SI
voile importun, avait préféré veiller la nuit et rester invisible tout le jour.
« Cette nouvelle conformité avec ma triste vie, m'attacha de plus en plus à Hélène, et la jeune fille, qui compte à peine aujourd'hui dix-huit printemps, eut pour société, dans sa solitude ignorée, un vieillard dont les cheveux avaient blanchi sous une sentencede mort.
« Durant ces nuits, où le reste de la terre ne semblait pas exister pour nous , ces nuits où le ciel nous prodiguant de magnifiques compensations, livrait à nos extases les astres, le silence et la paix, combien de fois nous priâmes ensemble le Dieu qui frappe l'innocence, pour l'avertir qu'elle a droit à des biens plus durables que ceux d'ici-bas. Souvent , il est vrai, Hélène semblait regretter que la vie eût eu pour elle tant de fausses promesses ; elle pleurait au souvenir du foyer domestique et des plaisirs de son enfance. Elle
ignorait, la douce créature, tout ce que le monde apporte de déceptions aux espérances de la jeunesse. — Ah! bénissez, lui dlsais-je, la bonté divine, carelle vous conduit droit au ciel sans passer par les orages du cœur, qui sont des tourmens plus grands que les vôtres.
« Cependant, sans le dire à Hélène, je me sentais de plus en plus affaibli par une fièvre lente, qui me conduisait doucement à ma fin : je cachais à la pauvre enfant mes souffrances; mais chaque jour je franchissais avec plus de peine la courte distance qui nous séparait le jour, et je m'affligeais de laisser dans l'abandon cette douce créature. La dernière fois que je la vis, elle me dit en me pressant les mains.
— « Elles sont brûlantes, mon père; seriez-vous malade?
— « Non, lui répondis-je; à mon âge, la mort même arrive sans douleur.
— « A demain donc, ajouta-t-elle ; et je
sentis sur ma main une larme, la dernière après tant d'autres versées sur mes malheurs et ceux de mes frères.
<r Étendu sur ce lit de mort, une idée pénible se mêlait à mon agonie ; je ne pouvais faire parvenir à Hélène la nouvelle de ma fin prochaine, et les renseignemens que j'ai recueillissur sa famille.Laprévoyante sagesse de Dieu vous conduit près de moi, noble chevalier, dont le langage annonce un cœur loyal, chargez-vous de ce triste message.
Puis , prenant à son chevet une liasse de papiers : « elle y trouvera, continua-t-il, des avis paternels qui dirigeront à l'avenir sa conduite; et recevez-en récompense la bénédiction de celui qui va mourir, o
Ce récit avait épuisé les forces du vieillard;
il n'entendit point les promesses que lui fit
Girard de remplir le saint devoir qu'il venait
de lui confier... En ce moment la foudro
Tomei. 3.
gronda si fort, que les derniers vitraux se brisèrent, et le tonnerre traversa la chambre du mourant, comme un messager céleste venant chercher un élu. Le vieux Templier sourit doucement à Girard, lui fit un dernier adieu de la main; puis son âme remonta rejoindre ses frères. Elle allait goûter enfin le repos acheté par ses souffrances et ses vertus.
