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— J'y consens, reprit !c chevalier, d'autant plus volontiers que je viens de recevoir un billet qui m'impose l'obligation do rester cette nuit au camp des routiers.
Tandis qu'il parlait encore à son ami , les chefs envoyèrent au comte un des mires qui les suivaient pour panser les blessures qu'il avait reçues, et qui n'étaient pas dangereuses. Après avoir reçu ces soins, il s'avança vers les capitaines, el les remercia avec celle bonne grâce qu'obtiennent toujours des âmes nobles, les procédés généreux, de quelque part qu'ils viennent. De leur côté, les rou-
tiers , par un sentiment non moins louable , complimentèrent la Suze sur sa brillante valeur. Il se disposait enfin à partir , lorsque ceux de la compagnie du petit Meschins , se voyant sans capitaine, allèrent l'attendre au nombre de dnq cents , vers la rivière de la Courance, que ce seigneur devait passer en batelet. Là, ils lui crièrent de ne pas aller plus avant ; que , pu squ'il avait occis leur chef", il fallait qu'il vînt avec eux pour être leur souverain meneur ; qu'autrement et s'il ne voulait pas les commander, il était un homme mort.
Le comte , se souciant peu de cet étrange honneur, leur répondit qu'ils pouvaient bien s'entendre ensemblepourélirele plus vaillant d'entre eux.
Cette réponse provoqua dans la troupe un éclat de rire universel et moqueur.
— Vous nous la donnez belle, seigneur cheviilier, reprit celui des bandiîs qui avait
porté la parole : l'idée seule de cette élection serait une folie , parce que nul de nous n'est le moins du monde disposé à convenir qu'il vaille moins qu'un autre. Or , puisque vous avez été évidemment plus fort que celui qui nous commandait, et que vous êtes plus noble , plus riche , qu'aucun de nous , il faut nous prendre sous votre obéissance et nous conduire où vous voudrez. Car nous ne pouvons avoir en même temps la charge de notre gouvernement et la garde de nos âmes.
Alors le seigneur de la Suze, rétléchissant qu'il pouvait mener ces gens-là à bien et en débarrasser son pays, leur donna sa parole que, le lendemain, il se rendrait au camp des routiers pour leur faire connaître sa volonté. Les bandouliers, satisfaits, le laissèrent partir, et ils revinrent en toute hâte pour assister, comme c'était leur devoir, aux funérailles de leur capitaine.
Presque tous les Tuschins étaient plongés dans le sommeil; on n'entendait que le pas lointain des sentinelles , placées aux quatre coins cardinaux du camp , et que le funèbre murmure des prières récitées auprès du lit de paille où gisait le corps du petit Meschins.
Derrière la tente de Mauîéon, Girard, les
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bras croisés , écoutait avec inquiétude le plus petit bruit : il était facile de voir qu'il attendait quelqu'un; et en effet, comme nous l'avons dit dans le dernier chapitre, un billet lui avait été remis pendant le combat entre Mauléon et le comte de la Suze : le chevalier y avait lu :
« Trouvez-vous cette nuit, lorsque tous « les routiers seront endormis, derrière la « tente de Mauléon ; soyez sans crainte : celui « qui viendra vous y trouver ne peut vous « effrayer, car il attend de vous plus que la « vie. »
— Cet écrit était sans signature , se disait Girard, et personne ne vient. Cependant je répondrais que ce billet est du prisonnier , inconnu pour tous excepté pour moi.,. Peutêtre son maître, blessé dans le combat, ne laissera-t-il pas un moment do liberté au pauvre captif.
— Me voici , dit à voix basse le chevalier.
auquel Girard tournait le dos; je me suis échappé avec peine de cette tente où Mauléon, affaibli par le sang qu'il a perdu , ne trouvait pas néanmoins ce sommeil que j'attendais avec impatience. L'occasion que j'ai saisie ne pourra plus m'étre offerte, puisque vous serez libre demain. Enfin, voici le moment que je tremblais de ne pouvoir trouver pour vous confier mon secret.
— Parlez vite, chevalier ; car je dois vous dire que vous et moi nous sommes surveillés ; je puis même ajouter que votre vie et la mienne seraient menacées, si Mauléon venait à connaître le rendez-vous auquel je me suis prêté. Éloignons-nous donc un peu , et dites si c'est la douce liberté que vous regrettez en ce moment.
— La liberté!ohnon:j'avais môme bon espoir de trouver la mort dans le combat déchirant auquel je me livrai pendant un mois; mais je suis trop jeune pour mourir, voyez-vous ; je
n'ai trouvé que la souffrance quand je m'étais flatté de parvenir au terme d'une vie qui
me pèse La captivité! je ne cherche pas
à la faire cesser ; le cachot voilerait du moins de ses ombres mon visage , que les hommes ne pourront plus voir sans y lire ma honte.
— Je suis loyal chevalier, répondit Girard, que ces pas paroles avaient jeté dans une nouvelle incertitude ; confiez-moi vos peines: il y a soulagement à gémir à deux. Je partagerai votre douleur. Le bonheur peut garder le silence, car il n'est pas toujours compris; mais l'affliction trouve aisément à qui parler, et tous les mortels l'accueillent, dans leurs souvenirs ou leurs pressentimens.
— Hélas ! reprit l'inconnu, vous voulez en vain laisser à mon orgueil l'espoir que je vous suis étranger; j'ai lu dans vos yeux, lorsque j'étais à table près de vous, que quelque chose m'avait fait reconnaître. Soyez généreux comme vous l'avez été déjà , ajouta
le jeune chevalier, si vous voulez me rendre le courage qui me sera nécessaire pour oser vous (lire ce que j'attends de vous.
— Marie, je vous écoule et je vous rends grâce de n'avoir pas oublié l'ami qui s'était recommandé à votre souvenir lorsqu'un danger vous menacerait, lorsque mon dévoûmenl , porté jusqu'au sacriûce de ma vie, serait utile à celle qui , par ses soins , me l'a conservée naguère.
