Tome I
des roses, lorsqu'il entendit les accords d'une harpe, se mêlant à une voix si douce, qu'un moment, dans celle mystérieuse obscurité , il rêva le chant des Séraphins , et se crut elfieuré par leurs ailes. Le sire de Briord tressaille à chaque pas; il éprouve une émotion inexprimable : son cœur bat à coups pressés. Ah ! sans doute il se trouve sous l'empire de cet instinct indéfinissable, de ce pressentiment incompréhensible, qui saisit les amans à l'approche de l'objet qu'ils doivent aimer.
Hélène a entendu les pas des Girard ; elle accourt audevantde lui.
— Enfin , c'est donc vous , mon père, lui dit-elle....
Mais en cet instant , la lune, sortant d'une masse de nuages sombres , lui fait reconnaître sa méprise; elle se tait, baisse les yeux et commence à s'inquiéter. Girard, prenantalorslaparoled'une voix douce, s'em-
presse de la rassurer. Il lui racowte comment, surpris par l'orage, il a élé amené auprès du iemplier ; comment celui-ci, se trouvant malade et pouvant en mourir , lui a remis pour elle des papiers importans. Il ajoute que c'est pour remplir les intentions de son vieil ami , qu'il se présente devant elle.
Hélène ne répondit pas ; mais Girard entendit qu'elle pleurait. Échapant de ses mains tremblantes , sa harpe tomba ; une corde se rompit , et un son lugubre murmura sourdement sous la feuillée où cette première entrevue avait lieu.
— Ne vous affligez pas , Hélène , reprit le chevalier ; si Dieu appelé à lui le pauvre Templier, je viendrai à sa place vous consoler : il m'a légué déjà ce précieux avantage , dont je ne suis peut-être pas indigne, et j'espère que vous approuverez les volontés de celui que vous appeliez votre père.
— Ce n'est pas la même chose , mumura- !a captive à demi-voix.
— Pourquoi ? lui demanda Girard ; est-ce parce que je suis jeune, et craindriezvous?
— Craindre ! interrompit-elle , le Templier ne vous aurait-il pas dit que je suis
lépreuse , et que c'est à vous de redouter ma présence. Mais quand je dis : ceji'fest pas la même chose, c'est que, pour rechercher ma triste compagnie, il faut être bien malheureux ; et de ce côté rien ne manquait au père Anselme. Vous, seigneur, je vois à votre langage, à votre costume, que vous devez être de haut lignage et de grande fortune ; je ne saurais attendre de votre part qu'une compassion fugitive, qui me rendrait plus à plaindre que jamais , lorsque je serais délaissée. Helas! on peut vivre peut-être sans être aimé ; il doit être impossible de vivre quand on ne l'est plus. Si vous êtes heureux,
il faut donc me le dire et vous éloigner aussitôt. Je ne vous en saurai pas mauvais gré ; je vous prierai seulement de me procurer quelque être vivant : un chien, une biche, où tel autre animal que je puisse apprivoiser sans qu'il connaisse le danger de mon approche; sans que je lui cause le mouvement d'horreur que vous avez peine à contenir, peut-être. Il ne m'est guère permis d'être difficile en fait de compagnon ; et celui qui voudra rester le plus long-temps avec moi me sera bien cher Compagnon d'une lépreuse,il faut de rhéroisme pour le devenir. La voix d'Hélène avait un charme infini ; assis près d'elle sur le même banc, Girard respirait presque son souffle, si pur et si doux, que le chevalier ne pouvait croire qu'il émanât du sein d'une femme atteinte de la terrible lèpre. Son voile, dont le zéphir se jouait en ce moment, était, à cause de sa blancheur, la seule partie visible de cet être mystérieux ;
Girard se croyait sous le charme d'une vision ; plusieurs fois, il loucha la robe de la lépreuse pour s'assurer de la réalité de sa présence. — Hélène, reprit-il, en lui prenant les mains au mépris de toute crainte , ne me repoussez pas. Avant d'avoir vu le Templier, mon âme volait vers la vôtre : je venais à vous lorsque l'orage me força de chercher un abri sous les voûtes du monastère où Dieu, par la bouche du saint homme, voulait me confier la tache si douce de diminuer vos souffrances en les partageant. Ne me repoussez pas: car pour venir près vous , j'ai quitté les fêtes, les plaisirs, une femme jeune et belle. Je me suis dérobé à sa tendresse, enivré des pressentimens de bonheur qui me poussaient vers vous , pour qui je me sens une si sainte amitié.
— Eh bien! venez quelques fois, j'y consens; car je sens qu'il est au-dessus des forces humaines de repousser une consolation
— Tl —
qui luit à travers des malheurs comme les miens. Mais ne me parlez plus d'une voix si douce ; ne me faites pas entrevoir un espoir trop flatteur ; je m'abuserais peut-être , et je dois me défier de mon cœur. Isolée comme je le suis , je me laisserais aller à vous aimer plus que je ne voudrais. . .Concevez-vous tout ce que j'ajouterais alors à mes souffrances? moi qui ne pourrais attendre de votre part
aucun retour Le ciel ne m'a pas créée
pour aimer, mais pour souffrir et effrayer. . . . Partez, ajouta-t-elle en soupirant, voici l'heure à laquelle le Templier me quiîtat; le jour va paraître , et je craindrais que mon gardien ne voulût pas vous laisser revenir, s'il savait que vous n'êtes pas le père Anselme. Puis elle baissa son voile , et conduisit Girard près de la porte.
— A demain , lui dit le chevalier , avec feu , à demain et à toujours.
A ces mots, s'emparant d'une de ses mains.
il la couvrit de baisers , malgré les efforts d'Hélène qui lui disait :
— Dieu puissant ! prenez donc garde , seigneur ; je suis je suis lépreuse.
Le sire de Sassenage venait de recevoir une fâcheuse nouvelle par un de ses barons, que lui avaient député, chez le comte deMontélimart, les capitaines commandant ses forteresses.
Les Routiers , ces soldats devenus brigands depuis le traité de Brétigny, qui les licenciait, s'approchaient; déjà même ils s'étaient emparés de plusieurs châteaux voisins de ses domaines. Ses officiers lui mandaient de venir sur l'heure se mettre à leur tête ; car ils savaient de bonne part que le château de Sassenage serait le premier attaqué.
Les seigneurs Dauphinois, presque tous réunis alors chez le sire de Montélimart , ayant tenu conseil , résolurent de se défendre vaillamment , et d'empêcher ces bandits de s'emparer de leurs manoirs. D'ailleurs, c'était un privilège de la noblesse Delphinale de pouvoir faire la guerre comme bon lui semblait, pour le maintien de ses dro.ts*.
En sortant du conseil , le baron de Sasse-
* Elle eut ce droit jusqu'au règne de Louis XI , qui l'abolit en 1471.
nage prit à part Girard de Briord, et lui dit :
— Ma maison me suffit pour protéger mes domaines, et point ne me soucie de partager l'honîieur des prouesses avec des étrangers. Mais si vous voulez, en qualité d'ami et de voisin , nous vous ferons une petite place sur nos remparts au moment du danger.
Nous vous prions donc d'accepter, comme preuve de grande estime, un commandement; vous promettant d'en agir ainsi chez vous , si nous ne parvenons à exterminer cette canaille : ce que nous espérons, avec la grâce de Dieu et le secours de notre bonne épée.
Girard remercia le baron de Sassenage avec courioisie ; mais pendant qu'il parlait un frisson avait parcouru tout son corps. Pourtant ii ne pouvait refuser : les lois de la chevalerie, si respectées auXlV* siècle, lui faisaient un devoir impérieux d'accepter, comme honneur insigne, la perspective d'un
danger à courir. Il lui faudrait donc s'éloigner d'Hélène , d'Hélène qui captivait déjà son âme par des liens aussi puissans qu'incompréhensibles.
— Frère , lui dit en ce moment le comte de la Suze, que faites-vous, appuyé ainsi contre cette porte , comme si vous épiez l'entrée de la jolie Marie , avec qui vous causiez si gentiment cette nuit , que vous aviez oublié l'heuredu rendez-vous donné à une autre, sans doute. Prenez garde, ami, le saint amour, que vous défendiez l'autre jour, n'admet pas de partage; la fille du baron mérite tous vos hommages , et je la crois bien près de vous donner son cœur, si déjà ce n'est chose faite. Et puis vous venez de promettre au seigneur son père de défendre son héritage , et c'est une preuve qu'il approuve vos espérances.
— Vraiment, dit Girard il ne peut les désapprouver, car je n'en ai aucune. Je puis
vous dire à vous, frère, et cela sans manquer à la discrétion que doit un loyal chevalier à la dame qui veut bien laisser tomber sur lui un tendre regard ; je puis vous dire que la gentille Marie ne cherche pas à cacher elle-même la préférence qu'elle voudrait m'accorder. Mais , foi de chevalier ! je ne suis pas amoureux , et ne crois pas le devenir, ajouta en rougissant un peu Girard. On ne m'attendait pas cette nuit où je suis allé, et l'amour n'était pour rien dans la visite que j'allais faire. Ici la voix de Girard devint plus triste ; — un jour,ami cher, poursuivit-il, je pourrai peut-être vous confier le secret que je vous cache à regret ; mais je ne suis pas seul dans ce mystère, car déjà il n'en serait plus un pour vous, qui avez droit , comme frère , à tout ce qui me touche. Sachez , toutefois , que je n'aurai jamais à
vous parler de mon alliance avec Marie
non , certainement non.
— Je doute que la noble Demoiselle se console de ce non là , autant que je suis sûr du bonheur qu'elle aurait à dire oui. Mais parlons d'aulre chose ; je ne veux pas me faire le champion des belles , ni leur défenseur près dé vous : ce serait , par ma foi , me tailler une trop rude besogne ; vous êtes ingrat envers elles , et moi je leur sais gré de la moindre faveur.... C'est que je ne suis pas comme vous leur enfant gâté. — Dites-moi. partez-vous demain?
— Demain, répondit Girard avec embarras, demain! oh! non, c'est impossible.
— Comment , impossible ; mais il le faut bien , puisque vous avez accepté un commandement :Je baron compte sur vous.
— Oui, sans doute... dans quelques jours; pour demain,je vous le répète, cela n'est pas possible.
— Frère , reprit gravement la Suze, vous n'êtes pas amoureux, et l'honneur ne vous
dit pas qu'il faut partir sans retard? la voix de l'amitié ne se fait donc plus comprendre, puisqu'un seigneur du Dauphiné , menacé comme les autres par des aventuriers nombreux, fait répéter à son frère d'armes qui, peutêtre, aussi serait chassé de ses foyers, qu'il faut partir,.. Et que penserait le baron si vous manquiez à la première attaque?
— Je vous comprends, dit Girard avec vivacité... je partirai. Puis, se jetant dans les bras du comte, il l'étreignit avec force, en lui disant : oh ! toujours, toujours ensemble sur le chemin de l'honneur.
—Ettoujours frères et amis, ajouta lecomte. De gravesévénemensvenantnous chercher au milieu de nos plaisirs, poursuivit la Suze avec feu, rien ne doit nous retenir ; des dan"-ers à courir , la mort même à braver, voilà la vie des chevaliers; c'est ainsi qu'ils doivent transmettre à leur postérité, un nom aussi noble de grandes actions, de valeur,de gloire, qu'il
est illustre par le nombre de leurs aïeux et l'âge de leur écu. Notre poète Eustache Des Champs, et le rude Philippe deMézières, nous disent sans cesse que les preux des temps héroïques se sont évanouis : cela peut-être, pour ceux qui, désertant leur manoir pour les plaisirs et honneurs énivrans de la cour, pour l'industrie des petits intérêts journaliers, finissent par fondre l'or de l'énergie et de la pure loyauté en monnaie d'intrigues et de laçons frivoles, Mais, par le corps de Monsieur Saint-Georges, mon patron, il n'en estpas ainsi dans nos provinces; et s'il plaît à Dieu, l'astre du royaume n'est pas près de se coucherdans la poussière de nos institutions. — Non, non, s'écria à son tour Girard, la noblesse Delphinale ne comptera pas dans ses rangs des seigneurs apostats à la sainte gloire de conserverie noble droit de défendre le sol: droit qui faisait l'heur et la renommée de leurs pères. Quel gentilhomme pourrait sans
forligner, renoncer à cette chevalerie, qui fît du bouclier le berceau de nos ancêtres, et leur abri de i'Orillamme ; à cet honneur qu'elle nous fît trouver jusque dans les fers de la Massoure, jusque dans les. désastres de Créci? Elle alluma dans nos cœurs agrandis l'émulation du bien, l'amour de la vertu, la fîerté qui porta les paladins à briser toute résistance, et surtout à protéger le faible contre le fort, et leur fît choisir pour objet de leurs vœux et de leurs hommages un sexe qui, ayant besoin de secours, faisait de la force et du courage, des titres pour lui plaire; en telle sorte que les dames les attachèrent à leur cnliQ par les nœuds de leur propre gloire. Aussi les vit-on, pour doubler cette gloire, mettre si loin et si haut leurs moindres faveurs, qu'il y avait pour les atteindre nécessité de mullip'ier les prodiges de vaillance et les preuves de fîiélité. Ah! s'il faut uii Tome I. 6.
rêve dans la vie afin que l'âme y puisse durer sans impatience, en est-il de plus doux que celui qui berça de cette illusion la courtoise chevalerie, au bruit des chansons des troubadours, et des lances rompues en l'honneur des belles?...
Girard, animé par la verve de son discours, ressemblait au génie delà guerre, évoquant par amour pour la France, l'antique chevalerie de la table ronde, renaissant lout-àcoup à sa voix, avec l'armure invincible et l'écharpenagique.
La nuit était venue, et le chevalier suivait déjà lecheminquileconduisait, tard, augréde son impatience , près de la douce captive, qui l'attendait elle-même avec un désir mêlé de crainte. Elle avait lu les papiers qu'il lui avait remis de la part du Templier; les renseignemens qu'ils lui donnaient sur sa famille avaient ranimé dans son coeur une lueurd'espérance; il lui tardait de voir Girard pour lui
confier ses projets et lui demander son assistance. Elle se sentait déjà plus forte, depuis qu'il lui avait dit qu'elle pouvait compter sur son dévoùment.