Le chevalier veilla avec respect près de ce corps, reste misérable d'un ordre glorieux. N'ayant point de livre de prière pour se mettre en oraison, il ouvrit la chronique de Jérusalem, bréviaire ordinaire du défunt, et lut à haute voix :
« Gui de Lusignan veut venger les Chré- « tiens , dont le sang fume encore dans les « défilés de Tibériades. Il conduit son armée « au siège de Ptolemaïs, que vient défendre « le superbe Saladin, avec les intrépides <ï guerriers du Croissant. Pour récompense « de leurs exploits prodigieux dans la der-
* nière bataille , les chevaliers du Temple a obtiennent l'honneur de combattre au pre- « mier rang. Après une vaine résistance, les « Sarrasins, épouvantés, ont fui devant l'é- « tendard de la croix. Ivres de leurs succès, « les Chrétiens , se croyant vainqueurs , se « répandent en désordre sous les tentes des « Musulmans , pour y piller leurs trésors et « enlever leurs odalisques. Les Templiers «f seuls, à qui la gloire suffit, demeurent sur « le champ de bataille , où le sultan ramène « bientôt l'armée qui s'est ralliée à sa voix, a Cent mille Sarrasins attaquent les deux « mille chevaliers du temple ; ceux-ci com- « battent trois heures contre ces forces iné- « gales. Sans cesse éclaircie par le cimecf terre de l'infidèle , leur phalange héroïque « se resserre et forme un rempart aux Chré- « tiens, qui, placés entre le Bélus et la « mer, vont être engloutis dans les flots si « les Templiers reculent d'un pas. Us ne re-
« CHlent point , mais ils meurent ; et les Sar- « rasins, étonnés de tant de courage, lais- « sent à ces martyrs de la gloire, l'impérissa- « ble honneur d'avoir sauvé l'armée des « Croisés.... Reconnaissance éternelle à ces « généreux chevaliers ! qu'ils soient loués et « bénis , et qu'ils prospèrent dans tous les « siècles ! * »
A ces mots , Girard s'arrêta ; des pleurs avaient obscurci sa vue ; car voilà qu'il lui fallait ensevelir le dernier de ces héros , qui ne s'était dérobé au supplice que pour venir mourir au milieu des ruines , et après de longues années de souffrance , de misère et d'abandon. Il sortit afin de lui chercher quelque
part une tombe Hélas! il n'était pas sûr
de trouver un coin de terre où pût reposer en paix le dernier des chevaliers du Temple.
*. Voyez sur la bataille de Ptolémaïs et le dévoûment des Templiers, la chronique de Gervais; 1190. — M. Michaud , histoire des Croisades, t. n , liv. viii, p. 3â7.
Quel spectacle s'offrit à lui ! le temps était devenu calme, la pluie avait cessé ; mais la foudre venait de renverser le mur dont une sentence de proscription avait fait clore l'entréede l'église des Templiers, pour l'interdire aux Chrétiens, comme un lieu maudit. Le feu du ciel avait en même temps embrasé un grand sapin qui, tel qu'un flambeau gigantesque, brûlait en face de la nef. Le chevalier y pénètre, il s'agenouille devant l'autel et prie avec ferveur pour les âmes des Templiers. Muni d'une branche de sapin enflammé, il visite les caveaux funèbres. Dans l'épaisseur des murs , on avait pratiqué de petits sépulcres: chacun des chevaliers devait avoir le sien; mais la plupart en avaient été frustrés. Girard y transporte le corps de celui dont il vient de recevoir le dernier soupir ; il place sur son cœur éteint la page sur laquelle le récit d'une gloire immortelle avait fait couler ses larmes ; il ferme avec de l'argile l'ouver-
ture de ce tombeau ; puis , sur la croix de son épée , il prononce le serment de protéger Hélène.
— rf Repose en paix, homme vertueux, ditil; Dieu m'avait sans doute choisi pour te succéder auprès d'elle; car, avant de te connaître, une main invisible me conduisait vers cette infortunée ; et malgré la lèpre qui }a rend un objet d'horreur pour tous , je serai sans crainte à ses côtés : celui qui m'y conduit me protégera , comme il t'a garanti de la funeste contagion qu'elle porte avec elle. » A ces mots, il quitta les caveaux pour aller remplir son message, à la faveur du peu de nuit qui lui resterait. Mais lorsqu'il sortit de l'église , le jour était venu; il lui fallut remettre à la nuit suivante sa visite à la tour.
Brisé de fatigue , il s'assit au pied d'un arbre; là il pensa arec douleur, à l'inquiétude qui devait dévorer la pauvre captive depuis quinze jours qu'elle n'avait pas vu le père
Anselme ; peut-être se croyait-elle abandonnée ; peut-être aussi pressentait-elle qu'elle ne devait plus le revoir.