— Vous voyez que je ne me trompas pas, lui dit , au milieu de ses larmes , la pauvre jeune jQlie ; et j'achève de deviner maintenant la fatale circonstance qui vous initia à une partie de mon secret. Ce poignard que je porte à ma ceinture, vous le trouvâtes dans ma chambre ; ie nom de son véritable maître, vous l'aviez lu avant mol; et vous saviez comment il se trouvait en ma possession, lorsque j'essdyais encore de vous abuser par une histoire que vous ne pouviez croire véri-
table. Mais vous êtes le seul homme qui n'ayiez pas le dro.t de me condamner; je dois même mériter de votre part une indulgence que nul autre ne pourrait m'accorder... Girard , je vous aimais!... Dans cette chaumière où l'on vous apporta presque sans vie, je vous avais reçu a^ec un cœur dévoré d'un sentiment que vous ne partagiez pas : je le savais, mais l'espérance était rentrée dans mon àme.Eh! bien, près de ce lit où mes soins vousrappelaientàunevie que j'eussepayéede la mienne; en présence d'un étranger qui devait être le témoin de mon humiliation, des aveux cruels, échappésà votre délire, vinrent mejeter au cœurle poison delajalousie.Je vous trouvais ingrat ; je me crus offensée , parce que je n'étais pas aimée de celui quej' adorais. Cet homme, il avait entendu que vous m'aviez repoussée ; il promit de me venger; il rendit à mon père sa liberté pour preuve de son amour... Girard, je crus que je i'ai-
merais,et j'eus la folie d'espérer que vous en éprouveriez du dépit , comme si la jalousie pouvait pénétrer jusqu'au cœur, à travers une enveloppe de glace. Je revins au château de mon père... Vous devinez le reste...
— Mais comment ètes-vous ici, madame?
votre père ne sait rien sans doute, et peutêtre croit-il...
— Girard, interrompit Marie, le jour où je fus si injuste avec vous, où la crainte de voir prolonger votre visite me fit en quelque sorte vous chasser, j'attendais Mauléon : je tremblais qu'il ne vous trouvât chez moi ; car sa jalousie ne vous eût pas vu sans en être vivement excitée. Je craignais que sa vue ne vous apprit ce que j'avais l'espérance de cacher h tous les yeux , surtout aux vôtres. Il arriva peu d'instans après votre départ, et voulut me décider à partir sur le champ. J'obtins, à force de prière, un mois, que je voulais employer à décider mon père
ail mariage qui devait hélas ! racheter mon honneur, au prix de mon bonheur, à jamais perdu.... Mais le dernier jour me trouva aussi craintive que le premier ; je n'avais su saisir aucune occasion pour apprendre à celui dont vous connaissez la tendresse pour sa fille , qu'elle aimait un chef" de routiers... je ne m'étais pas senti dans la voix une seule parole qui pût lui faire comprendre que Marie de Sassenage, pour laquelle il ne voyait pas d'alliance assez nobïe, s'était donnée... donnée, entendez-vous?. . au bâtard de Mauléon. . Je reçus ses caresses, non sans rougir, non sans éprouver une souffrance horrible;car je savais bien que je ne devais plus les recevoir... A la dernière heure du mois de délai, du mois de grùce, je vis entrer dans ma chambre celui que je devais attendre.
— Marie, me dit-il, fidèle à ma parole, je viens voir si tu tiendras la tienne.
Je ne répondis pus ; mais peu d'instans
tentions impérieuses, absolues, s'éloignèrent sans avoir trouvé la force d'insister un seul instant pour ramener leurs subordonnés; sans même avoir osé jeter les accens de leur voix profane au sein du pieux recueillement de ces routiers convertis.
Mauléon marchait en avant avec le sire de Briord ; pendant quelque temps il garda un silence rêveur ; puis il dit :
— Gomme ils avaient l'air tranquilles... quel calme singulier , succédant à leur vie
agitée Comprenez-vous cela, sire de
Briord... et plusieurs fois le jeune chef répéta cette demande, sans obtenir de réponse... Puis, il continua, après un inslant de réflexion :
— Vous ne voulez pas répondre à ma question parce que vous craignez de m'olienser par une dure vérité ; mais je sais aussi bien (jue vous môine (lii'ils sont heureux par- Tome i. 13
ce qu'ils n'ont plus la conscience chargée du poids des péchés qui nous acablent.
— Vous l'avez dit. répondit Girard.
— Oh ! vous ne vous doutez pas, noble chevalier, combien la grâce était près d'opérer en moi sous les voûtes de ce temple, où je rougissais d'être le banni de la miséricorde divine. Mais tout à coup j'ai pensé, non à mes trésors, à mes châteaux, à mes soldats , à tous les biens et honneurs que j'eusse abandonnés de grand cœur; mais à une femme, femme dont le sourire et le tendre regard peuvent seuls lutter de puissance avec les grâces du ciel. C'est pour elle que je redescends là où l'on souffre pour mourir, et où l'on meurt pour comparaître devant un juge sévère.
Us arrivaient sur le haut de la montagne, d'où l'on découvre les Alpes, et au-dessous, à travers les nues, les campagnes du Dauphiné. Le soleil, en se couchant, répandait la
pourpre enflammée de ses derniers feux sur des neiges inabordables ; au-dessus des routiers, le ciel était d'un bleu pur ; à leurs pieds, un orage roulait péniblement sur les triples degrés des nuages; et la foudre, en serpentant, semblait marquer des chiffres terribles sur une terre à laquelle nos voyageurs paraissaient étrangers. Girard et Mauléon s'étaient assis sur la plate-forme d'un rocher, pour attendre leurs compagnons; la tête appuyée sur la main et penchés au bord d'un abîme sans fond , ils regardaient passer l'orage dans une muette admiration, mais non sans inquiétude pour eux , sur qui grondait la foudre... Car là-bas était le bonheur pour tous deux. Bientôt ils furent rejoints par les routiers; et quelques heures après, ils arrivèrent au camp, où le mouvement et la vue de mille objets divers effacèrent promptement les impressions qu'ils avaient reçues dans leur voyage .
Lescheis des routiers décidèrent qu'ayant parmi eux de pauvres aventuriers, qui avaient mis du leur pour s'équiper , il était juste de les mener au combat , comme à une source d'indemnité. Us donnèrent donc le signal du
départ ; soit par respect, soit par crainte , ils ne voulaient pas d'ailleurs rester dans la vallée que les peuples du Dauphiné avaient, ' depuis trois siècles, surnommée la vallée chevalereuse. Du reste il y avait prudence à s'éloigner d'une contrée où les manoirs féodaux étaient en grand nombre et habités par la noblesse la plus ancienne de la province. Nous ne suivrons pas jour par jour la marche des Tuschins; mais nous ne pouvons nous dispenser de citer les faits saillans auxquels les personnages principaux de notre histoire doivent prendre part. Peut-être même le lecteur trouvera-t-il un certain plaisir à connaître les habitudes, fortement nuancées, de ces hommes qui pendant plusieurs siècles , ravagèrent la France, quand ils ne se servaient pas de leur épée pour la défendre. Ce mélange de bravoure, de brigandage, de bonne foi, auquel ils ajoutaient des pratiques de dévotion, de chevalerieet de
loyauté , pour justifier leur profession par la nécessité ; cette bigarure de mœurs dont l'exemple ne s'est plus reproduit depuis ; en un mot, ce caractère-type dont la trace s'est effacée dans notre histoire, ne peuvent qu'ajouter à cet intérêt de vraisemblance et de couleur locale,que le romancier doit s'efforcer d'imprimer au sujet qu'il traite.