Elle courut à sa rencontre; son oreille, habituée à épier le bruit dans le silence, avait reconnu son approche avant qu'il eût franchi le seuil: son coeur aussi l'avait pressentie cette approche, car il battait avec violence.
— Je vous attendais , lui dit-elle, et votre généreuse pitié ne s'est point oubliée aujourd'hui plus qu'hier aux fêtes du noble Seigneur
de Montélimart Merci, beau sire, de
votre loyauté à tenir votre parole; j'ai à vous demander d'autres preuves de cette pieuse sollicitude , et bien qu'il ne me soit iias permis de vous promettre une récompense du dévoùment que je réclame, je ne Xous parlerai point avec moins de confiance. Ce serait je crois vous méconnaître , et si je
fus privée des dons que mon sexe possède ordinairement pour séduire le vôtre, Dieu a voulu, peut-être, me dédommager de la beauté, qu'il m'a refusée, en me donnant une âme capable de vous apprécier. Ah ! oui , j'ai une haute idée du noble chevalier qui, plein de s ntimens généreux et de respect pour l'infortune dont je suis frappée, n'a pas craint les suites qui pourraient le faire repentir de s'être risqué en la ^npagnie de la pauvre lépreuse. « Héléii^ avait prononcé ces mots lentement ; elleéta^trembianle, et il était facile de voir combien le malheur la rendait craintive-
— Hélène , répondit Girard , ne tremblez pas ainsi ; parlez, ordonnez , ne craignez pas de demander ; car pour vous je donnerais mille fois ma vie. Non, vous n'êtes point lépreuse à mes yeux ; je vois en vous la réalisation de celle que j'appelais en mes rê/ « d'amour; celle que j'avais douée dune
sublime comme la vôtre ; celle , enfin , qui devait envoyer à la mienne ses douces émanations , et me donner, par avance , une idée des joies du ciel. Oh ! ne crains plus de parler, car ta voix est à mon oreille une harmonie qui fait vibrer avec délices les cordes , si long-temps muettes en moi , de cette sympathie que chacun ressent à son tour. Le sentiment que j'éprouve et que toi seule devais me faire connaître , s'est emparé de toutes les forces de mon ame Le pauvre chevalier eut pu dire de toute la puissance de ma raison; car redescendant, avec tout l'élan de la jeunesse, des régions célestes où il puisait, disait-il, son amour, vers les régions terrestres où la vertu s'égare, il attirait Hélène vers lui ; il la pressait sur son cœur avec délire ; il l'étreignait convulsivement et la couvrait de baisers.
La jeune captive, entraînée dans une Iphère de sensations trop souvent irrésisti-
blés, s'y abandonnait avec cette candeur qui ignore le danger, et ne saurait croire à l'existence d'un poison sous une enveloppe de délices. Pourtant, elle repoussait doucement Girard, avec la pudeur instinctive naturelle à son sexe, qui le défend quelquefois mieux que la raison elle-même. Les transports de son nouvel ami l'intimidèrent ; et elle qui, un moment auparavant, implorait sa pitié, s'inspira soudain d'une réserve dont il fut interdit-
— Oh! pardonnez, Hélène , lui dit- il en tombant à ses jj enoux , pardonnez si je n'ai pu contenir mon émotion ; si le feu que vous allumez en moi , seulement au son de voire voix angélique, vous a effrayé , je vous ie cacherai désormais; mais s'il m'arrivait de vous en parler, soyez sans crainte , mon amie, je ne cesserai jamais de respecter votre malheur, et vous pouvez croire à ma
parole, car je ne crois pas y avoir jamais manqué.
Rassurée par ce discours , Hélène tendit la main au chevalier et le Ot aésoir près d'elle.
— Ne me pariez donc plus ainsi, lui ditelle , je ne trouverais pas le courage qu'il me faudrait pour vous repousser, généreux ami. Moi qui me suis vue sans ccsso éloignée comme un objet d'horreur, je n'ai pas appris à défendre un cœur qui ne devait , pensais-je, être jamais attaqué. Je me la sserais aller à vous croire ; j'oubliera s ce que je suis pour ce que je voudrais être; et lorsque la réflexion ou l'habitude vous aura.t laissé voir combien peu je puis pour votre bonheur, vous me verriez comme les autres avec dégoût , tand s que, par un tris'e retour, je n'aurais plus qu'à gémir sur votre èioignement, dont peut-être , je ne me consolerais pas. Car, ne pouvant trouver que
de vo(re côté une telle déception , elle me serait d'autant plus cruelle, que vous m'auriez habituée au bonheur d'une exception unique.
Le mystère qui m'environne, les malheurs que vous voulez bien partager ont pu vous abuser sur le sentiment que je vous inspire; vous avez pris pour de l'amour une pitié toujours tendre dans les bons cœurs ; soyez assez généreux dans ce cas, pour ne pas détruire mon illusion ; si je ne fais qu'un
rêve, respectez-le, car il est heureux
En parlant ainsi , Hélène , animée par l'éloquence que lui prêtait son bonheur, avait rejeté son voile en arrière ; son visage restait entièrement à découvert Girard ne
l'entendait plus depuis quelques instans , dominé qu'il était par la plus vive préoccupation.
Les premiers feux de l'aurore venaient de poindre derrière la jeune fille ; presque toute
sa personne était encore dans l'ombre; mais les feux de l'Orient éclairaient déjà une partie de sa belle chevelure , dont chaque boucle, resplendissante de cette clarté naissante, semblait un prisme radieux. Bientôt, les rayons de l'aube vinrent se jouer amoureusement sur les contours des traits d'Hélène, sur son cou , sur ses épaules un peu découvertes... . Que dirons-nous , enfin , une beauté ravissante se révélait aux yeux de Girard , lorsqu'il ne s'attendait qu'à voir une figure repoussante Qui pourrait exprimer l'enchantement auquel il fut livré lorsque , mieux servi par le bienfait du jour, il eut admiré , dans tout leur éclat , des charmes qu'il n'avait encore vus à aucune femme : ces grands yeux dont les regards angéliques allaient frapper le cœur d'un trait assuré ; ce front si noble, cette bouche si pure, si vermeille , où des perles brillaient à travers un tendre sourire : en un mot , tout cet en-
semble d'attraits où la nature avait uni le sentiment et la grâce, bouleversait la raison de Girard. Il poussa un cri qui, rappelant à Hélène sa hideuse maiadie , la fit rougir et se couvrir de son voile.
— Je me suis oubliée, raessire, lui ditelle; et maintenant que vous avez vu mon visage, vous ne trouvez plus une parole pour la pauvre lépreuse, à laquelle vous vouliez tout-à-l'heure donner votre amour.
— Oh ! femme incompréhensible dont la magie dispose de mon cœur, tu me caches en vain tes traits; dussé-je vivre éternellement , jamais je n'oublirai ce que je viens de voir : le jour, la nuit, de loin, de près, je verrai sans cesse celte figure.
— De grâce, n'achevez pas , mlerrompt Hélène. Le Templier ne fit point de reflexions lorsqu'il la vit, cette figure.... Il parut surpr s assurément de ma iadeur; mais au moins il me cachal'horreurqueje lui inspirais, et sa
piété vint me consoler dans mes douleurs.
— Le Templier a vu ton visage et il n'est pas , comme moi , resté muet d'émotion et de délire
— Ah ! grâce, grâce, Girard, reprit Hélène fondant en larmes Assez, assez de désillusion pour un jour Demain vous achèverez d'arracher de mon cœur cette espérance, qui ne faisait que d'y naître; vous l'écraserez de vos mépris comme cette débile violette des champs , dont on avait aspiré le parfum , et que l'on prend tout-à-coup en horreur, parce qu'un hideux reptile vient de se traîner dessus.,.. Pitié!.... Pitié !....
— Mais qu'ai-je donc dit , ange descendu des cieux , qu'ai-je dit , dans ma délicieuse frénésie , qui ait put te fuire prendre le change! Ce que j'ai voulu t'apprendre, c'est que tu es un chef-d'œuvre de la création ; c'est que sur ton visage sont réunis les charmes de cent beautés ; c'est que sans doute
toute ta personne est un ensemble de perfections, comme ton cœur en est un de toutes les vertus.... Le Templier t'avait vue sans voile, et ta divine présence n'a pas fondu subitement en lui les glaces de l'âge ; et tu es encore captive, éloignée de l'adoration des mortels et des hommages de l'univers l Ah ! tout m'est révélé! s'écria Girard : c'est l'envie , c'est la confusion d'un sexe que tes charmes éclipsaient qui t'ont condamnée à languir ici : tu es victime de quelque marâtre qui tremblait que ses autres filles parussent à tes côtés. Où sont donc les champions de l'innocence , lesservans de la beauté? Eh! quoi! Hélène est encore prisonnière Cette tour est encore debout? Mais j'en rends grâce au ciel, qui
me réservait la délivrance ; je romprai tes fers, je serai ton vengeur et ton esclave quand je t'aurai rendue à la liberté.
Cependant, Hélène , plongée dans unéton-
nement indicible , ne comprenait qu'à demi tout cet enchaînement d'enthousiasme et d'admiration auquel le chevalier se livrait. Indécise sur ce qu'elle devait penser , n'osant se livrer au plaisir d'être belle, elle murmura d'une voix craintive :
— Girard , je ne suis donc plus laide?
— Laide ! c'est le reste de l'univers
qui est laid auprès toi Ne vois-tu pas ,
Hélène , que tes charmes m'ont rendu fou ; ne vois-tu pas que si ton amour m'est refusé , il faut que je meure à l'instant.
— Ah ! Girard , vous vivrez , s'écria la jeune captive. Puis, comme si elle eût craint d'en avoir trop dit , elle épaissit sur son visage les plis de son voile , pour dérober sa rougeur.
Mais le chevalier repoussait ce voile; il couvait Héiène de son regard, où brillait tant d'amour et d'admiration, qu'elle était alors plus embarrassée de ses attraits qu'elle
ne l'avait été de sa laideur présumée. Elle rougissait de plus en plus, baissait les yeux, et se retirait à l'extrémité du banc sur lequel ils étaient assis.
— Pourquoi vous éloigner, reprit le jeune seigneur avec plus de calme, je vous eusse aimée à bien moins; et vous pouvez me croire, si vous songiez à me repousser maintenant que je vous sais la plus belle personne qu'on puisse voir, je regretterais l'infirmité prétendue à laquelle je devais mon bonheur. Mais vous me laisserez vous adorer, je le vois à ce doux sourire ; et si un jour vous êtes libre et heureuse , comme vous devez l'attendre de mes efforts et de ma persévérance, laissez moi croire que je pourrai vous appeler mon Hélène bien-aimée. Ahl continua-t-il d'un accent d'inspiré , que ma vie serait belle , si je pouvais la passer près de vous! Dites-moi donc vite ce que renferment les papiers du Templier ; peut-être y
trouverai-je quelques indices sur votre famille. La nuit où il me les confia, il me dit que votre père avait été fait prisonnier à la dernière croisade; c'est donc votre mère qui vous laisse ici.
— Hélas ! répondit Hélène , je n'ai plus de mère : j'étais bien jeune lorsque la mienne mourut ; son souvenir se présente à moi si confus, eue j'ai peine à me rappeler ses traits. Peu de temps après sa mort , mon père se remaria et partit aussitôt ; me laissant aux soins de sa femme, qui ne m'aimait point. m.-^^- Lorsqu'il revint , elle lui dit qu'il fallait m'envoyer chez une de mes tantes , qui me demandait, et de laquelle je devais attendre une grande fortune. Mon père y consentit, et l'on me conduisit ici. J'avais alors dix ans ; depuis , je ne sais rien de ce qui touche ma fc'Tiille, si ce n'est ce que m'apprend le père Anselme et que je vous transmettrai tout-à-l'heure. C'est à ce respectable vieil-
lard que je dois le peu que je sais , le peu que je vaux ; et je lui dois bien davantage maintenant qu'il vous a envoyé près de moi, ajouta la jeune fille en rougissant et en pressant doucement la main du chevalier. Je vous ferai une prière, dit-elle après un moment de réflexion.
— Parlez, mon Hélène, vous n'fivez pas besoin de prier, que faut-il faire ! ^SJ
— Je désirerais que vous ne cherchassiez pas à me faire sortir d'ici ; je ne m'y ennuîer ' •. plus Girard : votre souvenir sera là , vous y viendrez quelquefois, n'est-ce pas, adoucir ma soiilude. Peut-être, si j'étais libre ne vous verrais-jeplus; alors je regretterais celte tour, dans laquelle vous veniez me consoler, alors même que vous me croyiez lépreuse. Je ne sais pas si je me trompe , ajouta Hélène avec une candeur chaîiuante, mais il me semble qu'il n'y a plus de capti-
vite pour les prisonniers qu'une douce pitié console....
— Et celui qui peut vous consoler, Hélène, ne verra qu'un temple dans votre prison. Mais il faut que je rende au monde mon Hélène, qui doit l'embellir ; il faut que je puisse me parer de ce que vous appelez mes bienfaits. Ahl sans doute, mon amie, je viendrais ici tous les jours ; mais ne dois-je pas ^^pirer et ne plus vous quitter? vous libre jepuisprétendreàvotremain;jesuis de noble race, j ' ai de nombreux vassaux , de bonnes forteresses où vous seriez heureuse, honorée, chérie, admirée des nobles seigneurs qui viendraient à l'envi briguer vos suffrages dans nos tournois... Dites, bel ange, ne voulez-vous pas tout cela? voire coeur ne sent-il que de la reconnaissance , et ne pouvezvous rien accorder de plus à celui qui ne songe qu'à mettre à vos pieds tout ce qu'il possède , avec toute sa vie , s'il ne la Tome i, 7,
perd pas à reconquérir votre liberté.