Le bruit des pas de plusieurs chevaux vint arracher Girard à sa rêverie ; il jetta les yeux autour de lui , et crut reconnaître quelques-uns des seigneurs avec lesquels il avait soupe. Alors il se hâta de porter le manteau du Templier dans les ruines du monastère ; car il ne voulait confier à personne les aventures de la nuit, ni les renseignemens qu'il avait acquis sur la prisonnière de la tour. Et marchant au-devant de ceux qui s'avançaient vers lui , il les aborda et leur raconta que, s'étant égaré, l'orage l'avait surpris, et qu'il venait de passer la nuit sous le porche de l'église du monastère.
— Par les yeux de ma belle, il m'est avis, messire, que vous avez eu plus d'une vision, dit avec légèreté le preux de Croy-Chanel , car vous avez la mine triste et dolente. Ra-
contez-nous donc vos aventures : elles nous garantiront de mauvaises rencontres, s'il nous arrivait de passer, à la nuit venue, dans ce bois et près de ces ruines.
— Je pense plutôt , dit le comte delaSuze, que monfrère n'a pas rencontré ce qu'il cherchait dans cette forêt ; et bien que je connaisse son courage, je le tiendrais comme mal avisé à vouloir lutter avec les démons. Je ne crois pas me tromper sur la cause qui lui a l'ait quitter sa chambre hier soir; je lui en veux seulement de nous avoir inquiétés ce matin, et de m'avoir inspiré des craintes sur sa sûreté.
Girard prit la main du comte et, la pressant avec affection.
— Rassurez-vous, mon ami, lui dit-il, je n'ai rien éprouvé de fâcheux, et je n'ai qu'à me féliciter de votre sollicitude. La fatigue seule a pu altérer un peu mon visage ; rien de
surnaturel ne m'est apparu, je vous le jure, foi de chevalier.
Puis, s' emparant du cheval que lui amenait son page, il reprit, avec ses amis, le chemin du château de Montélimart. Mais, pendant le court trajet que la cavalcade eut à faire, Girard ne put se rendre maître de la tristesse qu'avait laissée dans son esprit les événemens de la nuit; l'allégresse des seigneurs qui l'accompagnaient ne fit qu'une faible diversion à ses sombres pensers.
— Chevalier de Briord, vous êtes triste comme un pénitent, ou rêveur comme un amoureux, lui cria le sire de Saint-Pol ; et à vos couleurs on croirait que vous n'êtes encore qu'à l'enseigne de l'espérance; ce qui, par les yeux de ma Dame, serait étrange chez un gentilhomme de votre âge. Mais, en tout cas, vous pouvez réparer le temps perdu, car un cavalier comme vous ne doit pas trou-
ver la beauté défaillante à juger sa bonne mine.
Girard, après avoir réfléchi un moment, avança son cheval entre le comte de la Suze et le sire de Saint-Pol.
— Vous avez rencontré juste, mes seigneurs, leur dit-il : je n'ai encore que l'espérance de trouver une beauté que j'aimerais saintement. Il n'est pas passé pour moi cet âge d'or de la galanterie, où l'amant, heureux de contempler en idée la beauté, restait fidèle à l'idole que son imagination avait créée. Plus d'une fois alors, le chevalier, le troubadour, s'enflammèrent au récit des attraits de femmes qu'ils n'avaient jamais vues et ne devaient jamais voir; aujourd'hui, nonseulement on se moque de ce mystique enthousiasme pour un èîre imaginaire; maison se lasse bientôt de colle-là même dont les paroles et les caresses ont le plus enivré. A mon avis pourtant, l'amour n'est pas, pour les
belles âmes, dans cette ivresse passagère, dans ces plaisirs fugitifs qui laissent après eux la langueur et la satiété; il est dans cette contemplation tendre et rêveuse où deux êtres, faits pour s'apprécier, aspirent mutuellement leurs âmes et vivent pour ainsi dire d'une vie commune. Ah! si les anges ont permission d'aimer, ils doivent aimer ainsi. Mais le désintéressement des sens qui, pouF ces êtres radieux, n'est qu'un effet de leur nature, est chez nous la résolution d'une fidélité héroïque : car il faut aimer bien noblement pour trouver des charmes jusque dans les privations, à cet âge où l'on est doué si puissamment de la vervedes voluptés ; eh bien si je ne dois jamais les goûter près de celle que je cherche, elle n'en demeurera pas moins l'objet auquel s'adresseront mes hommages : Ce sera le ciel que j'espérerai sans pouvoir l'atteindre.