Les routiers suivirent le cours de l'Isère , et pillèrent, en passant, Saint-Quentin, Iseron et Saint-Paul; puis ils vinrent, au-dessous de Valence, mettre le siège devant le oourg de Soïon.
Après vingt jours de siège, les compagnies donnèrent l'assaut, et malgré tous les efforts des assiégés, ils s'emparèrent , l'épée à la main, du bourg et du château, qui furent livrés au pillage. Les Tuschins ayant conquis cette place, faisaient des courses çà et là, et revenaient dans Soïon mettre à couvert leurs prisonniers et leurs trésors.
Cependant ils tinrent conseil à l'effet de savoir quel autre château ils pourraient attaquer : on proposa de marcher sur celui de Douzière ; mais l'un des chels dit qu'il ne le souffrirait pas, parceque son grand père avait reçu l'hospitalité dans ce manoir. Cet élan de gratitude fut loué par tous, excepté par les bâtards qui ne connaissaient ni pères ni mères. Et c'est toujours ainsi que desparens dénaturés , en reniant les œuvres de leur faiblesse , ne permettent pas à la fibre sociale de vibrer au cœur des enfans naturels ; c'est ainsi qu'ils les obligent queîque- (ois à s'armer contre leurs auteurs eux-mêmes, pour conquérir le bien-être d'une existence abandonnée au caprice du destin, par ceux qui se sont habitués à ne voir dans une vie créée qu'un inconvénient de leurs plaisirs.
On convint enfin d'assiéger le château de la Suze. A cette décision , Girard frémit du
danger qui menace son frère d'armes; il oublie que lui même est à la merci de ceux dont il va pourtant essayer de combattre la résolution ; et avec cette assurance que donne toujours la certitude d'une bonne action, il leur dit :
— Non,vous ne ferez pas cela ;écoutez tous, vous saurez quel est le seigneur dont vous voulez prendre les biens et peut-être la vie. Si l'un de vous se présentait à lui , en lui demandant l'hospitalité, il la lui donnerait, sùlil que le lendemain celui qu'il aurait chauffé à son foyer, nourri à sa table, dût l'assassiner : il la lui donnerait sans arrière-pensée, sans en exiger la promesse de ne pas attenter à ses jours. Demandez à ses vassaux ce qu'ils pensent de leur seigneur ; ils vous répondront tous qu'il est leur père, leur ami ; que jamais il n'exigea d'eux ni argent ni biens ; que jamais il n'exposa ses serviteurs pour une mauvaise cause.
Le plus profond silence régna un moment dans l'assemblée, car Girard avait prononcé ces paroles de manière à en imposer aux plus hardis. Raimonnet de l'Épée , qui lui portait une véritable affection depuis un mois qu'ils étaient ensemble, devina l'impatience où il était de connaître la décision qui allait être prise, et ne doutant pas qu'elle fût contraire aux vœux du sire de Briord, il essaya de la reculer.
— Nous ne pouvons, dit-il, rien arrêter : la présence de Mauléon et sa voix manquent au conseil ; nous devons attendre son retour avant de quitter Soion. Depuis trois jours, il n'a point paru, lui, le plus courageux, le plus brave d'entre nous, et nous n'avons pas encore songé à son absence.
— Me voici, répondit le bâtard , qui enlra en cet instant; je viens de loin, mais quand on marche jour et nuit, on va vite. J'amène un prisonnier qui m'appartient; je désire que
personne ne le contrarie dans la volonté qu'il a de rester inconnu , je le place sous la surveillance de tous.
La fatigue du jeune chef avait fait renvoyer au lendemain la décision du conseil ; ce jour-là, il s'assembla de bonne heure sous la tente de Mauléon : Girard n'y lut point admis , et le comte de la Suze fut sacrifié à l'unanimité. La moitié des compagnies devait entreprendre cette expédition: ce que les routiers regardaient comme une faveur, car ils savaient trouver un riche butin chez le noble comte.
— Les prisonniers nous accompagneront, dit Mauléon, et si le malheur nous suivait là comme à Sassenage, Girard de Briord serait échangé contre dix des nôtres.
Après avoir décidé que huit des chefs participeraient à cette expédition, les capitaines se séparèrent pour se disposer au départ, qui devait avoir lieu le jour môme. En effet,
deux heures après, les compagnies étaient en marche.
Girard éprouvait à la fois l'espoir et la crainte : il allait se trouver prés d'Hélène, et toute son ame se livrait aux plus douces espérances; mais aussi son ami, son frère, sera-t-il en force pour repousser les routiers ? Prisonnier, il ne pourra lui faire un rempart de son corps, si la mort le menace... Hélène 1 peut-être ne pourra-t-il pas la voir ? Dans cette situation d'esprit, plus pénible que flatteuse, il suivait le chemin si accidenté que nous avons assayé de décrire au commencement de cette histoire ; mais maintenant il ne se laissait point aller sans mélange au charme des ombrages de cette forêt d'Aigue-Belle, où il avait goûté de si suaves émotions. Il la voyait , cette tour ruinée à demi où la jeune prisonnière languissait de l'absence de son amant, bien plus hélas! que de sa captivité...
— C'est là qu'elle était , c'est là qu'elle est encore, pensait-il ; et je ne puis franchir l'espace qui me sépare d'elle pour voler dans ses bras... je suis captif aussi , moi... Et le pauvre jeune homme dévorait des yeux les objets qui changeaient ses souvenirs de bonheur en souffrance, par l'impossibilité où il se trouvait de goûter encore leur charme.