— Oui, je voudrais tout cela, mon ami; mais, depuis hier, je suis si heureuse que je n'ose descendre dans mon cœur: je crains de trouver l'espoir d'un bonheur que je ne pourrais obtenir, et que ne dois pas soupçonner s'il ne peut pas être mon partage. En vous entendant, messire, je trouve dans vos paroles un charme si nouveau ; qu'il me parait ressembler beaucoup au plaisir que vous cause, dites-vous, le son de ma voix. Ecoutez, Girard, j'aimais bien le père Anselme , mais sa voix ne me causait aucune émotion venant delà, lit-elle en posant sa petite main sur son cœur... Et le chevalier aurait eu peine à compter les battemens de ce cœur, aux mouvemens précipités de cette main , qui semblait le retenir avec peine sous son albâtre. Jamais je ne pensais à la dame dont il me parlait souvent, et qu'il paraissait avoir bienaimée, ajoutalajeune fille; jen'étais point
jalouse quand il me vantait sa beauté ; à moi, à moi qui me croyais si laide. Eh! bien, il fautque je vous le dise, tout le jour quej'aipassé à vous attendre, j'ai vu sanscessedevant moi cette belle personne, à la tendresse de laquelle vous vous êtes soustrait pour venir à moi. Ce souvenir m'oppresse même à présent, que vous me trouvez si belle. Girard, est-ce ainsi qu'il faut être pour que vous puissiez croire qu'Hélène a plus que de la reconnaissance pour payer l'amour que vous lui donnez.... car je ne veux pas être ingrate.
Et en disant cela elle penchait sa jolie tête sur l'épaule de son ami, dont elle venait de faire la félicité en le rendant, d'un autre côté, le plus malheureux des hommes; car elle lui avait rappelé en parlant de Marie, que le baron de Sassenage l'attendait, et qu'il lui fallaitla quitter peut-être pour longtemps. A cette idée le cœur du chevalier se brisa ; il se leva, marcha à grands pas et prononça
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des paroles sans suite ; ne sachant comment apprendre à Hélène l'obligation où il était de la quitter, et que cette vie, qu'il voulait lui donnera elle, il pouvait la perdre. Pauvre chevalier , telle était son impérieuse destinée, que le plus fortuné des mortels par son amour, il fallait le sacrifier à l'honneur, sans que son amie le suivît, sans qu'elle fût là pour recevoir son dernier soupir, s'il devait succomber.,.
La jeune fille ne comprenait pas le désespoir de son amant ; il lui semblait qu'il devait être rassuré par ce qu'elle venait de lui dire.
— Je ne sais pas rendre ce que j'éprouve mon doux ami, lui dit-elle; mais tenez, interrogez mes yeux : ils sont, dit-on, le miroir de notre àme... Et elle regardait Girard avec ivresse, à travers les larmes qu'elle versait, comme par un pressentiment de ses douleurs prochaines. Plus elle prodiguait de tendresse au chevalier, moins il se trouvait de courage
pour s'éloigner. Cependant, il fallait prendre un parti ; il lui vint à la pensée de tromper Hélène pour lui cacher la cause de l'absence qu'il allait faire.
— Puisque vous m'aimez, lui dit-il, laissezmoi vous rendre à la liberté le plus vite possible.Donnez-moi les papiers du père Anselme: je me guiderai d'après les conseils qu'ils contiennent ; mais laissez-moi partir aujourd'hui même ; et je reviendrai bientôt vous chercher pour ne plus vous quitter ! si mon absence est longue, c'est que j'aurai rencontré des obstacles; mais je les surmonterai, car il faut que vous soyez dame de Briord.
« Séchez vos larmes, Hélène, ma bien-aimée; vous ne savez pas combien je souffre, combien je vais être malheureux ; pourtant l'espérance soutiendra mon courage, et la céleste récompense qui m'attend au retour me fera faire des prodiges pour arriver plus vite au
ut de tous mes désira.
— Revenez bientôt, Girard, lui disait Hélène, si vous ne voulez pas que je meure... Et si cette beauté dédaignée une première fois , revenait près de vous plus tendre , plus séduisante, peut-être...
— Que votre cœur ne se livre pas à cette crainte , Marie : la jeune fille dont vous me parlez et dont le souvenir, en fatiguant votre pensée , vous rendrait peut-être injuste pendant mon absence , ne possède aucune des perfections que j'idolâtre en vous ; je ne l'ai jamais aimée ; et maintenant que serait Marie près de votre image , qui ne cessera pas un instant d'être devant moi? J'en fais ici le serment, à toi ou mourir, ma belle amie.
Et Girard s'échappa des bras d'Hélène, qui se sentit défaillir aussitôt que la porte , refermée sur lui , l'eût dérobé à ses regards.
Un mois s'était écoulé depuis que Girard avait quitté Hélène, et les routiers ne s'étaient pas encore présentés au lieu où sa valeur impatiente les attendait. S'indignant de l'inaction que ce retard lui imposait , il pro-
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posa au baron de Sassenage d'aller , de sa personne, s'assurer si ces aventuriers étaient en effet dans l'intention d'assiéger le château.
— Peut-être , lui dit-il , ont-ils changé leur plan d'attaque ; peut-être aussi , serionsnous assez heureux pour les éviter, en leur laissant juger, par notre confiance dans nos moyens de défense , le peu de succès qu'ils peuvent attendre de leur entreprise.
— Partez donc , Girard , et revenez vite ; car , je vous l'avoue , mes craintes seront grandes pendant votre absence.
Le chevalier , après lui avoir promis de ne point s'exposer, partit, accompagné de quelques hommes d'armes seulement.
Ils trouvèrent les compagnies campées entre le Rhône et la petite rivière de la Galaure , au nombre de dix mille hommes pour le moins. Girard,ayantdemandé.deparleroi de France , les chefs des routiers , on le fit
approcher de huit capitaines qui jouaient aux dés.
Il leur demanda la permission d'accomplir la mission dont il était chargé; ce à quoi ils répondirent que c'était justice. Laissant alors le jeu, ils se tournèrent vers lui, et l'écoutèrent.
Le chevalier les somma de lui déclarer s'ils venaient en amis ou en ennemis; s'ils ne voulaient que le passage; qu'elles étaient, en un mot, leurs intentions?
Un des chefs , appelé Sevré de Bude, répondit :
— Vous savez, seigneur, que depuis qu'il a plu au roi, votre gracieux , mais peu reconnaissant souverain , de conclure des trêves, il y a une foule de gens d'armes sans paye et sans ressource. Or , comme il n'y a pas de suspension possible à la nécessité de vivre , ces braves sont venus ici, sous notre conduite pour chercher à subsister de leur mieux , non
pas comme on le dit méchamment, en saccageant le pays, en faisant beaucoup demal etde vilaines actions; mais en prenant loyalement, et avec l'assistance de madame la Sainte- Vierge, les châteaux et les villes, que nous adjugeons ensuite à l'enchère. Si bien que chacun peut rentrer dans son bien en nous en donnant le prix : ce que les seigneurs du Dauphiné feront comme les autres , ajouta-til , s'il plaît à Dieu de nous soutenir dans notre droit. Nous combattons quand nous y trouvons notre avantage, et non autrement ; car notre sang est notre gagne pain, et il nous faut le ménager jusqu'au jour où nous pourrons combattre pour la gloire et la rémission de nos péchés.
— N'espérez rien des seigneurs Dauphinois , repondit Girard ; il règne entre eux une union si bien assise que les plus petites forteresses seront défendues avec autant de lances que vous pourriez en montrer. Us repousse-
raient vos forces réunies, à l'abri de leurs remparts , dont les meurtriers vous décimeraient sans profit. Puis, voulant profiter des craintes religieuses qu'ils mêlaient à leur brigandage,Girard ajouta : — et les amesde vos morts seraient frustrées de leur part de paradis.
Le chef ne répondit pas ; mais s'approcliant d'un autre capitaine nommé le Bâtard de Mauléon , il lui demanda un sauf conduit pour le chevalier et ses hommes.
Lorsque ce Mauléon s'avança pour le lui présenter. Le sire de Briord le salua avec dédain r il venait de reconnaître dans ce jeune homme, le fils naturel d'un des plus braves seigneurs du Languedoc : jeune homme qu'il avait vu souvent parmi les pages d'un baron Dauphinois , le sire de Croy Chanel.
Repoussant le papier que Mauléon lui présentait :
— Pensez vous , lui dit-il , que je pour-
rais avoir confiance en vos écrits, lorsque demain , peut-être , vous porterez les armes contre le seigneur qui vous reçut chez lui comme l'enfant de sa maison ; lorsque vous avez mis à oubli les leçons d'honneur et de chevalerie qu'il vous a données. Non , la loyauté ne se trouve par là où il y a félonie. Si la destinée vousarefuséun nom, ce n'est point parmi les Tuschins * que vous en trouverez un illustre ; car votre mémoire sera entourée d'un renom de déloyauté , et votre ame sera maudite.
— Je pourrais vous faire repentir d'un tel langage , sire Girard de Briord , répondit le jeune chef de routiers ; mais je veux bien respecter le caractère d'ambassadeur dont vous êtes revêtu , et vous faire comprendre qu'un chef de Tuschins peut se montrer généreux envers un seigneur dont il lui serait
* Nom que l'on donnait quelquefois aux grandes compagnies , et particulièrement aux Routiers.
facile de punir l'insolence. Nous nous retrouverons ailleurs, beau chevalier, et nous verrons alors si votre épée est aussi bien affilée que votre langue. Gardez-vous d'oublier , en attendant , que les routiers sont plus près de vos domaines que vous ne penstz, et que j'ai hâte d'abattre votre superbe orgueil. Pourtant un des nôtres va vous conduire à travers nos compagnies ; ma loyauté, dont vous faites si peu de cas , m'impose de laisser aller , non par Girard de Briord , mais le député envoyé pour parlementer avec nous.
Le chevalier , sans éprouver la moindre émotion , salua les chefs et suivit le guide , qui le conduisit avec respect jusqu'à la dernière sentinelle du camp.
Girard revenait , triste, inquiet, non pas des menaces du bâtard de Mauléon , ou de la crainte de perdre ses domaines ; mais du désespoir que son absence allait causer à Hélène, en se prolongeant.
— Encore , se disait-il , si le temps que je passe loin d'elle pouvait avancer notre félicité, je me résignerais; mais hélas! je l'ai trompée , et ce n'est point à sa délivrance que je travaille. La mort viendra peut-être avant qu'il me soit possible de rien entreprendre... et Girard sentait un frisson glacé parcourir tout son corps.
Cependant il était à présumer que les routiers attaqueraient Sassenage avant aucune autre place, et le chevalier , après avoir rendu compte au baron de leurs dispositions, fit rassembler mille combatans d'éhte , qui formèrent la garnison du château.
Le lendemain, on vit en effet les nombreuses compagnies se diriger vers la forteresse; mais elles étaient attendues et peu d'instans après , les remparts furent garnis de nobles et vaillans défenseurs, qui lancèrent sur le plus épais de leurs bataillons la valeur de douze charretées de cailloux.
amassés sur le mur, où les assiégés n'avaient qu'à les prendre.
Les Tuschins furent un moment troublés ; mais ils revinrent bientôt à la charge , et plantèrent des échelles à la muraille. Alors la grêlede pierres recommença : elleenfonça de nouveau les bassinets et les cuirasses des assaillans.
Ces fiers ennemis, renversés les uns sur les autres, n'offrirent, un moment, qu'une masse confuse , sanglante et de laquelle s'élevaient à la fois les blasphèmes des hommes blessés légèrement , et les plaintes de ceux expirans sous le poids des projectiles lancés du rempart. Mais cette confusion dura peu, et la stoïcité de ces hommes d'armes façonnés à tous les maux de la guerre , reprit promptement le dessus. Vers le soir, ils se retirèreni un peu, en emportant leurs morts, et firent recevoir leurs blessés dans les monastères, où l'on pansait pour l'amour de
Dieu , et sans distinction de bannière , tous ceux que le hasard des combats avait frappés. Puis, ils revinrent devant Sassenage avec autant de sang-froid que si la victoire eût couronné leur première tentative. Mais les chevaliers, indignés d'attendre derrière des murailles ces ennemis de Dieu et des hommes , brûlaient de les attaquer en rase campagne.
— Seigneur, dit au baron de Sassenage l'intrépide Girard faites baisser le pont-levis, et nous vous aurons bientôt fait raison de cette gente maudite.
— Partez, donc, mon vaillant ami, j'ai confiance dans votre épee autant que dans la sagesse et la prudhomie de vos desseins .A ces mots le baron fil un signe au gardien de la poterne ; le pont fut baissé et Girard s'élança dans la plaine, ù la tête do cinq cents hommes d'armes.
Le choc fut terrible : les routiers resserrés
sur trois rangs compactes , reçurent les assaillans avec une grande intrépidité; mais leur ordre de bataille ne put résister à cette attaque ; il fut rompu , une terrible mêlée s'engagea; des coups retentissans résonnaient sur les armures , et leur bruit était renvoyé plus lugubre , par les rochers du voisinage. Une heure durant, les soldats restés sur le rampart virent tournoyer sur ellemême cette masse de combattans , sans aucun résultat visible; enfin, le bon droit prévalut. Les routiers, qui n'avaient là qu'une partie de leurs forces, firent retraite et furent poursuivis l'épée dans les reins. Girard, emporté par l'ardeur de son cheval , se trouvait en avant des siens , lorsque tout-à-coup , quelques centaines de routiers, accourus au secours de leurs compagnons, débouchèrent d'une gorge ; et tous ensemble reprirent l'offensive. Girard, séparé de ses compagnons par les nouveaux venus , combat ce- Tome i. 8.
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pendant en désespéré ; ses armes sont brisées , son sang coule à flots , et son bras terrible frappe toujours. Enfin, harassé, affaibli, il tombe de cheval et perd connaissance. Son casque, dont la visière est baissée, dérobe aux regards cette belle tête couverte déjà d'une pâleur de mort; mais à la vue de sa riche armure, le bâtard de Mauléon, qui vient de s'approcher , espère une bonne rançon et jette , en passant , le blessé dans une maison du village de Fontanil , situé à une petite distance de Sassenage.