— Vous raisonnez comme un poète , cher
Girard , lui répondit le comte de la Suze ; mais vous perdrez un peu de ces poétiques idées au contact des choses réelles. Je vous dirai plus, à la cour de notre Charles V, vous trouveriez grande la part de sacrifices qu'il faudrait faire àrintérètmême devotrefortune,car les nobles dames que vous y verriez ne se contenteraient pas de votre saint amour, comme vous l'appelez ; et les hommes vous trouveraient très-maladroit, si vous ne profitiez de tous vos avantages.
— En revanche , le chevalier serait adoré des maris, dit en riant le sire de Saint-Pol.
— Assentiment à faire pitié ajouta, en haussant les épaules , le preux de Croy-Chanel .
Déjà les pages, par quelques sons tirés de leurs cors , avaient donné le signal qui annonçait le retour des seigneurs au château ; le pont s'abaissa pour les recevoir. Le sire de Montélimart , inquiet de Girard , était sur le perron avant qu'il y arrivât. Les dames lui
firent une petite moue qui les rendit plus jolies, pour les avoir inquiétées.
— Et surtout , dirent elles , nous ne vous pardonnons pas de nous avoir privées^ en vous faisant chercher par nos cavaliers, d'un déjeuner champêtre que nous voulions aller faire sous les arbres du Breuil . Girard s'excusa de son mieux , et finit par obtenir sa grâce.
— Vous paraissez bien fatigué, lui dit avec bonté la châtelaine de Montélimart ; veuillez , messire , ne pas vous gêner , et prenez quelques heures de repos , afin de pouvoir assister au bal de ce soir. Il nous serait pénible que votre mauvaise nuit privât nos jolies danseuses d'un cavalier qui doit aimer aussi le plaisir de la danse.
Girard s'inclina sans répondre ; car ce bal, il ne pouvait, il ne devait pas môme y assister.
Après quelques instans encore d'entretien,
le comte de la Suze suivit le chevalier, sur un signe que celui-ci lui fit en passant.
— Mon frère et ami , lui dit-il , aidez-moi de vos conseils: je ne puis, sans manquer à un serment sacré, rester au château cette nuit.
— Que vous est-il donc arrivé? qu'avezvous à m'apprendre : Oh 1 parlez-vite ; vous souffrez, vous êtes malheureux, je le vois, et mon cœur ne partage pas encore votre douleur 1
— Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, mon noble ami ; aucun malheur ne me menace; mais vous pouvez m' aider à
sortir d'une grande perplexité La plus
stricte politesse me ferait un devoir d'assiter à la fête de ce soir; et pourtant , je vous le répète, je ne le puis. Il faut que je retourne où je suis allé la nuit dernière; j'en ai fait le serment devant Dieu et sur la croix de mon épée.
— Je vous comprends, ami ; mais le cas
est fort embarrassant : je ne vois pas le moyen d'accomplir votre double obligation ; il faut absolument que vous paraissiez au bal ; votre absence serait remarquée ; on vous croirait malade; on voudrait vous voir, et, ne vous trouvant pas, il paraîtrait peut-être étrange que vous fussiez allé passer une seconde nuit dans la forêt. J'entrevois bien un expédient; mais il faudrait au moins ne quitter la salle qu'à minuit : à cette heure vous pourriez sortir sans inconvénient , et;même je vous accompagnerais.
— Je dois aller seul où je vais ; ce n'est pas ce qui m'inquiète ; mais, en partant si tard, j'arriverai à une heure où je risquerai de ne pouvoir être introduit.
' — Introduit ! oui , oui , je comprends à merveille.