Cependant le cri de halte ! se fît entendre ; le grand nuage de poussière qui se traînait à la suite des compagnies s'arrêta avec elles ; et bientôt, ayant rejoint le gros de la troupe, Girard se trouva dans une sorte de vapeur sablonneuse et brûlante, que semblaient enflammer les derniers feux du jour. Au milieu de ce tourbillon, s'agitaient, comme de vrais démons, des milliers d'aventuriers farouches, dont les traits portaient l'empreinte des sept péchés capitaux ; des prédestinées à la damnation éternelle, qui n'attendaient rien audelà de la terre. Trop incertains du lendemain
pour faire crédit à la vie, ils tiraient tout ce qu'ils pouvaient du moment présent ; et s'abandonnaient à la débauche, à l'impudicité , en chantant des chansons grivoises d'une voix si rauque , que mieux eût valu entendre limer des éperons. Assis par groupes sur le gazon, ils se gorgaient de salaisons et de vins, dérobés aux celliers des monastères y et jouaient aux dés les prostituées qui, malgré leur bonne volonté, ne pouvaient répondre à tous.
Plus loin, les chefs soupaient à l'écart: près de Mauléon, était placé un chevalier de petite taille, dont le visage était couvert d'une visière d'acier à jour , qui lui laissait parfaitement la liberté de manger , de boire, de parler, sans qu'il dût éprouver la moindre gêne. Il portait un habit d'une richesse et d'un goût qui annonçaient une personne de grande famille ; et l'on pouvait soupçonner que le bâtard avait fait là une bonne
capture. Pendant tout le repas, Girard, placé près de ce chevalier mystérieux, ne l'entendit pas prononcer une parole ; et se penchant à l'oreille de Raimonnet de l'épée , il lui demanda s'il connaissait ce jeune homme. — Non, répondit le Routier, etMauléon ne veut pas qu'on l'interroge. Mais sans doute il en attend une forte rançon, car il a pour lui les plus grands égards, et l'entoure d'autant de soins que si c'était une maîtresse. Ce dernier cas, au reste, n'est pas probable : je vous dirai en confidence que mon ami a fait le serment de n'aimer aucune femme, et qu'il le tient. Depuis dix ans que nous vivons ensemble,beaucoup, je vous assure, sont venues dans nos camps lui offrir cœurs et charmes à discrétion, sans que Mauléon ait songé même à les regarder. J'ai remarqué qu'il éprouvait une sorte d'horreur pour le beau sexe en général, et cela tient, m'a-t-il dit, au peu de confiance qu'il a dans sa fidélité.
L'inconnu, que les yeux de Girard, sans cesse fixés sur lui, embarassaient sans doute, parla bas à Mauléon, qui s'empressa de l'emmener sous sa tente. Mais Girard avait reconnu, à la ceinture du jeune chevalier , le poignard du bâtard : ce fut un trait de lumière qui lui révéla une partie de la vérité. Mauléon revint seul peu d'instans après ; et prenant le bras du sire de Briord , il le conduisit assez loin pour ne pas être entendu des autres chefs.
— Si vous avez deviné mon secret,lui ditil, vous ne parlerez pas ; si vous doutez, vous ne chercherez pas à vous assurer; et si le jeune captif que vous avez vu tout à l'heure près de moi vous inspire quelqu'intérêt,ne lui adressez jamais la parole. . . Car si vous essayez de tromper ma surveillance, vous seriez morts tous les deux avant que vous eussiez trouvé les moyens de me trahir.
Sans laisser à Girard le temps de répondre,
après, j'étais au bord de la pièce d'eau que vous connaissez. Mauléon y laissa les vêtemens que j'avais portés tout le jour , pour tromper la douleur de mon père qui, disaitil, « ne te trouvera pas déshonorée par le suicide , et te maudirait s'il connaissait ton amour pour moi. Puis m'ayant aidée à revêtir l'habit qu'il m'avait apporté, il me prit en croupe sans que j'eusse prononcé une parole, parce que je savais vous trouver au camp, où, m'avait-il dit, je resterais inconnue et cachée sous le costume que vous me voyez.
« Vous ne tromperez pas mon attente, Girard ; vous trouverez un moyen de me soustraire à cet odieux amour : vous, la cause innocente de mes fautes , vous ouvrirez un cloître à mon repentir. Si mon père doit pleurer ma mort, du moins ma honte ne retombera pas SUT lui ; je ne serai pas privée
de ses regreîs, el D eu nie pardoan; ra de i'a- Tome i. 15.
voir (rompe pour épargner, à moi sa malédiction, à lui, le désespoir d'un père déshonoré par sa fille.
— Je vois, Marie, que vous n'aimez plus Mauléon ; mais songez aux promesses que vous lui avez faites, à son désespoir si vous le quittez, à sa vengeance s'il vous retrouve. Il vous adore , lui , et quand on aime on ne perd pas un trésor comme celui qu'il possède sans mourir. Je ne recule pas devant les obstacles que j'aurais à combattre pour vous soustraire à son pouvoir; mais si, comme vous me le dites, je fus cause de votre malheur , je voudrais bien le compenser par un peu de bonheur. Oubliez un moment la profession de celui qui vous aime; alors vous le trouverez digne de votre amour : jeune, beau, généreux, riche, il est digne de tout point de votre tendresse, un seul excepté ; et, sur ce point unique, vous pourrez facile- \nent l'inlluencer. II quittera sans peine,
croyez-moi, sa vie aventureuse pour jouir sans danger de l'existence, près de celle qui lui flt oublier la perfid e d'une femme qu'il avaitbeaucoup a^mée, dit-on. Peut-être êtesvous destinée à rendre à la vertu son âme, assez noble pour avoir su apprécier la vôtre; et ses penchans ne seront pas difficiles à diriger ; si votre amour leur sert de guide. Je comprends que , vous trouvant ainsi jetée tout à coup loin du manoir de votre père, au milieu de ce camp , vous éprouviez un peu dedégoût,àla vuede ces hommes sigrossiers dans leur propos, si différens dans leurs habitudes des nobles chevaliers qui ne faisaient entendre à votre oreille qu'un langage épuré par l'habitude de vivre dans un monde élevé, dans un monde où les femmes sont l'objet de tous leurs hommages, et la récompense de leurs prouesses ou de leur amour. Mais ces hommes, dont la rude écorce vous effraie , fussent restés devant vos traits , li-
vrés à leur regards, dans un respectueux si- Umœ, et leur admiration vous eût peut-être embarrassée. Les paroles que vous avez en- J (indues n'eussent point été dites alors detanl vous ; car votre noble personne eût imposé aux farouches habitudes de ces gens sans mœurs, mais non pas sans jugement , et qui sont susceptibles,commenous, de reconnaître la limite où doit s arrêter la fougue de leurs passions brutales. Mauléon ne ressemble en rien à ceux qu'il commande, si ce n'est par le courage ; Marie, croyez-moi, j'ai suivi, j'ai étudié les élans de son amour, que j'avais pénétré, et je vous jure que votre absence
lui a causé une douleur telle, que je ne puis douter de Tinfluence que vous pourriez avoir sur sa vie. Je vous !e repète, il ijuittera, si vous le lui demandez , ses compagnons ; et votre père, se montrant indulgent pour celui qui lui n^ndra sa fille, qu'il regrelle sans es-
poir, naura pas la jorcc do persévérer dans son orgueilleuse sévérité.