— Gardez-moi ce prisonnier, dit- il à l'hôtesse , et faites diligence pour que ses blessures soient pansées ; vous aurez bonne récompense, s'il me demeure en vie.
Celle maison était habitée par de bons laboureurs , chez lesquels le seigneur de Sassenage avait envoyé sa fille, la belle Marie", et le seigneur deSaint-Agrevela sienne, nommée Béatrix ; car le manoir de ce dernier
baron était déjà assiégé et ne pouvait tenir longtemps. Chez ces gens d'humble condition les deux nobles demoiselles étaient en sûreté ; les routiers étant convenus , d'un commun accord, de ne point grever les habitans des chaumières. Marie et Béatrix , vêtues en paysannes , menaient paître les brebis dans les prairies voisines , et ne paraissaient pas craindre le sort qu'elles redoutaient pourtant le plus.
A peine le bâtard de Mauléon fut-il parti que Marie , reconnaissant un chevalier à sa riche armure , s'empressa de détacher son casque. Soudain, un cri de terreur lui échappa : elle venait de reconnaître Girard , presque mourant, et perdant avec abondance son sang, qu'elle essayait en vain d'arrêter. A l'aide de son amie, elle parvint à ledébarasser de ses armes ; puis les paysans le portèrent sur le lit de Marie. Celle-ci, comme toutes, les ûlles de haut lignage, étant
habile à médeciner les plaies , pansa celles du blessé , et parvint à le rappeler à la vie.
Girard parut retrouver quelque forces; mais trop faible encore pour rassembler ses souvenirs, pour coordonner ses idées , il promena sur la jeune fille ses grands yeux presque éteints ; puis, il les referma. Marie, dans une horrible anxiété , interrogea de la main le cœur du chevalier : on put deviner à son sourire qu'elle aval senti les battemens de ce noble cœur ; et pleine d'espérance , elle se mit à prier avec ferveur pour que le mieux se soutînt. Mais ses angoisses redoublèrent bientôt, à l'aspect des mouvemens convulsifs que la fièvre imprimait aux traits du malade.
— O mon Dieu , s'écria-t-elle , s'il vous faut une ame , prenez la mienne : mais que ce brave chevalier ne trouve pas, dans la courageuse assistance qu'il a donnée à mon père , une mort prématurée !...
Marie oubliait alors que Girard avait repoussé son cœur quand elle le lui offrait avec tant d'abandon ; elle oubliait qu'il avait refusé de lui engager sa foi , parceque , disaitil, un serment fait ailleurs, lui interdissait d'autres liens ; elle oubliait , enûn , que son amour dédaigné ne devait pas pardonner... Ou plutôt elle espérait encore , malgré la froideur de Girard depuis un mois qu'il était chez son père > occupé du soin de lui conserson héritage , elle espérait , disons-nous , que peut-être il avait en vue de réparer ses torts envers elle, qui toute offensée qu'elle se trouvait, eût été trop heureuse de pardonner.
— Oh ! oui , se disait elle , appuyée sur le lit où souffrait le sire de Briord , il m'aimera, il m'aimera quand il saura que c'est moi qui l'ai rendu à la vie ; moi qui. oubliant son injure , veille près de lui éplorée , et trouvant dans mon cœur, brisé par ses refus, une
tendresse aussi vive que s'il m'eût payée de retour.
Un mouvement de Béatrix rappela Marie à elle-même et la fit rougir ; car toute entière à ses pensées , elle avait oublié sa compagne , et , se croyant seule avec celui qui ne l'entendait pas, elle venait d'apprendre à une autre le secret de son amour , de sa faiblesse et de sa honte.
Girard, plongé dansunsommeilléthargique, ne parraissait plus souffrir : ses traits étaient immobiles , mais une teint© rosée donnait à sa figure une fraîcheur qui rassurait le regard. Marie et Béatrix se penchaient pourtant encore avec inquiétude vers lui , pour écouter sa respiration, si faible que les jeunes filles avaient peine à la saisir. Puis, heureuses du moindre souffle , elles se regardaient comme pour s'assurer , l'une par l'autre, qu'elles ne s'étaient point abusées.
Le lendemain, Girard eut la fièvre plus
fort ; Marie envoya chercher un pauvre rehgieux , qui passsait pour être très savaint à guérir toutes sortes de maladies. Le saint homme vint; mais 11 n'en savait pas beaucoup plus que les nobles demoiselles. La cause du mal lui échappait , et l'eùt-il pénénétrée , le peu de connaissances qu'il avait n'eût point suffi pour soulager le malade.
Cependant , il crut obtenir un grc.nd succès de quelques simples bouillies, et surtout d'une relique suspendue au cou du chevalier et dont la vertu, assurait-il, guérissait, à l'instant même, les fièvres les plus dangereuses. Pourtant l'amuletlene produisit aucun effet sur Girard. Un délire affreux le hvrait à des transports tels , que l'on parvenait avec beaucoup de peine à le retenir couché. Il voulait partir ; il appela t Hélène; puis, regardant Marie, il la prenait pour son amie.
— Ah ! te voilà, lui d sait-il ; viens près de moi : ce prêtre va bénir notre union... car
je vais mourir, et tu m'as promis d'être à moi . Viens, viens, mon Hélène, car le temps presse.,. Dieu m'appelle... Mais tu es libre : tu le vois, je ne t'ai pas trompée. . . Ne pleure donc pas, mon bel ange... nous allons être réunis. . . réunis pour toujours. . . comprendstu mon bonheur ?... Tiens, regarde, je suis bien mieux maintenant. Écoute je vais te confier un secret : je suis prisonnier ; les routiers m'ont pris en défendant Sassenage; mais tu es venue m'enlever lorsque j'allais mourir: tu m'as amené dans ta chambre, sur ton lit... Oh! je suis bien heureux, va ! mon Hélène... Et Marie, dont il pressait les mains, se sentait mourir ; car elle n'en pouvait plus douter, Girard ne l'aimait pas, et avait l'imagination remplie du souvenir d'une autre.
Béatrx, voyant la pâleur de son amie, s'approche et lui dit :
— Marie ne vois-tu pas qu'il n'a pas sa raison.
— Marie! répéta le malade, Marie de Sassenage , ah ! oui , je m'en souviens , c'est elle qui cause tes larmes , ma bien aimée : je la haïrais pour cela seulement , si je l'avais jamais aimée. Puis, attirant à lui la jeune fille, il approchait sa tête de la sienne et la regardait avec amour.
Il continua : tu ne peux pas le croire , toi , si belle , si bonne, si douce ; Marie n'est rien de tout cela, vois-tu... Oh c'est bien toi que
j'aime ; ce n'est pas elle Et Girard, épuisé
retomba dans une faiblesse qui dura plus de sept heures.
Mais comment peindre l'état horrible où se trouvait Marie ? Son orgueil humilié souffrait plus encore que son cœur des aveux que le délire avait envoyés si insultans à son oreille. Sa fierté se révoltait tardivement de la lâcheté avec laquelle elle avait pu oublier le
premier outrage de Girard , sous les allées du château deMontélimart. Qui donc est-elle? s'écriait Marie en marchant à grands pas dans sa chambre , cette femme assez noble , assez belle pour qu'il ose la placer au-dessus de la fille du baron de Sassenage ? où donc pourrais-je lui envoyer un message qui livrerait son cœur aux tortures qui me déchirent . . . ah ! la vengeance 1 la vengeance 1 pour ma part de paradis...
Et Marie, tn se retournant, se trouva en lace d'un jeune homme qu'elle n'avait pas vu entrer, et qui la regardait avec surprise. Étonné , de sa beauté et de son discours (car il ne pouvait comprendre qu'un être si parfait pût avoir été délaissé pour un autre) , il avait tout entendu.
Marie, effrayée, tremblante, demanda à l'inconnu qui il était et ce qu'il voulait.
— Vraiment, lui répondit-il, je ne pourrais vous satisfaire sur ce que vous me de-
mandez , car en voyant la noble demoiselle de Sassenage, au lieu de la paysanne à la quelle je confiai hier mon prisonnier, j'oublie qui je suis pour me demander si je ne suis pas fasciné, où si tous êtes bien ce que vous venez de dire.
— Puisque vous m'avez entendue pourquoi doutez-vous, reprit Marie? S'approchant alors du lit , elle en ouvrit le rideau , et le bâtard de Mauléon reconnut Girard de Briord. A cette vue, son œil s'anime ; il s'écrie :
— Il n'est pas mort, ah ! tant mieux ! car moi aussi il m'aoutragé ; et comme vous j'appelais la vengeance; mais je ne voudrais pas que Dieu se chargeât de la mienne.
— Vous êtes donc un chef des routiers, lui dit Marie. Je ne sais pas encore votre nom ; mais vos traits me rappellent ceux d'un page que je vis plusieurs fois accompagner la noble dame de Croy-Chanel et qui depuis. . .
— Se fit chef d'une compagnie. Mais s'il
VOUS eût connue , il n'eutpas je vous le jure , assiégé vos domaines. Au moins votre vue aura servi à quelque chose , et demain , le baron votre père, ne comptera plus parmi nos prisonniers.
— Mon père est prisonnier! blessé, peutêtre!
— Soyez sans inquiétude, belle demoiselle ; le baron n'est point blessé et je me fais fort de vous le rendre. Le château vous est resté, grâce à la bravoure de sa garnison... nous avons été repoussés.
— Soyez sûr , reprit Marie , que mon noble père paiera bonne rançon.
— Girard de Briord paiera pour lui , madame ; car je veux le réduire à en appeler à ma générosité ; ce fier chevalier qui osa , devant les capitaines de nos compagnies , me traiter de déloyal , me demandera grâce ; et à moins que vous ne m'ordonniez de la lui faire, il n'obtiendra rien de moi.
— Hélène , dit le malade sans ouvrir les yeux, et comme s'il sortait d'un long rêve, où suis-je ?
— Tu es mon prisonnier , répondit le bâtard de Mauléon.
— Et je ne demanderai pas sa grâce , ajouta Marie en souriant à sa vengeance.
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— Ne l'espérez pas, disait Marie deSassenage au bâtard de Mauléon , mon père ne consentirait jamais à notre union.
— Laissez-moi essayer de vous obtenir , mon amie ; le baron ne sait pas encore que
je possède à moi seul plus de châteaux que toute sa noble race n'en eut jamais. De plus, j'occupe la ville de la Charité-sur-Loire, que ne quitteront mes compagnies qu'après avoir touché 12,000 florins.
— Toutes ces richesses seront, je le crains bien en songeant à la manière dont vous vous les adjugez, un obstacle invincible, plutôt qu'un motif déterminant pour mon père; et l'amour que je vous porte sera un tort qui ne trouvera pas grâce devant l'orgueil du baron.
— Vous m'aviez promis, Marie, de me seconder; vous croyiez que la reconnaissance de votre père serait assez grande pour qu'il voulût bien accueillir mon amour comme une garanlie assurée de mon dévoûment à sa personne ; et vous même , maintenant , ne vous sentez plus le courage de lui apprendre que vous vous êtes engagée au chef de la compagnie qui l'a laissé partir sans lui de-
mander de rançon. Vous étiez résolue ♦ deviez-vous lui dire , à payer de toute votre tendresse , celui qui eût donné sa vie pour vous épargner une larme... Mais n'espérez pas me tromper; je devine le secret obstacle que vous me cachez : vous avez cru ne plus aimer Girard , vous l'aimez encore ; et pour l'homme qui vous a dédaignée , vous repoussez celui qui mettrait à vos pieds la couronne de France, si elle lui était échue.
« Quoi vous parlez d'orgueil à celui qui vous a vue cruellement outragée et qui , aujourd'hui, vous voit oublier les promesses que vous lui avez faites, pour un ingrat prêt à courir loin de vous chercher le bonheur , aussitôt que je le voudrai. Eh ! bien vous serez satisfaite: demain Girard sera libre.
— Eh ! que me fait sa liberté , Léon ; douteriez-vous encore que je vous aime... Renvoyer Girard î voulez-vous donc aussi renoncer à le punir? est-il possible que le brave Tome 1. 9.
Mauléon , ait oublié l'outrage que lui a fait ce seigneur altier...Oh! non, vous ne pouvez abandonner un projet qui fera plier sa fierté; la vengeance est si suave pour les cœurs blessés profondément..! Et d'ailleurs, celui dont l'amour doit faire mon orgueil, ajouta Marie avec dignité , ne doit pas laisser impuni l'affront qu'il a reçu.
— Tu as raison, mon amie; mais tu trouves en moi un sentiment qui , je le sens , ne finira qu'avec ma vie, et je veux que ton cœur me rende ce que je te donne d'amour. Si tu devais me tromper , je ne te pardonnerais jamais... Un premier désespoir me fit ce que je suis; la vengeance d'une seconde trahison de ton sexe , me donnerait peut-être la force de devenir criminel.
«Depuis huit jours, Marie, je me suis bercé d'un bonheur que je ne croyais plus possible pour moi ; car j'avais juré de ne plus croire aux promesses d'une femme. Mais je
t'ai vue , tu n'as point repoussé l'aveu de mon amour; tu m'as promis d'être à moi; tu m'as enivré par le charme de tes regards, par la douceur de tes caresses. Marie, il me faut plus aujourd'hui: il me faut un gage de félicité que je dois attendre de ta seule volonté , si tu crois impossible d'obtenir le consentement de ton père à notre union. Je ne sortirai donc pas de cette chambre sans que tu sois à moi; si j'en sortais, vois-tu, comme j'y suis venu, je laisserais à la porte la confiance que je veux avoir... Oui,je porterais moi-même mon rival dans les bras de celle qu'il aime ; car si tu me refusais, je me croirais trompé , et je me vengerais de toi avant de me venger de lui.