— Je ne crois pas.,. Mais, j'y songe, à cheval , je serai moitié moins de temps. Allons, voilà qui est décidé, je partirai à minuit
lusqu'à ce soir, je vais me reposer; car j'ai
beaucoup souffert cette nuit! Il m'est
advenu de si tristes devoirs à remplir, que
mes forces s'y sont épuisées A ce soir,
mon ami.
— Et que Dieu , jusque là , vous envoie un calme repos, dit avec sentiment, le comte de la Suze.
Girard lui répondit par un geste affectueux, et les deux seigneurs se séparèrent.
Le comte et la comtesse de Montélimart, imitant en cette circonstance les ducs de Bourgogne et même la cour de France, voulaient donner une fête de nuit aux seigneurs qui, par leur présence, relevaient Tome 1 4
encore l'éclat de la cour pléinière qu'ils tenaient depuis quelques jours. A l'époque où se passaient les événemensde cette histoire, un bal commençait à six heures et finissait à neuf; mais depuis peu de temps, on avait osé enfreindre cet usage , et les plus riches suzerains hésitaient encore k imiter en cela les cours de France et de Bourgogne.
Ce fut donc une nouveauté piquante aux yeux de la noblesse réunie chez le comte , que ce plaisir inusité. Tous les convives avaient apporté le même soin dans leur toilette ; il n'y avait pas une perfection du corps qu'on eût négligé de faire valoir : la robe bien jointe , l'habit bien serré où il le fallait , les manches étroites, si le bras était massif, si non larges et enrichies de plis arrangés à dessein; des robes laissant la gorge sans abri contre l'empressement du regard ; des accoutreraens de tète de si bon goût que l'art , en les créant, semblait s'être
proposé d'éclipser la nature ; tout enfin attestait le désir que cliacun avoit de plaire de son mieux.
Les demoiselles, vêtues plus modestement, portaient deux robes : celle de dessous était plus longue que l'autre , et serrée à la taille par une cordelière de perlesou de tresses d'or, dont les bouts tombaient jusqu'aux pieds. A la seconde robe , tenait le corsage , dont une légère broderie d'or suivait les contours dans toutesleurs gracieuses ondulations. Ledevant dececorsage,auxformespalpitantes, était ordinairement d'une étolTe et d'une couleur qui différaient avec le reste de la robe : les manchesde celle-ci, ouvertes à l'avant-bras, llottaieut en arrière. Les cheveux , partagés sur le front, venaient se réunir en nattes, qui tombaient jusqu'à la naissance du cou , et se relevaient pour aller se grouper, derrière la tête avec d'autres nattes , retenues dans un filet d'or ou de perles.
C'était une merveilleuse chose à voir que cette grande et vaste salle, où mille candélabres aux triples bougies , jettaient leurs flots de lumière sur ces belles femmes , si richement parées, et reflétaient, diaprés de vives couleurs , les feux des ceintures et des agrafes des chevaliers, qui, presque toutes, étaient de brillans ou de pierres précieuses.
Le sire de Montélimart ouvrit le bal avec ia comtesse de la Suze , et pendant qu'ils dansaient , deux pages , portant chacun une torche , figuraient devant eux en se tenant par la main. *
Au milieu de toutes ces femmes, dont le désir de plaire animait les traits et doublait en quelque sorte les charmes ; parmi ces cavaliers empressés d'obtenir l'honneur de leur
* Celte distinction n'avait lieu pour le seigneur qui donnait une fête que dans les cours plénières. jNlais à la cour de liourgogne , le duc dansait toujours ainsi. (Voy. Olivier de la Marche, t, ix p, 31o};
donner la main dans les quadrilles , Girard de Briord était triste, rêveur et oubliait qu'il se trouvait à une fôte , tant il était distrait et séparé de la joie des autres par ses secrètes pensées. Son regard tendre et humide ayant rencontré celui de la comtesse de la Suze , qui lui souriait comme pour l'attirer vers elle, il s'en approcha.