« Marie , vous en savez maintenant plus que je ne pourrais vous en dire sur les belles qualités de celui que vous devez aimer, poursuivit Girard avec teu ; répondez-moi sans crainte, et recevez l'assurance que j'approuverai , non comme un trait de sagesse, mais comme un moyen de félicite, la décision qui vous ferait renoncer au projet que vous aviez formé de livrer Mauléon au malheur de vous perdre... Si les bons sentimens que j'ai reconnues en lui me font regretter les paroles oflénsantes que je lui ai dites, il doit attendre bien plus de vous, Marie ; ...car il possède la première de toutes les vertus qui touchent une femme sensible : il vous aime jusqu'à l'adoration. Pour moi, qui accorde maintenant à Mauléon mon estime et même mon amitié, je trouve votre conduite moins coupable que vous ne la peignez ; et, vous le dirai-
je, je pense sincèrement qu'il n'y manque «ju'unpeu d'amour.
— Je reconnais dans votre discours, messire, de grandes vérités, sans doute, répondit la demoiselle de Sassenage d'un air rêveur ; mais je crains de ne pouvoir habituer mon cœur au langage que, contre son gré, je serais forcée de faire entendre à Mauléon. Et puis renoncerii-t-il à cette existence nomade qui serait pour moi un supplice? il me l'a prorais; tiendra-t-il sa promesse? Et lors même que je n'aurais qu'à me féliciter de ses efforts à me rendre heureuse, je crains de ne pouvoir assez oublier le passé pour trouver dans l'avenir, que j'avais à tort rêvé si beau, une compensation suffisante ; car cet avenir ne m'offrirait jamais qu'une déception.
— Marie, que tu es cruelle, dit, avec une voix que la douleur rendait tremblante, Mauléon, qui parut loul-à-coup.
L'absence de son amie l'avait inquiété;
malgré sa faiblesse , il s'était empressé de sortir pour connaître la cause qui la retenait loin de lui. L'ayant aperçue avec Girard, il s'était caché derrière le massif d'arbres près duquel les deux jeunes gens s'étaient assis. Dérobé à leurs regards , il venait d'entendre les conseils de Girard, et la persistance avec laquelle il avait engagé Marie à ne pas l'abandonner. Il sut gré au chevalier de tout ce que sa noble défense avait eu de flatteur pour lui, et dès-lors il ne trouva plus de colère pour exécuter les menaces de la veille. Mais cette femme , qu'il aimait de toute la puissance d'une âme longtemps fermée aux douces émotions de l'amour, elle venait de torturer son cœur, en lui dévo lant lindifférence dont elle payait ia brûlante passion qui le dévorait. Il ne put maîtriser sa douleur, et se laissa tomber aux pieds de celle qui la causait. — Que tu es cruelle , de m'avoir trompé ,
lui répéta-t-il en pleurant; lorsque tu ne devais trouver que la vengeance pour me frayer le chemin de ton cœur, il ne fallait pas me promettre plus que tu ne pouvais me donner: j'aurais oublié la vision céleste qui m'était apparue; ou si ton souvenir ne s'était point effacé , il eût embelli ma vie sans la décolorer.
« Et vous, noble chevalier, qui venez de tenir un langage où votre loyauté n'avait pas besoin de ma présence pour me défendre; vous qui avez si bien compris ma pensée lorsque nous sortions de cette Chartreuse où mes compagnons avaient trouvé la paix ; vous, Girard , qui ne me condamnez pas sans appel, parce que la destinée me fit ce que je suis, sans changer en rien mes bonnes dispositions pour ce que je puis devenir ; je me sens soulagé par votre estime et l'affection que vous voulez bien m'accorder. J'avais conçu un projet qui souriait à la colère de
Marie , et qui devait prolonger votre captivité ; mais vous pouvez croire mes paroles , ma volonté n'eût été pour rien dans son accomplissement ; car mon caractère me porte plus volontiers à la clémence que ma profession ne le ferait supposer. Si ma vie passée ne trouve pas grâce dans le cœur que je me flattais d'avoir conquis ; si Marie me refuse un amour qu'elle vous donne, malgré vous, je ne serai pas assez injuste pour vous faire un crime de posséder une affection qui ne saurait faire votre bonheur , et qui m'eût rendu le plus fortuné des hommes . Croyez-moi , sire de Briord , l'estime que je vous porte dominera tous mes sentimens désormais; et vous en avez la preuve par l'absence de tout ressentiment de ma part envers vous , louchant un amour que la cruelle n'essaya de me donner que dans le dépit de ne pouvoir cesser de l'éprouver pour vous.
Marie était émue de la douleur de son
amant: elle pleurait ; mais elle ne cherchait pas à le rassurer, peut-être moins par indifférence que par la crainte de promettre encore plus qu'elle ne pouvait tenir.
Girard , que la présence de Mauléon emharassait un peu, cherchait un moyen de terminer un entretien pénible pour tous, surtout pour le jeune chef, qu'avaient dû désespérer les aveux de Marie.
— Mauléon , lui dit-il , ne voyez-vous pas que votre amie souffre autant que vous de votre peine? l'idée qui la portait à vous quitter est déjà loin de sa pensée; soyez indulgent pour l'étrange position qui la fit naître. Mais aussi croyez que Marie ne sera pas ingrate ; elle vous rendra la justice que vous méritez , et son amour vous fera oublier celle passagère terreur, que la vue du camp des routiers a dû produire naturellement sur une femme habituée au calme d'une douce vie. Vous la lui rendrez bientôt n'est-ce pas, mon
ami. Et poussantla jeune fille dans les bras de celui qui ne demandait pas mieux que de pardonner, il promit aux deux amans reconciliés de solliciter leur grâce du baron de Sassenage , aussitôt que cela lui serait pos sible.
Mauléon et Marie rentrèrent sous ia tente, où Girard se disposa à les laisser, après avoir recommandé au bâtard de prendre un peu de repos , dont il devait , lui dit-il , éprouver le pJus grand besoin . devant se battre le lendemain avec un adversaire redoutable.