Marie , désespérée , tremblante , maudissait tout bas la faiblesse qu'elle avait eue de laisser pénétrer Mauléon dans sa chambre , à l'insu de son père. Elle sentait naître en elle une sorte d'éloignement pour un homme ab-
solu jusqu'au point de lui imposer le deshonneur, comme s'il eût sollicité une simple faveur. . . . Mais bientôt le souvenir de Girard lui rendait sa colère , et ce chef de routiers si exigeant, si impérieux, lui parraissait presque excusable de demander ainsi un gage de la foi qu'elle lui avait jurée.
— Léon , lui dit-elle , ne peux-tu croire à mon amour sans exiger autant ? ne saurais-tu avoir confiance en ma parole , et attendre le moment où noire union , bénie par un prêtre, approuvée par mon père, me donnera le droit de t'oIÎYir ce que tu exiges aujourd'hui; et ne dois-je pas craindre aussi le délaissement qui souvent est la suite d'un excès d'abandon.
— Tu ne crois pas cela Marie;et bien que je le paraisse brusquer un bonheur qu'il est plus doux d'obtenir que d'exiger, j'attendrais si, au terme dune patience semblable à celle que lu veux m'imposer, je n'eusse pas déjà
trouvé la plus cruelle déception, la plus infâme perfidie. Mais, écoute ce que je vais te raconter,et tu jugeras après si je suis digne du sacrifice que je te demande. — Viens là , près de moi ; prête-moi toute ton attention. A toi seule j'aurai confié cette mystérieuse histoire , et si je te fais un semblable areu , c'est que je désire que tu me connaisses bien, et que tu trouves dans mon récit une excuse pour la crainte dont je ne puis me défendre. « Je suis le fils du comte de Toulouse , poursuivit Mauléon après une courte pause ; mon noble père , ne pouvant me donner hautement ce titre , puisque ma naissance était le fruit d'un amour caché avec soin pour la gloire de ma mère , me fît élever loin de sa cour. Ainsi que cela se pratique , je devais être livré à moi-même aussitôt que j'aurais atteint ma majorité- Je fis de rapides progrès dans mes études , et je répondis en cela au désir de mon père , qui avait apporté le plus
grand intérêt à mon éducation. Je passe sans m'y arrêter, sur les années où rien de remarquable ne pourrait fixer ton attention, si ce n'est pourtant que jamais je ne connus les caresses d'une mère. Je n'avais donc aucune affection de famille ; mon père ne m'ayant point appris le nom de celle que j'aurais tans aimée, et lui-même se croyant quitte de tout ce qu'il me devait , parce qu'il avait pourvu à mon existence, et qu'il m'avait fait apprendre plus que beaucoup de seigneurs n'en savent aujourd'hui.
« Il me fît admettre dans les pages d'un Suzerain, de ses amis : là, ma vie s'écoulait doucement , et bien que je fusse privé, aux causeries de la veillée , de raconter comme les autres, ces joies d'enfant, ces souvenirs du jeune âge , où l'amour d'une mère préside comme pour les embellir, j'avais la confiance de ne pas être moins que la plupart de mes camarades.
« Nous étions à Paris depuis deux ans. lorsque mon maître résolut de retourner dans ses terres, où il avait laissé sa femme et sa fille. Nous partîmes, et huit jours après nous arrivâmes dans ce château où je connus un bonheur mêlé de tant de déceptions.
« Le lendemain de mon arrivée je me promenais sur la terrasse des jardins , libre de soucis,mais aussi privé de douces pensées; car jen'avais pas encore senti frémir mon cœur à la vue d'une femme. J'admirais avec indifférence ces longues allées couvertes, où les oiseaux venaient chercher un refnge contre l'ardeur du soleil ; j'entendais leur doux ra~ mage sans plaisir , lorsque tout à coup , une jeune fille , belle comme toi , ma bien aimée, me fit signe de venir à elle. Dans mon empressement à lui obéir, je ne pensai plus que la terrasse sur la quelle je me trouvais dominait l'endroit où elle était de plus de dix pieds ; je sautai... Je tombai heureusement sur un
^azon ; je ne m'étais fait aucun mal ; mais, au premier moment, la secousse que j'avais éprouvée ne me permit pas de me relever. La jeune fille avait été près de moi , par un mouvement aussi vif que ma chute avait été prompte ; elle me regardait avec inquiétude et m'interrogeait si vite, qu'avec plus de présence d'esprit que je n'en avais , j'eusse été fort embarrassé de répondre à toutes ses questions. Enfin, je me sentais si honteux que je ne trouvais pas une parole pour la rassurer.
— Vous êtes blessé ; me répéta-t-elle pour la dixième fois , mon Dieu , que je suis malheureuse de vous avoir appelé ; mais aussi pourquoi ne pas être descendu de l'autre côté.
— Pour arriver plus vite près de vous répondis-je avec ma candeur de seize ans. Je ne me suis fait aucun mal , et si j'en avais je l'oublierais, puisque vous daignez vous y intéresser. A ces mots je me relevai pour lui prouver que je ne souflrais pas.
— Venez, vous assoir près de moi, repritelle ; je vous dirai ce que je voulais vous demander.
« Je la suivis malgré la douleur que j'éprouvais dans la tête ; je me trouvais si heureux près de cette jeune fille , que je serais mort plutôt que de la quitter avant qu'elle me l'eût ordonné. Je ne me sentais plus le même ; cependant , je ne pouvais me décider à regarder celle dont la vue avait, en quelque sorte , changé mon caractère ; car j'étais loin d'être timide.
— Parlez-moi donc, beau page , continuât-elle en riant ; est-ce que je vous fais peur, que vous n'osez pas lever les yeux ?
— Ah ! vous ne le pensez pas , belle demoiselle, mais... s'il faut l'avouer, je souffre un peu , ajoutai-je pour dire quelque chose.
— Vous souffrez î pourquoi donc m'avez vous trompée tout-à-l' heure ; vous voyez bien que vous êtes blessé. Venez, pre-
nez mon bras; je vais vous reconduire au château.
« Je pris son bras ; car soit effet de mon trouble , soit par suite de la chute que j'avais faite , je me sentais la tète en feu. Mon cœur battait si fort que je crus un instant qu'il allait briser ma poitrine. Nous rentrâmes, et à peine étions nous arrivés^que je perdis connaissance.
« Cette indisposition n'eut pas de suite, tous les jours je revis, sous les arbres de l'allée où j'avais été si gauche, celle qui devait me causer tant de chagrins. Elle m'aimait alors ; j'étais l'objet de sa première affection, et celle-là est toujours pure; Mais hélas ! qu'elle est quelquefois passagère. Tu verras, par la suite de mon récit , que l'amour de cette jeune 611e devait bientôt devenir plus perfide encore qu'il n'avait été sincère à son origine... Elle aussi m'avait juré d'être à moi; eh bien ! elle s'est jouée de son serment.. . elle
s'en est jouée avec un atroce redoublement de fourberie...
« J'avais refusé, pour ne pas la quitter , de chercher un nom à la pointe de monépée, parmi les chevahers qui partaient pour une expédition glorieuse. L'idée de lui causer la moindre peine , me mettait au supplice ; mon amour était un culte. Je n'avais obtenu que des aveux; mais l'espérance d'être à elle me laissait sans regret pour la gloire que j'aurais pu trouver dans les combats. Nous vivions ainsi l'un pour l'autre , lorsqu'il se présenta un noble seigneur qui offrit son alliance au père de celle que j'aimais.
« Elle n'osa pas même reculer une union qui devait me mettre au désespoir ; elle obéit sans hésiter.... Et j'étais là, prés d'elle, lorsqu'elle prononça sans regret le oui fatal qui allait nous séparer à jamais....
« Le lendemain, j'étais dans mon Ut; pendant un mois on désespéra de ma vie... Et le
croirais-lu,elle , dont l'abandon me tuait, ne daigna pas même s'informer sij'avais cessé de souffrir. Je commençais à me lever lorsque je reçus un billet ainsi conçu : Je ne l'ai pas oublié , bien que dix ans aient passé sur ce fatal souvenir. « Léon , la première fois « que je te vis , ton empressement à m'o- « béir faillit te coûter la vie , et mon « mariage vient de te conduire au bord « du tombeau. Ah! pardonne-moi, tu es « vengé de ma lâcheté. Maintenant , je ne « perds pas un instant le souvenir de ton « ame brisée par moi , que tu as tant aimée. « Oui , je suis coupable, car si je m'étais je- « tée aux genoux de mon père, il t'eût donné « sa fille, à toi qu'il trouvait si noble dans tes « manières. Je lui ai entendu dire bien des <( fois: si j'avais un fils qui ressemblât à « Léon, il ne serait pas bâtard, quelle que fût « son origine... Celui auquel je t'ai sacrifié a possède un nom illustre; mais je ne l'aime
« pâs. ... je ne l'aimerai jamais, et son amouf « est un supplice pour moi ....
a Léon , si mon malheur touchait ton no- « blecœur; situ pouvais oubHerraon crime, « viens, et le bonheur peut encore renaître « pour moi; viens et je me résignerai à ma « cruelle destinée , si tu es là pour me pro- « téger, si ton amour me reste. »
« Juge, Marie, de l'amour que j'avais pour cette femme ; dix jours après la réception de ce billet , je comptais parmi les pages du sire de Groy-Chanel...Son époux. Mon dévoûmentnétait-ii pas héroïque dis ?.... Pendant six mois je souffris sans murmurer mille humiliations ; j'avais pour récompense un bien que j'aurais acheté au prix de tout mon sang. ... Et pourtant j'étais encore trompé. . . . Oui,trompélàchement, plus lâchement que la première fois ; car c'était elle , celte femme
infâme, qui était revenue à moi Que te
dirai-je , je vis de mes yeux sa trahison. Elle
essaya de me persuader du contraire ; mais ce n'était plus possible : le voile de l'erreur venait d'être violemment déchiré. Je quittai sur l'heure le château du sire de Croy-Chanel ; ne laissant que mon mépris à celle qui avait abreuvé ma vie de dégoût.
« Je ne savais où porter mes pas , lorsque je rencontrai un de mes amis, qui m'engagea à entrer dans les troupes que Charles V levait en ce moment. Je trouvai cette idée bonne, et je fis la guerre pour le roi de France. Mais lorsque le roi de France cessa d'avoir besoin de mon épée, il s'inquiéta peu du sort de celui qui l'avait tirée pour sa cause. Sans ressources, sans asile, comme les soldats quej'avais commandés, j'acceptai le titre d'un de leurs chefs, dans la guerre de nivellement qu'ils livrèrent aux fortunes , et je devins alors aussi puissant que ceux qui m'avaient repoussé
« Cependant je conservais contre ton sexe
une haine que tu as bannie à jamais de mon cœur , ma belle Marie ; mais tu conçois maintenant pourquoi je veux un gage qui t'enchaîne Ne trouves-tu pas que j'aie assez
souffert pour chercher la garantie de mon bonheur. Je t'aimerai comme je l'aimais; rien ne me sera impossible si tu souris aux efforts que je ferai pour devenir digne de toi, comme j'étais alors digne d'elle.
— Pour commencer , Léon renonce donc à ce que tu veux; attends et espère.
— Attendre ! pas une heure , ma bien-aimée, il faudrait alors que je doutasse de ton amour. Et ce serait l'enfer. Écoute, trompé comme je l'ai été, je m'étais jusqu'à ce jour habitué à regarder une femme avec une espèce d'horreur , tant je craignais de laisser naître en moi le désir de l'aimer. Je t'ai vue et mes douces illusions sont revenues; tu mas attiré vers toi, comme la rose invite
l'abeille à venir puiser dans son cœur la
suave essence qu'il renferme. Et tu voudrais démentir cette espérance , qui depuis huit jours me rend le plus heureux des hommes: tu voudrais la démentir en m'imposant les tortures de l'attente? ne l'espère pas, Marie.
— Mais au moins , Léon , si vous demandez comme preuve d'amour, mon déshonneur , laissez-moi un jour encore le droit de regarder mon père sans rougir... Mon ami, oh ! combien je t'aimerais si tu voulais avoir conflance dans ma tendresse... Demain, c'est si prés; ne me refuse pas cette grâce. Et la jeune fille , pour obtenir un si court délai , le couvrait de caresses , afin qu'il n'eût pas le temps de lui dire non... .
— Demain ! Marie ; mais entre le jour qui luit et le lendemain il y a souvent l'éternité... Ma vie n'est-elle pas livrée aux hasards des combats ? qui sait si ia mort ne m'attend pas sur le seuil de ce château . . . laisse-moi dérober à ses arrêts un seul inslant de félicité,
dussé-je le payer de mille ans de purgatoire. Ah ! viens, ma bien aimée , ou je vais mourir à tes pieds. . . viens , ou la frénésie de mon amour peut devenir la fureur de l'homicide. . . Et Mauléon, enlevant Marie d'un bras vigoureux, n'écouta plus ses prières On
n'entendit plus que les sanglots de la noble demoiselle de Sassenage
Tomei. 10.
vn
Girard était convalescent, et le baron de Sassenage étant venu le voir, l'engagea à le suivre au château , où sa fille était retournée depuis quelques jours , ainsi que nous l'avons vu dans le dernier chapitre.
— Elle est triste et souffrante depuis là malheureuse affaire où vous avez été si mal traité, mon noble ami, lui disait avec chagrin le baron. Venez près de nous, nos soins hâteront votre parfaite guérison, et votre présence rendra , je l'espère , à Marie sa gaité.
— Je ne puis accepter vos offres , lui répondit Girard ; je suis ici sur parole : j'y dois attendre celui qui ne manquera pas de venir me rejoindre. Je ne puis, comme vous, compter sur sa générosité , qui, du reste, me paraît sans exemple de la part d'un chef de routiers. Il ne me fera pas grâce de ma rançon , à moi, ajouta le chevalier en souriant, et je me serais déjà occupé de l'avoir, si je n'attendais pas de sa part la demande d'une réparation des vérités assez dures que je lui ai dites devant les siens.
— Je comprends vos scrupules, Sire de Briord ; mais il me semble qu'il serait facile d'arranger cette affaire.
— Je ne pense pas de même, reprit Girard; et je me tiens prêt à lui faire raison.
— Quoi , lorsque vous êtes à peine debout.