— Ne danserez-vous pas, messire, lui ditelle , et votre mélancolie ne saurait elle se dissiper à la vue de la gaîté qui anime vos amis, et des efforts que fait le seigneur qui nous donne une si belle fête.
— J'attendais , madame, répondit Girard, que l'empressement des danseurs vous laissât libre de m' accorder votre belle main.
— Eh bien , je vous l'accorde avec plaisir pour le prochain quadrille - je me trouverais heureuse , si je parvenais à vous distraire un peu de la tristesse qui semblait tout à l'heure
vous retenir près de cette croisée, aussi immobile que si vous eussiez été sans vie.
— Néanmoins, répliqua le chevalier, je n'étais pas privé de la vue ; car déjà j'avais remarqué que, parmi tant de beautés se disputant à Tenvi le droit d'être proclamées la plus belle, c'était à vous, madame, que j'aurais accordé ce titre.
— Et moi aussi , dit le comte en frappant sur l'épaule de son ami : ma femme est toujours à mes yeux la plus jolie. A la cour on en rirait ; mais vous, frère, en votre qualité de défenseur du saint amour, vous ferez comme moi lorsque vous aurez rencontré aussi celle au devant de la quelle vont vos espérances.
— Vraiment , cher comte , dit la comtesse de la Suze, je ne crois pas le chevalier éloigné de notre bonheur, et l'absence de la dame par la quelle il espère, est sans doute la cause qui l'attriste au milieu de cette fête.
— Vous vous trompez , madame , reprit tristement Girard; je n'ai pas encore rencontré celle que je cherche , et peut-être le bonheur dont vous parlez ne sera-t-il jamais le mien.
Le quadrille allait commencer ; le chevalier prit la main de la comtesse, et bientôt on les entoura; car le jeune seigneur dansait avec une grâce parfaite. La jolie danseuse n'était pas alors, comme lui , l'objet de tous les regards; mais combien de femmes lui enviaientle bonheur d'avoir son danseur pour cavalier! Lorsque le quadrille fut fini, il ramena la comtesse âsa place ; et prenant le bras du comte, il le conduisit près d'une fenêtre.
— Frère, lui dit-il, je pense qu'il sg fait tard ; ne pourrais-je quitter ces lieux , où je suis au supplice.
— Pas encore, ami ; il es: à peine onze heures; dansez, je vous préviendrai.
La chaleur était excessive ; aussi plusieurs dames , accompagnées de seigneurs courtois, allaient- elles chercher le frais sur les terrasses ou dans les pièces demi-obscures. On voyait des couples se perdre , comme par mégarde , en baissant la tête et parlant bas.
Girard, pour tempérer son impatience, promenait avec indifférence ses regards sur toutes les femmes dont, malgré sa préoccupation, il avait gagné les suffrages en dansant. Ses yeux s'arrêtèrent sur la fille du seigneur de Sassenage,chez lequel, l'année précédente, il avait passé quelques semaines. Il se rappela alors que le père de cette demoiselle l'aurait vu avec plaisir rechercher son alliance; maisilnetrouvaitpointàMarie, (ainsi se nommait cette noble demoiselle) les qua- Htés de celle qu'il avait rêvée. Elle n'avait ni le pudique embarras d'une jeune fille, ni la modeste simplicité qu'il eût voulu rencontrer dans une femme de son ûge. Cependant, il ne
crut pas pouvoir se dispenser de la faire danser. Marie rougit à son approche.
— Pourquoi donc, lui dit-elle, êtes-vous sorti si vite après le seul quadrille que vous ayez dansé; je vous faisais signe que je désirais vous parler...
— Mais il me semble, répondit Girard, que vous aviez près de vous le sire de Saint-Pol, et votre entretien était, à ce qu'il m'a paru, fort animé. On le dit votre empressé chevalier, ajouta-t-il avec quelque malice , et je me serais bien gardé de déranger une si gentille causerie. En ce moment les yeux de Marie brillèrent d'un malin contentement.