— Vous ne pensez pas, interrompit le jeune chef , que je songe à payer vos bons offices en risquant de vous enlever votre ami; oh ! dites~moi , chevalier, que vous avez voulu obtenir une certitude; mais que vous ne me croyez pas capable d'une telle lâcheté. Le comte de la Suze ne peut douter de mon honneur, et je vous le répète , je ne me consolerais jamais de perdre l'amitié que vous
m'avez promise. J'espère vous prouver que je comprends la loyauté à votre manière : demain je m'expliquerai , mon noble ami . En attendant , soyez bien convaincu que si j'étais forcé de me battre, la vie du comte ne courrait aucun risque.
Girard serra la main avec affection à Mauléon, salua Marie avec respect, regagna la tente où Raimonnet de l'épée lui avait offert l'abri, et s'endormit bercé par l'espérance de revoir Hélène le lendemain.
LelendemainlecomtedeliSuze se rendit, comme iU'avaît promis, au quartier des compagnies. L s routiers avaient préparé pour le recevoir un portique de feuillage; il les flt assembler autour de lui et leur apprit que Ber-
tranddeBeiuxava tram -.ssé dans le royaume deNaplesunearméedebandits, qui état pour le moment en Provence, où ces enfans de Bélial pillaient et saccagaient tout.
« Le pape, ajouta-t-il,les a excommuniés; de son côté, la reine Jeanne de Sicile, tenant son lit de justice, a prononcé contre eux la peine de mort , et la confiscation de leurs biens. Les états de Provence, pour mettre à exécution la sentence de leur souveraine , lèvent de bonnes troupes et paieront largement les compagnies qui voudront entrer à leur service. Si donc vous voulez prêter la main à cette louable entreprise, je vous commanderai volontiers ; sinon, vous pouvez chercher un autre capitaine.
Un des Tuschins répondit pour tous :
— Nous ne vous avons pas choisi , seigneur comte, pour délibérer r.vec vous, mais pour obéir a vos volontés, brèves, absolues : car nous sommes persuadés que
vous vous condu'rez loyalement avec nous. Ainsi gardez vos discours pour essayer de persuader les autres capitaines. Quant à nous, lorsque vous aurez dit marchons, il ne restera plus qu'à tuercelui qui hésiterait à vous obéir.
Les autres chefs étant venus par curiosité s'informer de quoi il s'agissait, le comte les harangua de son mieux, dans le sens de la proposition qu'il venait de faire aux routiers, et les voyant à peu près décidés, il leur proposa , moyennant 6,000 florins , de rendre Soïon et de quitter , sous quatre jours, le Dauphiné. Les chefs demandèrent un quart d'heure pour délibérer.
Pendant ce temps, le comte apprenait à Girard qu'il avait compté sur lui pour conduire les routiers à Avignon.
— Frère, lui dit-il, vous me secondrez dans cette tâche difîcile ; vous me désignerez ceux des capitaines sur les quels je puis me reposer ; et jusqu'à ce que j'aille vous
^ 240 ~ rejoindre ♦ vous me remplacerez dans le commandement que j'ai accepté avec l'espoir de ramener ces gens au bien. Si vous partagez mes vues à cet égard et consentez à conduire ces hommes dans la bonne voie , que je veux leur tracer, je disposerai de quelque temps, que je dois donner encore au gouvernement duDauphiné ; puis je pourrai, sans nuire à mes autres devoirs , ramener ces pécheurs endurcis au giron de la bonne foi.
— Et vous les y retiendrez , répondit Girard en riant, tant que la cupidité ne les kn éloignera pas.
Comme le chevalier parlait ainsi, les chefs ayant pensé dévolieusement qu'ils pouvaient reconqiiérir beaucoup de terrain dans le chemin du salut en servant lepape, venaient annoncer au comle de la Suze qu'ils ucceplaient sesoflVi's, et qu'il? consentaient
à rendre la ville de Soïon, moyennant la somme proposée.
— Je vous promets, doncleurdit le comte, de vous rejoindre à Avignon , et de vous aboucher avec le pape lui-môme, ou pour le moins avec un c;îrdinal. Jamais, croyez-moî, vous n'aurez eu meilleure aubaine ; la cour pontiûcale ne regardera pas au prix, s'il lui vient de bons soldats pour l'aider à reconquérir les états de l'église , et à détruire la ligue des républiques Italiennes , qui lui l'ont une rude guerre.
Chacun lut très satisfait des dispositions
du comte , et tous acceuiilirent avec uje
grande joie que Girard les conduisît à sa
place. Depuis plus d'un mois il habitait
l armi les compagnies ; il avait su gagner
leur coiiOance par ses bonnes man'ères ,
et les Ibrmos bieriveJl;.iiLs qu'il apportait
à blâmer les actions qu'il Irouvail m mvaises.
Nous ne pensons pas que le chevalier Tomei. 16
trouvât Tarrangement du comte tout à fait de son goût ; mais il avait quatre jours à lui , et Hélène était si près que , tout au bonheur de la voir, il ne songeait même pas qu'il lui faudrait encore la quitter... Rien de plus rapide que les instans heureux ; et cependant lorsqu'il nous est donné d'en jouir, il arrive bien rarement que nous apecevions les malheurs, même inévitables, qui doivent les suivre.
Les bons larrons , pour terminer dignement la chose , voulaient tous se confesser , afin , disaient-ils , d'entrer sains de corps et d'esprit, sur le territoire béni duComtat-Venessain. Mais le peu de prêtres ou de moines qu'ils s'étaient appropriés pour remplir le ministère d'aumôniers auprès d'eux, refusèrent de les entendre , leur faisant observer (\UQ de telles confessions excédaient les forces humaines, et qu'ils mourraient à la peine sans être parvenus à les entendre tous.
— Eh bien , dit l'un de ces étranges chrétiens, qui avait été novice chez les cordeliers, nous nous passerons de prêtres pour le moment; Dieu, en voyant revenir à lui des enfans qu'il croyait perdus , ne prendra pas garde à la forme. Nous allons nous confesser les uns aux autres : cela fut permis par le
concile de de au diable le nom de la
ville Je me le rappelais encore hier ; mais
j'ai versé dix pintes de vin de Condrieux sur mes souvenirs , en l'honneur de notre nouveau capitaine et de son brave lieutenant. Pourtant, je suis sur de ce que j'avance : ainsi chacun de nous peut être tour à tour confesseur et confessé Camarades, approchez,
j'ouvre mon guichet.