— On est toujours assez fort , quand on a fait le serment de chevalerie , pour soutenir une conviction qu'on a révélée avec injure.
Le baron prenait congé de Girard , lorsque celui-ci lui demanda la permission de le reconduire au château.
— Une course à cheval ne peut me fatiguer , lui dit-il ; si un de vos écuyers veut bien me céder le sien , j'irai remercier mademoiselle Marie des peines qu'elle a bien voulu prendre auprès de moi : il me tarde de lui exprimer toute ma reconnaissance. Peut-être demain celui à qui ma liberté est engagée me priverait-il de ce bonheur, en venant me chercher ; et je vous le répète , je ne pense pas le trouver disposé à me donner le moindre sursis.
Sassenage fit avancer un cheval pour Gi-
rard , et les deux seigneurs arrivèrent au château à la fin de la journée. Le baron conduisit son ami jusqu'à la chambre de Marie; mais ne l'y trouvant pas , il le quitta en lui disant qu'il allait lui envoyer sa fille.
Le chevalier examina cette chambre avec curiosité : il y avait dans son arrangement quelque chose qui décelait le caractère et les habitudes de celle qui l'habitait. De son armoire ouverte, s'exhalait la douce senteur des pommes de Blandurian, que les élégantes du temps renfermaient dans les meubles , pour parfumer leurs robes. Son prie-dieu , par un mélange de piété et de goûts mondains , servait à la fois d'autel à la fervente oraison et de toilette à la coquetterie : près d'un psautier , dont la première page, enluminée, représentait un chevalier assis sur l'herbe près d'une bergère ; occupée à tresser ses cheveux, étaient jetés maints écrits galans ; notamment lesballades d'Kustache des Champs, et les con-
tes de Guillaume de Machau. Les colliers, les bagues et les ceiutures se confondaient avec les rosaires et les agnus. Ce prie-dieu, mi-profane, mi-sacré , était orné de tablettes d'ivoire finement découpées en divers sujets: l'une d'elles représentait deux chevaliers joutant pour une dame, qu'un troisième enleva t pendant le combat. Au chevet du lit, étaient appendus un bénitier à côté d'une guitarre; et près d'un crucifix figurait à la muraille un drageoir avec une aumonière.
En s'approchant de la cheminée pour se regarder dans un miroir d'argent poli, qui allait pour la première fois reproduire ses traits , altérés par la souffrance , Girard heurta du pied quelque chose. Quelle fut sa surprise lorsque , s'étant baissé , il ramassa un poignard d'une s; grande richesse , qu'il ne se souvenait pas d'en avoir jamais vu un pare l. Il en admirait les riches ornemens et le travail délicat, lorsqu'il lui sembla apercevoir des
caractères assez fins ; mais cependant très lis blés. 11 s'approche de la lenêtre. .. mais quoi , ses yeux ne l'abusent-ils pas ? cette arme appartient-elle bien au bâtard de Mauléon , dont il vient de lire le nom , gravé sur la lame. .. il relit une seconde , une troisième fois. . . ledoute est impossible.
— Pourquoi, se dit-il, ce poignard se trouvet-il dans la chambre de Marie : aucun des routiers n'est entré dans le château ; comment donc la dague d'un de leurs chefs peut-elle y être, en ce moment? Marie ne la savait pas chez elle , puisque je viens de la trouver près de ce meuble... assurément elle ne l'a pas vue. Puis , se rappelant que c'est Mauléon qui a renvoyé le baron sans exiger sa rançon ; une idée lui vient ; mais il la réponse comme une erreur , comme une calomnie.
Danssapréocupalion à examiner ce qui lui cause une si grande surprise , le chevalier n'a pas entendu entrer Marie.
— Que regardez vous donc avec tant d'attention , messire , lui dit-elle.
Girard lève les yeux ; et le changement qui s'est opéré en elle le laisse sans parole.
Pendant qu'il cherche à se remettre, la jeune fille àreconnulepoignard de son amant; elle se rappelle alors que la veille il l'a posé près de lui ; mais elle ignore qu'il porte le nom de celui qui l'a laissé en ce lieu... dans un instant qu'elle voudrait oublier. Car à la vue de Girard elle ne sent plus sa colère... Elle baisse les yeux ; elle cherche un moyen de lui expliquer la présence de cette dague dans sa chambre.
— C'est [mon père , balbutie-t-elle , qui m'avait donné ce poignard lorsque je quittai le château pour aller chez les bonnes gens qui vous ont reçu ; j'ai oublié de le lui rendre ; donnez-le moi. Et Marie avait ôté des mains du chevaher l'arme qu'elle ne croyait pas
— iU —
aussi complètement accusatrice, et s'était empressée de la cacher.
— Vous paraissez beaucoup mieux continua-t-elle, avec une aisance laborieusement obtenue.
— Grâce à vos soins, mademoiselle ; et je me suis empressé de venir vous exprimer ma reconnaissence.
— Vous ne m'en devez aucune , messire:
je me trouvais là, lorsque le hasard vous y fit amener;jedevaisremplir mon devoir, comme vous aviez rempli le vôtre en donnant votre assistance à mon père. Je désire que votre captivité ne soitpas plus longue que la sienne: Marie rougit en prononçant ces derniers mots.
— Je ne doute pas de la sincérité de ce désir; mais je vous avoue que le bâtard de Mauléon a été d'une générosité qui me surprend beaucoup. Girard avait prononcé lentement ces paroles, et l'effet qu'elles produi-
sirent sur la pauvre Marie ne lui laissa pas un doute.
— Il me semble que celui dont vous parlez peut-être capable de faire encore une belle action.
— Pas en ma faveur; j'ai plusieurs raison de ne pas l'espérer. Mais croyez-bien qu'au milieu des mauvais jours que je suis destiné à passer chez les routiers , je ne regretterai jamais la cause qui me livra aux mains du sire de Mauléon.
— Vous étiez plus franc lorsque, couché sur le lit où je veillais à vos côtés, vous m'envoyiez , dans votre délire, mille malédictions ; et ce nétait pas à moi que s'adressaient vos douces paroles , vos promesses d'amour. Vous me preniez seulement pour une personne qui se nomme Hélène , à laquelle vous croyiez devoir les soins que je vous donnais.
— Mon dieu ! mademoiselle , vous voudrez
bien sans doute me pardonner une erreur où ma volonté n'était pour rien : privé de ma raison, j'ai pu me rendre coupable à vos yeux ; mais vous êtes trop généreuse pour ne pas oublier ce que j'ai pu vous dire d'offensant dans mon délire. Je le répète , Marie, ma reconnaissance sera éternelle.
— Et moi je répète que je vous en dispense ; car si je ne tiens pas à votre amour , ajouta-t-elle avec une feinte légèreté, au moins je désire ne point vous causer de chagrins ; et comme votre belle ne vous permettrait pas un sentiment pour moi qui ressemblerait à de l'affection , vous me haïriez bientôt si ce que vous appelez votre reconnaissance devait causer une larme à votre Hélène.
— Vraiment , mademoiselle je ne puis m'expliquer l'abus que vous persistez à faire de mes paroles, au moment même où je les démens avec toute ma raison ; mais ,
puisque vous le voulez, je vais revenir un peu sur le passé, qui je l'espère , me justifiera mieux que le présent.
« La première fois que j'eus l'honneur d'être invité par votre père à venir passer quelque temps dans ce château , je fus assez heureux pour ne pas vous déplaire ; vous excuserez si ma mémoire me rappelle ce bonheur, dont je me sentais si peu digne, que la crainte de m'abuser me d'étermina à vous quitter plus vite que je ne l'eusse fait, si ma modestie se fût assez oubliée pour vous comprendre. Lorsque je vous revis chez le sire de Montélimart , je ne pus me défendre de vous témoigner mon admiration ; mais , en cela , je ne faisais que de rendre à vos charmes l'hommage qui leur est dû ; et mon amour-propre fit très petite la distinction que vous daignâtes m'accorder , malgré mon peu de mérite. Si vous voulez-bien vous rappeler notre entretien , je ne pense pas qu'il
vous soit possible d'y trouver une parole tendant à vous abuser sur les sentimens que j'éprouvais. Lié par un serment , je ne pouvais accueillir le bonheur qui m'eût enchainé à vous , et je préférai ne pas vous tromper.
« Vous n'avez pu croire , cependant , que l'amour juré à une autre m'ait fait balancer à remplir la promesse faite à votre père ; je suis resté ensuite un an sous le même toit que vous , et jamais un mot, jamais un soupir n'a pu vous faire soupçonner que j'attachasse à ce séjour l'idée d'un sacrifice , ni que je songeasse à m'en faire un mérite . J'ai bien souffert, pourtant; car celle que j'aime attend de moi plus que je ne pourrais vous donner.
Marie avait écouté Girard sans l'interrompre ; mais , loin de trouver dans les choses flatteuses qu'il lui disait une justification , elle n'y vit que la confirmation de tout ce
qu'il lui ayait appris dans son délire ; et son orgeuil lui fit un nouveau crime de sa noble franchise.
— Messire, il est tard , lui dit-elle sèchement ; vous ferez bien de ne pas attendre pour partir que la nuit devienne plus fraîche.
— Je comprends, mademoiselle; mais permettez-moi de vous dire encore un mot. Partout où je serai, si vous avez besoin d'un ami , pensez-à-moi ; et croyez-bien que jamais en vain vous n'aurez demandé mon assistance.
Il salua et sortit.
Marie, pâle, immobile à sa place, écoutait avec anxiété le bruit des pas du chevalier , répété par l'écho de la galerie qu'il suivait pour arriver au perron. Et, lorsqu'elle n'entendit plus rien, elle retomba sur son siège en prononçant d'une voix étoyifée :
^* lis ne se sont pas rencontrés... merci, mon Dieu , merci , je ne suis pas au moins déshonorée à ses yeux. . .
Un instant après , un page lui apporta des lumières.
— Dites à mon père que je ne descendrai pas ce soir ; je suis souffrante.
— Je vais envoyer vos femmes , noble demoiselle, dit respectueusement le jeune varlet.
— Non , non, je ne veux personne.. . allez. « Suis-je assez humiliée , pensait Marie ;
avec quelle froideur il me rappelait qu'il ne m'avait jamais aimée... Oh! je le hais de toute la puissance de mon ame, cet orgueilleux Girard , la cause de toutes mes peines. .. Ce Mauléon ! c'est lui qui l'a poussé sur mes pas ; c'est lui et, tout à l'heure , ilme parlait de luiavec mépris... Ah ! s'il ne m'avait pas outragée, je n'aurais pas souri à celui qui m'apportait la vengeance ; je serais pure en-
core; je ne tremblerais pas à la voix démon, père , qui me chérit et que ma faute conduirait au tombeau s'il la connaissait. Ah ! malédiction sur lui, sur cette Hélène à laquelle il mesacrifle....
Et elle froissait avec rage les. feuillets d'un livre sur lequel ses doigts crispés se promenaient. Dans sa colère, elle jeta à terre tout ce qui se trouvait sous sa main : le poignard de Mauléon tomba à ses pieds.. . elle le ramassa.
— Pourquoi donc , se dit-elle , le regardait-ij avec tant d'attention? devinait-il qu'il avait été témoin de ma honte?
Puis elle l'approchait de la lumière pour y chercher la cause de l'attention de Girard.
— Ce n'est pas sa richesse, continua-telle ; un chevalier ne peut s'étonner de si petite chose... que vois-je, le nom de Mauléon.
Et le poignard s'échappe de sa main tremblante; car elle sait maintenant que le sire
de Briord n'a pu croire que cet arme ait ap- Tomel 11
partenu au baron Ahî ma mort, s'écria
Marie avec rage , ma mort pour qu'il ne connaisse pas mon deshonneur, ou la sienne
pour qu'il l'oublie
En ce moment d'exaltation du désespoir , Mauléon entra doucement dans la chambre.
— Qu'as-tu , ma bien aimée , dit-il avec
anxiété, en voyant la pâleur de Marie ce
poignard qu'en fais-tu ?
— Je le regardais , dit avec effort la pauvre fille il est bien beau.
— Je croyais l'avoir perdu , répondit avec indifférence le routier... je me rappelle comment je l'ai oublié chez toi.
— Et moi aussi , je m'en souviens , dit Marie avec le cri de l'âme.
— Dis-moi, chère amie, personne, ie l'espère , n'a vu cette dague ; car mon nom est sur la lame tiens-là, vois-tu.
— Je vois bien, reprit Marie d'une voix ^louffée: mais personne n'est venu ici.
— Comme tu me dis cela, Marie : ton émotion prouverait le contraire... et quand il serait venu quelqu'un, si l'on n'a pas vu cette arme, c'est tout ce qu'il faut. Tu ne me supposes pas capable , sans doute , d'oublier assez vite mon bonheur pour te faire déjà sentir ma tyrannie. Je serais jaloux du trésor de charmes que ton amour me donne; mais je ne veux pas priver les autres du charme de ta vue. Je désire que tu sois heureuse, et pour cela je ferai tout ce qui dépendra de moi. Je ne veux pas surtout que ma présence te cause la moindre crainte ; car l'amour s'en va vite là où se trouve la peur. J'aspire aussi à posséder toute ta confiance ; enfin je voudrais être un amant soumis et non un maître absolu. Parle, ma belle amie, tes désirs seront mes lois, et j'espère te faire oublier le sacrifice qui t'a tant coûté , à force d'amour et de soumission.
— Que tu es bon , mon ami , répondit Ma-
rie , avec un élan trop marqué pour être naturel ; que je serais ingrate de ne pas t' aimer, toi qui ne m'as pas repoussée, toi qui me venges des dédains de ce Girard... par une si vive tendresse, ajouta-t-elle en voyant Léon devenir rêveur ; mais vois-tu , aujourd'hui il parlait de toi avec mépris; il tournait en ridicule la belle action qui t'a donné mon cœur.