— Qu'est-ce à dire ! messire , répliqua-telle avec un éclat de rire forcé, vous êtes jaloux et n'êtes pas amoureux : il n'y a laque chagrin sans profit; et dès lors je ne vous dois nul compte des élans d'un cœur qui n'est pas mis à votre garde. Mais, quand vous seriez ce qu'il faut être pour se donner
le triste droit de la jalousie, la vôtre serait mal fondée, carje me soucie fort peu du sire deSaint-Pol... et de tout autre, ajouta-t-elle bien vite. ,
— Ce dernier mot, belle Marie, nuit au reste de votre discours; je savais assez que vous n'aviez aucun souci de moi, et je pense qu'il y aurait eu de la bonne grâce à m'épargner de l'entendre de votre bouche.
Mais, par une sorte de contraste qui se rencontre quelquefois dans les idées , cette femme que tout-à-l'hcure Girard allait faire danser comme par acquit d'un devoir, lui parut, lorsqu'elle semblait le repousser,plus séduisante et plus jolie que sous les longues avenues de son château, où d'un mot il en eut obtenu mille promesses d'amour.
Maintenant qu'elle paraissait oublier que le sire de Briord avait en quelque sorte fui sa présence, parce que son cœur ne pouvait éprouver l'amour qu'elle eût voulu lui inspi-
rer, il eût donné sa vie pour un de ses doux regards. Telle est l'humaine nature , toujours hérissée de contrastes, toujours prête à s'élancer vers ce qu'on lui refuse, et qu'elle a précédemment dédaigné.
Le ballet que ces jeunes gens intrigués devaient danser ensemble venait de finir, sans qu'ils y cùSFent pensé. Marie, préoccupéeet rêveuse, roulait dans ses doigts un drageoir d'or enrichi de brillans; puis l'ouvrant d'un air distrait, elle dit à Girard en le lui présentent:
— N en goùterez-vous pas, beau sire? mais cela fut dit avec une négligence qui ressemblait plutôi à une politesse qu'à une faveur. Le chevalier prit quelques dragées.
— Je les trouve exquises, et telles que je n'en goûtai jamais d'aussi bonnes, répondit-il.
— VoyeX donc, reprit Marie, dont le sein palpitait d'une émotion qu'elle voulait s'efforcer de dissimuler, la comtesse de la SUzé
danse à ravir; elle vous souriait tout à l'heure, je vous en félicite : la comtesse est jolie comme tous les anges ensemble.
— Vous oubliez, belle demoiselle, repartit le gentilhomme dauphinois avec gravité, qu'elle est la femme de mon frère d'armes ; et que parmi les raisons qui éloigneraient mes vœux de cette dame, le souvenir de mon serment est peut-être la dernière ; car vous venez de m' apprendre combien il me sera difficile d'occuper le cœur de la beauté à laquelle je penserais le plus.
— Et comment donc seigneur, vous ai-je appris cela ? moi qui vous ai reconnu, quand vous êtes entré dans la grande salle, rien qu'à votre ombre , qui vous devançait sur le seuil; moi qui peut-être, risquerais les douleurs de cette vie et les angoisses du purgatoire pour une amitié... elle n'acheva pas, et prenant le bras de Girard, sortons reprit-elle, la chaleur me fait mal. Puis , appuyant sa pe-
titemain sur le bras du chevalier, elle traversait la salle pour sortir, lorsque le comte de la Suze vint parler bas à son ami.
— Partez, lui dit-il,il est temps: votre cheval est prêt.
Ces paroles tirèrent le chevalier d'une sorte de rêve, dont il regretta soudain d'avoir savouré la douceur, et dont le sentiment s'appesantit sur son cœurcomme un remords. Quoi, se dit-il en frémissant, j'allais oublier mon serment, prononcé sur une tombe ; elle s'effaçait de mon souvenir la dernière prière d'un mou- ■ rant; tout s'anéantissait aux accens de cette femme que je n'aime pas , mais qui venait de toucher une corde toujours si facile à faire résonner, en blessant mon orgueil.