— A la vérité, répondit un des prêtres, le concile d'Iroé et le sentiment de Saint-Thomas permettent aux laïques de se confesser entre eux ; mais seulement dans le cas de néces'sité. C'est ainsi que les pirates dont parle
Saint-Bernard, se confessèrent mutuellement, et se donnèrent valablement de belles et bonnes pénitences, parce que leur navire , battu de la tempête, allait être englouti, et que, d'ailleurs, plusieurs d'entre eux étaient
blessés et mourans Mais vous qui êtes
fiamboyans de santé , où donc est la nécessité qui vous dispense des formes sacramentaîes?
— Vous demandez où est la nécessité, s'écria le bandoiilier, eh ! par le sang-Dieu , ne la voyez-vous pas dans la crainte de voir que des pécheurs endurcis oublient de bonnes résolutions, pour retomber dans leurs damsiables habitudes.
Persuadés par leur camarade , le,s rout'ers voulurent, sur l'heure, mettre à proGt sa pieuse idée. lisse retirèrent donc, deux à deux à l'écart : ce qui, soit dit en passant, était inutile; car tous ayaientà peu de chose près l(s mêmes faulcîs à confesser, eî ne r.s-
quaient pa« d(3 trahir un secret qui leur était commun. Mais ils appréhendaient, avec plus de raison, que l'absolution, assez facile, qu'ils voulaient s'accorder ne Tùt pas suffisante pour celui qui sait tout, et qui trouvait peut-être, malgré l'énormité des fautes qu'ilsavouaient, que leur mémoire en oubliait encore un grand nombre. Frappés de cette crainte, il leur vint à l'idée qu'ils désarmeraient plus sûrement le courroux céleste en s'imposant des pénitences; et soudain ils se prirent à se distribuer mutuellemcîii de si rudes horions, qu'assurément le seigneur dut leiir en tenir compte à titre de mortification. Puis, ils s'imposèrent le jeûne et la défense de boire du vin, généralement adoptée comme la plus difficile , mais la plus sûre des privations.... Aussi les routiers obéirent-ils à cette défense comme des Mahométans.
Pendant cette confession générale , selon la tolérance de Saint-Thomas, le comte et
Girard causaient ensemble , et l'observateur attentif eût pu lire sur la physionomie du premier un étonnement douloureux.
— Je ne puis en croire mes oreilles, disaitil, vous vous êtes trompé, ce n'est pas Marie de Sassenage.
— Frère, tout ce que je viens de vous rapporter est de la plus exacte vérité : je tiens tous les détails d'elle-même et de Mauléon, qui, je dois m'empresser de vous le dire, mérite que cette demoiselle soit moins ingrate envers lui.
— Voilà qui m'explique le billet que j'ai reçu ce matin au lieu où j'avais rendez-vous avec ce jeune chef-.... 11 craignait d'être enlevé à notre gentille Marie.
— Gardez-vous d'une pareille idée, reprit vivement Girard: tel n'était pas son motii"; mais c'était le désir de m'épargner le chagrin de voir recommencer un combat qui eût exposé de nouveau, les jours de mon meilleur ami.
— Et vous n'avez rien fait pour éviter notre rencontre, dit le comte d'un ton sérieux.
— Frère, vous ne le pensez pas.
— C'est tout ce qu'il faut, mon ami. Maintenant, rendons-nous près de Mauléon pour régler votre rançon.
Le chevalier de Briord entra d'abord sans la Suze sous la tente , pour prévenir Marie , que la présence du comte eut embarassée; mais lejeune chef était seul.
— Où donc est votre amie, lui demanda Girard.
— Je l'ai conduite en lieu plus convenable; j'irai la retrouver ce soir : j'ai voulu épargner à Marie une émotion qui m'eût été pénible autant qu'à elle; car je suis blessé et malheureux de la voir rougir de m'appartenir.
— Je vais prévenir le comte que vous êtes prêt à le recevoir.
— Je vais moi-même le trouver, dit Mauléon.
En ce moment, les capitaines cherchaient le sire de la Suze, et l'ayant rencontré, ils entrèrent tous sous la tente où les attendait Girard.
Le comte , après quelques paroles affectueuses adressés à Mauléon, lui demanda à combien il avait porté la rançon de son prisonnier.
— A 20,000 livres lorsque je ne le connaissais pas; mais aujourd'hui cette somme ne peut m'ôlre suffisante.
Le comte et Girard se regardèrent avec étonnement , et le premier pensait déjà que son ami avait accordé trop vite son estime au jeune chef. Celui-ci , voyant que ses paroles avaient produit un tout autre effet que celui qu'il en aUendait, s'empressa d'ajouter avec feu :
— J'attends de mon prisonnier, noble
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comte, un bien que je prise au-dessus de tout ce que vous pourriez m'offrir d'argent : ce bien, c'est son estime et l'accomplissement d'une promesse qu'il n'oubliera pas : j'en ai pour garant son honneur et sa parole. Gardez-vous donc de m'engager*^ recevoir une somme qui me ravirait le bonheur de rendre au chevalier une liberté dont il doit faire un noble usage ; ne me privez pas du seul moyen digue de lui et de moi, qui me soit offert pour reconnaître sa généreuse conduite envers moi , lorsqu'il devait me traiter en ennemi. Et tendant la main à Girard , il lui dit plus bas: ^
— Je vous devrai Marie : c'est un bien que je ne pourrai jamais payer assez.
Les capitaines ne comprenaient rien à la générosité de leur camarade ; mais il ne firent aucune réflexion. Ce prisonnier ne leur appartenant pas; celui qui l'avait fait était libre d'en agir à sa guise.
— Nous avons , dirent-ils au comte , fait le partage des gains du mois; il vous revient, comme chef d'une compagnie, 12,000 florins; nous vous les apportons La recette
n'a pas été boft»e=ce mois-ci ; mais enfin, voici ce qui vous appartient , puisque celui que vous remplacez nous a aidés à le gagner, et que votre épée vous a fait son héritier.
Le comte ne fit point paraître le dégoût qu'il éprouvait à recevoir le fruit des rapines auxquelles on voulait l'associer; mais ildécida qu'une partie de cet argent serait employée à fonder une^^tite chapelle à l'iendroit où les routiers étaient presque revenus au bien ; et que le surplus serait employé en aumônes , pour le rachat de l'àmo du pauvre chef, mort avant la quasi- conversion de ses camarades.
Après celte disposition , le seigneur de la Suze se préparait à partir, lorsque les chefs lui demandèrent de recevoir leur serment ,
comme ils devaient le faire, en nommant un chef suprême.