— J'en suis lâché , interrompit Mauléon , car j'avais forme le projet d'être généreux avec lui , pour le prouver que mon ame n'est pas fermée à la loyauté. Je me flattais aussi que je trouverais une récompense dans la joie que cette nouvelle magnanimité causerait au baron de Sassenage ; mais il n'en sera pas ainsi , par le sang de Dieu ! Girard sera demain sous la garde de nos compagnies , je t'en donne ma parole , et j'ai prouvé plus d'une ibis que je sais la tenir.
« Maintenant, Marie, poursuivit Mau-
léon , ne me parles plus du chevalier ; je suis, je veux bien le croire, injuste; mais lu me ferais beaucoup de peine si tu persistais à mêler son nom à nos entretiens.... n'est-il pas, dis-moi, un sujet plus en harmonie avec notre bonheur ? Ne puis-je donc t'occuper assez, que ton amour cherche sans cesse un aliment dans le souvenir de ton injure? Ah! que je me trouverais offensé si c'était au dépit ou à la colère que je dusse ma félicité. Je te l'ai dit , Marie , je t'aime assez pour ne pas reculer devant un crime , si ma jalousie pouvait être justifiée par ton inconstance. Je la trouverais infâme, vois-tu : songe que, pour te frayer un passage jusqu'à mon cœur , il m'a fallu une grande foi dans tes promesses... Il m'a fallu arracher de mon ame jusqu'au souvenir de celle qui , pendant dix ans , me fit haïr ton sexe.
— Quelle preuve pourrait donc te convaincre, Léon , si le mépris de mes devoirs,
l'oubli du respect que je devais à ma renommée, la douleur de mon père, s'il connaît un jour ma faute, ne te suffisent pas... dis-moi, que puis-je faire?
— Il faut me suivre, Marie, puisque tu ne crois pas possible que l'orgueil de ton père s'abaisse jusqu'à celui que tu as élevé jusqu'à toi par ton amour. Je te conduirai où tu voudras ; car grâce au ciel et à ma bonne épée, jepossède plus d'une forteresse, où je te disputerais au roi lui-môme sans le craindre.
— Te suivre ! abandonner mon père ! ah ! jamais, jamais, Léon ; prends ma vie, mais ne me demande pas d'imprimer au blason de mes aïeux une tache d'infamie. Ah ! oui , je deviendrais parricide si je te suivais : cruel, tu parles d'amant soumis, et tu demandes toujours de nouveaux sacrifices.
— Marie, je ne puis appeler t^acrifice l'action qui nous réunirait à jamais, parce que je t'aime avec idolâtrie ; s'il me fallait, pour
te posséder, abandonner mes richesses, à l'instant tu me verrais souscrire cet engagement, sans même qu'il me coûtât un regret. Et cependant , avant de te connaître , j'étais dévoré d'une ambition que rien ne pouvait satisfaire. Plus je possédais d'or, plus le désir d'en acquérir séduisait mon cœur , parce qu'il fallait à ma jeunesse l'équivalent des puissantes émotions qu'elle avait perdues... La fortune était une maîtresse qui , en me comblant de ses faveurs, m'abusait sur le semblant de bonheur que je goûtais... Je t'ai vue et j'ai reconnu mon erreur. ., Maintenant que je sais apprécier la vraie félicité , qui pour moi est toute en toi, je ne saurais te quitter un seul instant ; je craindrais trop de me voir enlever ma plus belle conquête. Oh î non, Marie, je ne puis désormais vivre loin de tes regards si doux, si expressifs tout à la fois... De grâce ne me referme pas le paradis que tu m'as ouvert. Et Mauléon
cherchait à étoufler les scrupules de nos amie, sous une myriade de caresses, qu'elle ne se sentait pas la force de repousser...
— Léon, lui disait-elle, je te suivrais partout avec bonheur , s'il ne fallait pas quitter mon père ; si même , je pouvais espérer son pardon, je le ferais encore; mais le baron do Sassenage n'apprendrait pas, sans mourir de honte, que sa fille, celle en qui il avait placé la félicité de ses vieux jours, est partie pour suivre un chef de routiers... La malédiction de mon père , Léon, cette idée me poursuivrait jusque dans tes bras où, je ne pourrais plus trouver le bonheur... Oui, le remords me rendrait insensible à ton amour... Laissemoi plutôt essayer doucement d'obtenir l'approbation du baron : je te le jure, ami cher, je surmonterai ma timidité ; je lui parlerai de toi tous les jours ; je lui rappelerai que ta générosité l'a rendu à ma tendresse, sans exiger une rançon que les lois de la che-
Valérie te permettaient de demander. Je lui dirai enfin que je t'aime , que je ne puis être heureuse que par toi... S'il le faut, Léon, je lui apprendrai tout. . . Mais je serai là à ses genoux, je lui crierai grâce ! et la voix de sa fille chérie arrivera à son cœur avant la colère. Il n'aura pas le temps de me maudire; il oubliera ma faute, ou s'il ne l'oublie pas, il voudra qu'elle soit un secret à nous trois, et pour cela , il consentira à notre union. Alors, tu quitteras tes compagnies, tu viendras avec Marie, qui, glorieuse ton amour, forte de l'assentiment de son père, pourra t'aimer aux yeux de tous, sans rougir du choix de son cœur.
— Écoute, ma bien-aimée , répondit Léon après un assezlong silence, je consens à attendre un mois, pour te prouver combien il me serait pénible de t' affliger. Demain, je rejoins nos compagnies; j'emmène Girard; mais lors que je reviendrai, tu auras obtenu de ton
père ce que tu désires, ou tu seras prête à me suivre. Afin de te donner plus d'assurance dans ce que tu croiras devoir faire pour vaincre les refus que je prévois, j'approuve d'avance tout ce que tu promettras de ma part. Mais si tu ne parvenais pas à fléchir le baron, n'espère plus obtenir de ma tendresse un nouveau délai... Un mois d'absence, vois-tu, me ramènera à tes pieds plus amoureux, plus avide, s'il est possible, de la félicité que je veux bien laisser à ta garde, dans l'espoir de te la faire goûter à l'avenir sans remords. Marie, sur cet évangile fais le serment de n'épargner ni soins ni efforts; et s'ils demeurent sans succès, jure-moi que, dans un mois, je te trouveriii ici.
Marie, toute tremblante, posa sa main sur le livre sacré.
— Je le jure, dit-elle.
— Tu trembles, Marie... Les routiers ne
manquent jamais à leurs sermens ; aussi ne tremblent-ils jamais lorsqu'ils les prononcent.
— Léon, reprit la noble demoiselle, dans un mois je serai ici, dans cette chambre : je l'ai juré, et celle qui porte le nom de Sassenage connaît la puissance d'un serment.
— Adieu donc, ma belle fiancée, adieu à ces lieux témoins de mon bonheur... Je pars, mais j'emporte un souyenir ineffaçable, et mieux encore l'espérance des délices qui m'attendent au retour. Adieu , toi dont l'image chérie va me suivre en tous lieux ; je te laisse mon âme dans ce baiser...
Et Mauléon partit au moment où le jour allait paraître.
vni
r Avec une témérité sans exemple, Mauléon se présenta seul au milieu du jour, pour réclamer son prisonnier.
— Je vous attendais, lui dit Girard.
— Veuillez donc, chevalier, monter en
croupe derrière moi ; je suis pressé. Durant le trajet, le bâtard s'apitoya sur le sort du sire de Briord, et s'emporta sur la politique du roi , qui retranchait la solde des troupes en temps de paix.
— De cette manière, disait-il , on nous oblige à vivre de nos péchés , au risque de nous damner éternellement. Encore, si nous étions les seules victimes; mais je souffre surtout à voir de braves chevaliers comme vous, compromis par suite de ces désordres.
— Je ne saurais croire à vos regrets , messire; car assurément, vous ne pouvez déplorer Tévènemenl qui me mit en votre puissance.
— J'avouerai môme que j'ai plusieurs raisons de le bénir, répondit Mauléon : il en existe une, entre autres, qui me rendra oublieux des paroles dont je me tenais si fort offensé avant l'affaire de Sassenage; et je suis
en vérité convaincu maintenant que Dieu se mêle quelquefois de dédommager ceux qui ont eu à supporter des injures.
— Je croyais que le siège tenté par vos troupes vous avait été plus onéreux que profltable; et la rançon que vous avez reçue du baron n'a pas dû grossir vos richesses, ajouta Girard en souriant.
— C'est ce qui vous trompe : je donnerais volontiers tous mes châteaux pour le trésor qui m'est advenu, en récompense de ce qui provoque votre sourire un peu malicieux.
Le chevalier ne répondit pas ; mais il avait parfaitement compris de quel trésor le routier voulait parler.
— Comment comptez-vous trouver votre rançon, lui demanda Mauléon, après quelques instans de silence ?
— Mais je ne pense pas que cela me soit facile au milieu de vo? eîompagnies ; cependant j'y aviserai si je pais envoyer un agent
sûr près de quelqu'un qui, certainement, vous la comptera aussitôt que vous m'aurez dit combien vous m'estimez.
Sans répondre à cette question , le bâtard reprit :
— Je suis désolé de ne pouvoir vous avancer la somme nécessaire ; mais, pour le moment, tous mes deniers sont employés ; car ne trouvant pas à vendre les châteaux que j'ai conquis, je suis obligé de les faire garder à mes irais, et cela me coûte cher.
— Je le crois, surtout relativement au prix d'achat de ces châteaux.
— Ah ! très bien, sire de Briord : les malins bouffons de Charles V , vous envieraient ce mot-là.
Les deux seigneurs en étaient là de leur discours lors qu'ils arrivèrent au camp des routiers, qui, les VÉ^^ant passer , disaient : combien vaut ce chevalier? Les uns esli-
niaient Girard, 5,000 livres ; les autres plus, d'autres moins.
— Pardon, messire, si ces gens vous estiment tant au-dessous de votre valeur, reprit Mauléon ; quant à moi, je ne vous lâcherai pas à moins de 20,000 livres.
— En vérité, messire , c'est m'accorder trop de mérite, répondit Girard avec un sourire, laborieusement gai, et l'estimation de ces braves gens me conviendrait mieux que la vôtre.
— Allons donc, seigneur, vous êtes trop modeste... Puis il ajouta, avec un franc rire, songez donc qu'il faut que vous payez pour deux.
— C'est trop juste, répliqua Girard ; mais aussi, convenez que j'avais raison de trouver votre générosité hors de vos habitudes.
— Je suis routier.
Girard regardait et écoutait avec curiosité
le bizarre assemblage d'occupations et de Tomei. 12.
discours de ces hommes, qui menaient une vie si périlleuse, en haine de l'indigence et de l'oisiveté. C'était surtout une grande confusion de langage, car ils étaient là de vingt nations différentes. Les uns avaient , sous leurs cuirasses, de longs et riches habits, et portaient des chapeaux de fer pointus ; les autres avaient des camburons ou casques de cuir rembourrés de laine; quelques uns portaient des corsets comme tricotés en mailles d'acier, avec des casques de toutes formes et à panaches rouges , noirs , couleur de flamme.
Il y en avait qui écoutaient les sermons d'un petit nombre de prêtres , enlevés de force à leurs ouailles pour dire la messe tous les matins aux routiers. Des espèces de clercs étaient occupés à délivrer des sauf-conduits aux gens du pays, aûn qu'ils pussent aller en paix sans être inquiétés par les embuscades des compagnies. Plus loin des bandes
éparses mangeaient sur l'herbe, toute couverte de vaisselle d'or et d'argent ; tandis que, pendant leur repas, des valets faisaient danser des chiens , gambader des singes et des chèvres habillées.
Girard vit là une multitude de bâtards qui, n'ayant eu ni affections de famille , ni bons exemples domestiques à suivre, ni noms illustres à ménager, ni malédictions paternelles à craindre, étaient venus gagner leur vie parmi ces hommes sans scrupule. Indifférents sur les pays, tous leur convienent s'ils y trouvent la fortune; car dans aucun , ils n'ont vu le sourire d'une mère. Si bien que lorsqu'ils
ont envahi une bonne et fertile contrée, ils se disent : restons ici comme en notre paradis ; aussi bien nous n'en aurons peut-être pas d'autre. Cependant ils prient Dieu quand même, et ils se disent parfois qui sait... Puis, lorsqu'il sentent venir la mélancolie, ils vont boire , chanter et combattre. Ils sont
agrées des femmes -qui viennent charitablement les visiter après la bataille ; ils portent leur devise et les aiment loyalement:
car l'amour, quoique routier, peut-être sincère.
Girard songea enfin à se procurer sa rançon: il écrivit à ses baillis, qu'ils eussent à le racheter, s'ils avaient des deniers suffisans. 11 écrivit aussi aucomtedelaSuze, son frère d'armes, sur lequel il comptait avant tout.
En attendant le résultat de ses démarches, le chevalier passait presque toutes ses journées sous la tente de Mauléon, où se rendaient volontiers les autres chefs, et surtout Raimonet de l'épée, qui n'était autre que cet ami qu'il avait rencontré en quittant le château du sire de Croy-Chanel.
Raimonet avait pris Girard en affection ; bel homme de guerre et brillant jouteur , il portait par dessus sa cuirasse Técharpe de sa maîtresse , et une petite croix bénie,
qu'il avait eue pour sa part de butin dans le pillage d'un archidiaconé. Comme presque tous ses compagnons , il était dévot , bien qu'il eût des mœurs déréglées. Il montrait d'ailleurs beaucoup d'esprit naturel; quoiqu'il ne sût pas lire ; ce qui le mettait fort en peine lorsqu'il recevait des lettres de sa maîtresse, dont il avait un fils.