Et cependant, lorsque Marie lui a jeté le secret de son âme au milieu de ces fêtes mondaines, où l'homme change en quelque sorte de nature; maintenant qu'il a pu saisir ce complément d'existence qui lui manquait,
pourra-t-il retrouver assez de raison pour la quitter, cette jeune et gracieuse créature qui se sentait défaillir à la seule crainte de n'être pas aimée de lui. Elle a donné, la pauvre entant, tout son cœur avant qu'on ait songé à le lui demander ; et elle n'a pas craint de paraître faible aux yeux de celui dont elle attendait avec angoisse une parole qui lui fit concevoir au moins l'espérance. Tout-àl'heure lui-môme n'était pas insensible à tant d'amour; pourtant il aurait voulu trouver un moyen de quitter Marie. Mais comment rompre brusquement un tel entretien? assis bien près d'elle sur un banc, il avait pris sa main , et la pressait avec un sentiment qui ressemblait fort à la tendresse.
— Oh ! parlez-moi , lui dit elle , mais ne me trompez pas.
Girard voulait éviter un entrelien décisif; mais un feu dévorant coulait dans ses veines. Il regardait la jeune fille , si belle , si émue ,
qu'il allait quitter pour une femme qu'il ne
connaissait pas et pour une Cemme qui
était lépreuse. A cette idée il se rapprocha de Marie.
— Pourquoi ces larmes? lui dit-il? ne voyez- vous pas combien je suis heureux près de vous; ne sentez-vous pas combien Userait difficile de ne pas vous aimer. Mais hélas! je suis forcé , par l'honneur et le serment , à ne point m'engager. Peut-être un jour pourraije disposer de moi , et viendrai-je à vos pieds déposer mon cœur et ma liberté. Ne me demandez rien de plus aujourd'hui , et soyez assez généreuse pour retirer de mes lèvres la coupe enivrante que vous me présentez.
A ces mots, Marie se leva, et sans reprendre le bras de Girard , sans lui adresser une seule parole , elle rentra dans la salle. Le chevalier réfléchit un moment s'il ne la suivrait pas; mais il éprouvait une telle horreur à la seule idée de trahir son serment , qu'il
se sentit la force de résister. — Non, se disaitil , non , je ne serai pas déloyal et je n'entendrai pas ma conscience m'accuser de foimentie. Non, cette dangereuse sirène ne me fera pas forfaire à l'honneur.
Enfin , il sortit de cette brûlante épreuve , plus inébranlable que jamais; et franchissant les cours, il monta le cheval qui l'attendait et gagna la forêt.
Arrivé au monastère où le matin il a caché le manteau du Templier, il le jeté sur sa brillante parure de fêle, espérant qu'à la faveur de ce vêtement , il lui sera plus facile de pénétrer dans la tour. Il presse de ses éperons d'or son superbe coursier, qui , paraissant s'emparer de l'impatience de son maître , franchit en un instant la longue avenue qui conduit au hameau d'Hélène *.
* Le hameau d'Hélène est aujourd'hui appelé Lène par corruption ; mais la tradition se conserve lidèlement sur la tour dont nous parlons dans cette histoire : on la
Girard aperçoit la vieille tour, à moitié perdue au milieu des chênes qui s'élèvent avec elle sur un coteau , au pied duquel coulent des flots argentés. 11 attache son cheval à un arbre; il frappe, une voix lui répond: « attendez, père Anselme; et bientôt le gardien, à moitié endormi, lui ouvre la porte, sans s'inquiéter de la longue absence de celui qu'il prend pour le Templier ; sans lui adresser une parole ; puis il va se remettre au lit.
Le chevalier se trouva dans un vaste jardin , ne sachant de quel côté porter ses pas , car la nuit était assez noire. Les parterres envoyaient une fraîcheur embaumée,etGirard était comme ivre de la forte odeur des iris et
nomme la Tour de la Lépreuse. Elle dépendait d'un riche domaine de la maison de Poitiers. Celte tour subsiste encore-
(Voy. M Delacroix. Essai sur la statistique du département de la Drome , ch. ii , p. 329. )