Alors, mettant un genou en terre, ils jurèrent obéissance et fidélité au comte; puis ce seigneur, en signe qu'il les soutiendrait de ses conseils et de ses armes , toucha la lame de leur épée du bout de la sienne , et leur présenta sa main droite d'alliance comme gage. Lorsque le tour de Mauléon arriva :
— Je vous attends demain au château , lui dit-il; je veux vous présenter à la comtesse, qui vous servira avec plaisir dans vos espérances. Comptez sur elle et sur moi.
Le jeune chef s'inclina, et promit de se rendre à cette bienveillante invitation.
Le comte, élevant ensuite la \oix, recommanda aux compagnies d'être prêtes à partir dans quatre jours. Puis il s'éloigna , accompagné de Girard , dont l'impatience ne pouvait être douteuse pour son ami. Prévoyant le désir que le chevalier avait d'être
libre, il eût voiilii (juiller les compagnies beaucoup plus tôt.
— Que pensez vous de Mauléon , lui demanda Girard, lorsqu'ils furent sortis du camp.
— Je le regarde comme bien au-dessus de sa profession, et je ne suis plus étonné que Marie se soit éprise de sa personne. Je la trouve assez complètement dédommagée de vos dédains; car celui qui doit vous faire oublier, est très-bien... Eile est connaisseuse, ajouta le comte en souriant; mais je crains fort que le baron de Sassenage ne consente jamais à approuver une union qui , par ses précédens, ne détruirait que faiblement la honte dont Marie n'a pas calculé Teffet terrible sur l'orgueil de son père.
« Cependant, continua le comte, puisqu'il pleure sa mort , il me semble que la joie qu'il éprouvera à la revoir ne pourra laisser place à la colère : je serais ainsi , moi.. .
Mais, dites-moi, chevalier, poursuivît la Siize, après une courte réflexion , ne pensez-vous pas que la comtesse réussirait mieux que nous ? les femmes ont un tact si fin ; elles savent si bien nous amener à taire ce qu'elles veulent. Vous savez combien elle s'intéresse à notre Marie, puisque son désir était de vous la voir choisir pour compagne. Sa discrétion
— Ne peut laisser aucun doute, interrompit Girard ; mais je vous prie de ne pas lui parler de cette malheureuse affaire avant que Marie et Mauiéon m'y aient autorisé. Du reste , je crois que vous avez trouvé un bon moyen pour arriver près du baron et le rendreindnlgent. Ma présence eût, aucontraire, rendu plus diflicile le pardon que j'aurais essayé d'obtenir : ma position eût été fort délicate, et vous savez pourquoi. D'ailleurs une iemme peut dire mille choses qui , dans sa bouche, s'arrangent au mieux, par la
grâce toute charmante qu'elle prête à celles qui doivent être le plus difficiles à entendre. La comtesse , libre de manier à sa guise le sujet qu'elle sera chargée de traiter, usera de cette adresse qui rarement manque aux femmes en pareilles matières. Moi J'eusse été gauche , au souvenir des vues que le baron m'a laissé voir très-clairement , à venir lui dire que, n'ayant point voulu le comprendre, j'avais laissé naître au cœur de Marie le désir de se venger de mon indifférence pour elle, et de mon amour pourune autre. Qui sait même si ce seigneur,dans son désespoir, ne m'eût pas accusé d'avoir jeté sa fille aux bras d'un chef de routiers.
— Comment , interrompit le comte , mais je ne vous croyais pas amoureux. Où donc avez-vous rencontré , pendant votre captivité , la beauté que vous n'aviez pu trouver étant libre? Je me souviens parfaitement de vous avoir entendu dire , la veille de votre
départ, que l'amour n'était pour rien dans les rendez-vous auxquels vous alliez la nuit, pendant notre séjour au château de Montélimart.
— Oui, je me souviens ausside vous avoir dit que je n'étais pas amoureux , et il y avait quelque chose de vrai dans cette assurance ; car ce que j'éprouvais était un sentiment si nouveau , qu'il m'eût été impossible de juger encore de l'état de mon cœur.. Aujourd'hui, tout entier au bonheur qui m'attend, je me suis laissé oublier à vous parler d'un amour qui doit être un secret pour tout le monde.
— Du mystère , chevalier, cela ne voilerait-il pas une de ces gentilles indignités, qui ne sont un crime que pour ceux qu'elles blessent? Votre saint amour serait-il devenu si profane qu'il ait pu faire l'aux-bond aux règles de la bonne morale , jusqu'au point de s'emparer du bien d'autrui? En un mot, votre belle aurait-elle à cacher une faiblesse
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qui injprimerait la honte au front d'un époux , malheureux jusqu'au pointde vous avoir pour rival !
— Celle que j'aime, reprit Girard avec un éclat de regard où brillait le bonheur et la franchise, est pure comme les anges ; sa gracieuse figure, sa douce voix, l'expression angéliquede ses beaux traits, tout cela n'ap • partient à personne. A moi seul est réservée l'afîeclion de celte aimable enfant , qui ne seulit jamais battre son cœur aux émotions
de i'amour avant de me connaître Celle
que j'aime , enfin , ie bonheur de la revoir me rendrait fou , si je devais passer encore un jour à l'attendre. Car mon absence a dû lui paraître un siècle; et vous m'avez encore engagé dans une affaire qui m'éloignera d'elle de nouveau, chei comte Ne m'interrogez plus; je ne pourrais vous en dire davantage; mais laissez-moi Ubre de faire à ma volonté l'emploi des quatre jours qui me reslenl. Fidéh^ à l'amitié comme t\ l'a-
niôur, vous pouvez compter sur mon exactitude à remplir la tâche que vous m'avez conOée.
— Par ma bonne épée, chevalier, vous avez fait en peu de temps bien du chemin dans le pays des amours : quelle exaltation dans vos paroles ! quel l'eu dans votre regard... Mais je me tais; je respecte votre secret , et vous laisserai disposer des quatre jours sans vous faire la moindre question sur leur emploi. Pourtant, j'espère que vous viendrez demain au dîner que je donne â Mauléon. La comtesse vous en voudra , si vous ne paraissez pas au château, où elle se une fête de vous recevoir.
— Veuiilezmon ami, reprit Girard, m'excuser pour aujourd'hui auprès d'elle; domain, j'irai moi-même, lui demander ma grâce, et vous mènerai Mauléon. ?4;r;s en ce moment , laissez-moi aller près ihi celle qui
soufTre tant de mon absence.