Cependant , les routiers s'impatientaient de n'avoir pu prendre aucune place importante dans le Dauphiné, et de camper en rase campagne, sans abri sûr pour leur butin et leurs équipages. En attendant (car les mains leur démangeaint de prendre) ils résolurent , de s'emparer des gorges du mont Eynart, des forêts du Sappers, et de la vallée sauvage qui, ceinte d'un triple rempart de rochers , n'a pour issue qu'un pont jeté sur des précipices et des torrens. Or , ils envoyèrent cinq des plus hardis pour re-
connaître les lieux ; mais ceux-ci ne reparurentpas. On en envoya dix autres, qui ne revinrent pas davantage. Alors,Mauléon etRaimo net de l'épée , craignant quelques embûches, s'offrirent d'eux-mêmes pour aller vérifier la chose ; ils eumenèrent Girard comme otage , et , se faisant accompagner de soixante routiers bien armés, ils se mirent en marche, après avoir communié , selon leur coutume. Ils gravirent d'abord une montagne si haute que, lorsqu'ils furent à moitié, l'Isère et le Drac , qui coulaient à travers l'immense pays déroulé sous leurs yeux , leur parurent de faibles ruisseaux; les villes et les villages, des fourmillières; les forêts , des champs de blé verts , les vertes prairies, des tapis de gazon. Mais tandis que , les objets décroissaient ainsi à leurs pieds , il voyaient grandir audessus d'eux les pointes des Alpes, s'élevant par degrés jusqu'au nues. Girard admirait ce spectacle avec un enthousiasme mêlé
d'une douce et mélancolique sensation. Il cherchait , dans le panorama qui s'offrait à sa vue, cette vieille tour, où l'attendait avec angoisse son Hélène... Les routiers, euxmêmes, si impatiens tout à l'heure de trouver leurs compagnons , restaient immobiles , et gardaient le silence, comme s'ils eussent craint de rompre , par dçs sons humains, le calme sublime de cette imposante nature. Enfin, ils s'enfoncèrent dans Téternelle et sombre verdure d'un bois de sapins; frissonnant malgré eux d'une terreur secrète. Puis, tout-à-coup, les clairières de ce bois ténébreux livrèrent à leur extase les nuages rampant sur la surface de la terre, qui avait disparu , et les pics des glaciers , étincelans des reflets de la lumière.
Ils arrivèrent à un village habité par des bergers ; là, le froid leur parut piquant, bien que la terre fût encore dévorée par l'ardeur caniculaire d'août. Us était parvenus au lieu
où s'ouvre un long défilé entre deux murs de rochers sourcilleux, qui répandent sur cet étroit passage , la nuit , l'épouvante et l'horreur. 11 n'y avait pourtant pas d'autre chemin pour arriver à la vallée vers laquelle ils se dirigeaient Après avoir hésité un peu, les routiers s'y engagèrent. Ces hommes nourris dans les dangers de la guerre , et qui comme les Gaulois, ne semblaient redouter que la chute du ciel, étaient pâles d'effroi en marchant dans cette obscurité solennelle , dont le silence n'était quelque fois troublé que parle mugissement de l'ours ou le bruit des cascades, qu'on entendait sans les voir. Ils leur fallut descendre autant qu'ils avaient monté. Soudain, les rochers se resserrent davantage, et les hautes forêts qui couronnent des deux colosses de granit, sont coupées par des bandes de nuages. Le sol manque entre ces deux rochers : l'intervalle de l'un à l'autre est un noir abîme , au fond duquel écume
et blanchit le torrent. Un pont fragile est
jeté sur le gouffre ; une croix est plantée à
l'autre bord : telle est l'entrée de la vallée où
se rendent les routiers.
Les chefs laissèrent cinquante des leurs à
la garde du pont, et convinrent de sonner du cor s'ils étaient en péril; puis ils pénétrèrent dans la vallée. C'est un grand bassin creusé au milieu des montagnes, dont les pentes inclinées ramenaient vers la terre leurs forêts d'un aspect magique. De leurs cimes s'exhalaient des vapeurs qui , s'attachant ça et là aux parois des rochers, formaient des repos de nuages, au-dessus desquels planait le milan, presque perdu dans les airs.
La vallée était admirablement cultivée; de gros troupeaux couvraient les pâturages ; les flots d'or des moissons se laissaient aller au souffle des brises, qu'embaumait le parfum des hns sauvages. Au milieu de cette riche fabrique, de longues files de bâtimens régu-
liers s'élevaient près d'une église, dont les flèches aiguës et la sainte architecture dominaient tout le paysage. Ici la solitude de Vallomhrée doit son nom à l'épaisseur de ses ombrages et au calme inspirateur de la paix profonde. Là, lestorrensdu Guier-Vif s'épanchent en cascades, qui enrichissent de leur murmure sourd et lointain les mille échos du désert.
Quelle main puissante a pu faire sortir de cette thébaïde une campagne fertile et animée ? quelle céleste influence a converti un cahos informe en un monde où règne l'ordre et l'abondance ? Les habitans de cette vallée mystérieuse étaient à l'église. Les routiers s'approchent de leurs demeure; les deux chefs, laissant leurs gens à la porlée de l'arc de la première enceinte, et emmenant Girard, s'avancent sous les portiques. Bientôt ils voient venir à leur rencontre un religieux d'une figure noble et vénérable : il était vêtu
d'une robe blanche , serrée d'une ceinture de cuir, et recouverte en partie d'une chape noire. La petite croix qui brillait sur sa poitrine eût indiqué sa dignité, si quelque chose de grave et d'imposant, répandu dans toute sa personne, n'eût pas encore mieux annoncé l'habitude du commandement. Quoiqu'il tînt les yeux baissés, on sentait la puissance de son regard, et bien qu'il gardât le silence, on croyait déjà éprouver l'effet de sa parole.
Mauléon, si fier avec les barons qu'il rançonnait impitoyablement , perdit toute contenance devant ce respectable solitaire, et lui demanda en balbutiant dans quel lieu il était.
— Vous êtes , répondit le religieux d'un accent grave, dans le désert de la grande Chartreuse, où Saint-Bruno, embrasé de l'amour de Dieu et du désir des biens célestes, vint, il y a quatre siècles, avec six ermites, guidés par six étoiles, élever un temple au
Seigneur, et lui vouer des prières éternelles. Depuis ce moment, des milliers de chrétiens, dégoûtés d'un monde trompeur , sont venus consacrer leurs jours au pied de ces autels, où nul ne s'est prosterné sans être soulagé de ses peines secrètes.
— Nous venons chercher nos compagnons, qui sans doute se sont perdus dans ces solitudes , dit Mauléon , sans chercher à répondre au mystique discours du moine.
— Ils sont sauvés, vos compagnons, reprit d'une voix forte le prieur Guillaume-Rainaud, (car c'était lui même ; c'était l'homme illustre qui venait de refuser la pourpre romaine pour rester parmi les enfans de Saint- Bruno.)
— Dites-nous donc où ils sont, reprit le chef des routiers , afin que nous les emmenions.
— Il sont sauvés, vous dis-je, reprit le religieux avec une puissance d'intonation qui
intimida le bâtard ; ils n'iront point de nouveau se perdre, avec vous, dans les voies de l'iniquité.
Ces derniers mots , qu'il trouva injurieux, rendirent à Mauléon sa hardiesse, il s'écria :
— Eh ! quoi ! prétendez-vous les retenir ici malgré eux ?
— Non, répondit avec calme le prieur, mais malgré vous.
— Et qu'avez-vous donc fait pour les séduire à ce point ; pour leur faire oublier leurs frères d'armes, leur riche butin, et cette joie des camps où leur cœur nageait dans l'orgueil de la victoire? Quelle félicité peuventils trouver dans cette retraite, eu échange de ce qu'ils ont quitté ?
— Ils vivront de racines et de pain d'orge, coucheront sur la cendre, jeûneront sans cesse, et garderont un éternel silence. Couverts du cilice et les reins ceints d'une corde,
ils se courberont, durant la chaleur du jour, sur les sillons de cette vallée, dont leurs sueurs feront croître les moissons. La nuit , ils se lèveront pour prier ; leur corps, exténué par le travail et la pénitence , ne sera plus pour eux qu'un réceptacle de souffrances.
— Parla mort, répondit Mauléon, hâtonsnous , avant qu'ils aient prononcé leurs vœux, de les arracher à tant de rigueurs.
— Vous le pouvez s'ils y consentent. A ces mois, Guillaume-Rainaud s'éloigna. Bientôt des voix mélodieuses, des sons angéliques partirent du sanctuaire: le bruit de l'orgue et des cantiques, célébrant la solennité de l'Assomption, indiqua que les chartreux étaient au chœur. Queltouchantspectacle! trois cents religieux chantaient ensemble : leurs accens, en élevant l'âme , la détachaient du monde , l'épuraient , la pénétraient d'une mélancolie divine, et lui donnaient pour vo-
lupté le besoin des larmes et des sacrifices. Girard et Mauléon étaient entrés dans la nef; ils priaient dévotement. MaisRaimonet de Tépée était resté à la porte, se trouvant trop grand pécheur pour se mêler aux fidèles dont il ne pouvait goûter la paix. Couvert de fer et de poussière, cet homme superbe encore, malgré son regard sombre, son air farouche , et son front, qu'avaient frappé les anathèmes de la cour de Rome, était visiblement intimidé par le souvenir de ses fautes, et retenu par la pudeur de sa conscience. C'était l'ange déchu, arrêté dans les avenues du paradis, et rêvant au passé et à l'avenir devant cette enceinte infinie des béatitudes. Ni le bruit de son glaive, que sa main , convulsivement agitée , laissait vaciller sur le pavé retentissant du temple, ni les sons rauques et inarticulés de quelques syllables sans suite , qui s'échappaient à son insu de ses lèvres frémissantes, ne purent un seul mo-
ment arracher les religieux à leur saint recueillement.
Ses anciens compagnons étaient là ; leurs yeux, élevés vers le ciel, se remplissaient de larmes,et sans cet indice de repentir, on les eût difficilement reconnus , tant leurs traits avaient pris subitement un caractère de douceur, de piété, d'espérance et de foi. Les deux hommes qui, la veille encore, étaient leur chefs, se trouvaient timides et confus auprès d'eux. En sortant, les nouveaux reclus virent Mauléon etKaimonet; mais ils ne témoignèrent ni surprise ni joie. Leurs pensées, leurs vœux, leurs désirs n'étaient plus ici bas, et les deux chefs ne trouvèrent pas une parole pour les enlever au bonheur , incompréhensible pour eux, dont ces pécheurs d'hier semblaient jouir.
t Mauléon prit le bras de Girard, flt signe à Raimonet de conduire leurs compagnons , et ces chefs, venus à la chartreuse avec des in-
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Mauléon le ramena vers les chefs , qui jouaient à Vamourre. Ce jeu, dont l'usage se conserve en Italie et dans une partie de nos provinces méridionales, consiste comme on sait, à montrer une certaine quantité de doigts, présentés et cachés en un clin-d'œil. Les routiers ne se trompent pas lorsqu'ils jouent entre eux, peut-êlre parce que, étant tous voleurs, et se connaissant pour tels, ils sentent qu'ils perdraient leur temps et se feraient un mauvais parti en trichant : bref, ils sont honnêtes en cela, parce qu'il y aurait danger sans profit à ne l'être pas.
Tandis que les chefs s'amusaient ainsi, les gardes avancées leur firent dire qu'un chevalier désirait leur parler; on lui fit répondre qu'il pouvait approcher. Bientôt celui-ci parut, tout couvert d'armes brillantes; un panache rouge fiottait sur srm casque richement ciselé et doré, une écharpe de même ïoir.e I. 14.
couleur suspendait à son côté une forte épée.
Girard a reconnu son ami, avec une joie indicible ; il a volé dans ses bras; les deux chevaliers se fennent long temps embrassés.... Le survenant, c'était le comte de la Suze.
— Frère , dit-il à Girard avec transport , je t'apporte la liberté.
— Ah! ahl le s;re de la Suze, s'écria Mauléon : qu'il soit le bien-venu , s'il nous apporte les clefs de son château , et la rançon de mon prisonnier.
Pour toute réponse le comte tire son épée, en touche un doté de la nappe qui couvre la table autour' Je laquelle sont assis les chefs , et met leur pain à rebours : ce qui était alors le plus sanglant outrage que pussent recevoir des créatures vivantes.
Soudain, tous les capitaines tirèrent leurs
glaives et se disputèrent à qui demanderait le premier raison à ce hardi chevalier.
— Pensiez-vous donc , félons et renégats , leur cria le comte, d'un ton méprisant, pensiez-vous que j'attendrais lâchement vos offenses dans mes remparts , et que vous pourriez , fut-ce un seul jour, abaisser l'orgueil de ma liberté? Non, non, je vous défie tous les uns après les autres; et je suis prêt à soutenir, envers et contre tous, que vous avez forfait à l'honneur en prenant les armes autrement que pour la défense de la patrie et de la religion catholique.
A ces mots la Suze jette son gant au milieu des chefs ; le petit Méchins , chef suprême , et surnommé ainsi à cause de sa petite taille , posant le pied sur le gage du comte , pour que d'autres ne le ramassent pas avant lui , tire sa pesante épée et attaque avec fureur le gentilhomme Dauphinois.
Mais le combat ne fut pas long : à peine
quelques étincelles avaient-elles jailli des deux lames , que le routier, atteint d'un coup mortel, roulait sur la poussière, qu'il inondait de son sang.
Mauléon, qui va remplacer le petit Mescliins, prie poliment son adversaire d'attendre que son valet ait passé sur la meule le fil de son épée, l'invitant en agir de môme. Pendant cette trêve , la nuit étant venue, le jeune chel" l'ait allumer des torches pour éclairer la nouvelle lutte qui va s'engager; et bientôt les champions engagent un combat à outrance. Lechocde leurs armes éveille au loin i'atlention des bandouliers : Us accourent en (baie pour être témoin de ce duel où le courage et l'adressa tiennent la victoire indécise. Cependant , un coup d'épée a brisé le casque de la Suze : sa tête resie à découvert. Aussitôt Mauléon jette son casque, pour n'avoir aucun avantage sur son adversaire. Tous les deu\ , accablés diî faligue, ])lessés ,
inondés do sang el de sueur, suspendent enfin leurs coups, et s'ajournent au lendemain, prés des fossés de Saint-Paul-les-Trois-Chàleaux.
Le comte s'approcha alors de Girard.'
— Demain , lui dit-il, nous gagnerons la moitié de votre rançon : n'en parlons pas ce