîna hors du salon.
> Demain nous l’apaiserons , » dit Mme de Rocabert en serrant contre son sein la jeune fille éplorée.. . .
Mais M. de Blanquefort partit dans la nuit ; il partit sans avoir revu sa fille, et le lendemain matin on trouva sur la table du salon le billet suivant, adressé à Mme de Rocabert :
« Madame, c’est avec un regret inexprimable que je m’éloigne sans vous offrir mes respects et sans faire mes adieux à ma cousine, Dites-lui, je vous en supplie, que je ressens ses chagrins et que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour les soulager. Qu’elle me pardonne d’en avoir été involontairement la cause, et qu’elle daigne me conserver quelque amitié.
«Veuillez, madame, agréer mon hommage et souffrir que je me mette à vos pieds.
« Chevalier de Vbrnègües. »
Les deux dames retournèrent au Rocabert, et dixhuit mois s’écoulèrent sans qu’on reçût aucune lettre, aucune nouvelle du comte. Un peu après l’avéneinent du Directoire, Hélène apprit par les papiers publics que Montarieux était arrêté et que M. de Blanquefort père, détenu depuis longtemps dans les prisons , allait être déporté à la Guyane. Alors ,
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prenant une subite résolution, elle réunit tout ce qu’elle possédait d’argent ? accepta une somme assez considérable que lui offrit Mme de Rocabert, et partit pour Paris avec l’espoir de rejoindre son père.