SCÈNE VI
C'est bien moi. Vous ne m'attendiez peut-être pas?
Par où êtes-vous entré?
RENÉ Ce n'est pas bien compliqué! ça ne m'a pas coûté
cher. J'étais caché dans le jardin depuis une demiheure, guettant le moment où vous seriez seule. Et me voici.
HÉLÈNE Que prétendez-vous faire? que me voulez-vous?
RENÉ
Vous rappeler que vous êtes en puissance de mari, vous sommer de me suivre.
HÉLÈNE Je ne vous suivrai pas.
RENÉ Croyez-vous ?
HÉLÈNE J'en suis sûre.
RENÉ J'ai pour moi la loi !
HÉLÈNE
Eh, Monsieur? La loi! que vous permet-elle d'entreprendre? Vous me sommez, dites-vous, de vous suivre! Je m'y refuse. Q.ue ferez-vous?
HÉLÈNE PRADIER yS
Je n'agirai pas par violence.
Voilà qui est heureux !
RENÉ
Je le pourrais ! Je ne le ferai pas, rassurez-vous. Je ne veux vous tenir que de vous-même.
HÉ'i.ÈNE
Cet espoir est vain, Monsieur, finissons-en. Je vous jure que vous perdez votre temps.
RENÉ
Quand même je ne trouverais ici d'autre avantage que de causer avec vous... en amis... quelques minutes, d'entendre le son de votre voix, de vous voir... je n'aurais pas perdu mon temps !
HÉLÈNE Je sonne. Je vous fais sortir.
RENÉ
Non. Vous ne sonnerez pas. Ne fuyez pas non plus, je vous suivrais, ou je vous empêcherais de passer!
HELENE
Quel est donc cet excès de tyrannie ! Ne pouvezvous me laisser tranquille?
RENÉ Je ne puis me passer de vous.
Cependant, il le faut bien.
RENÉ C'en est assez. Je vous reprends. Suivez-moi.
HÉLÈNE
Je ne vous suivrai pas. Vous n'êtes pas mon maître. Je n'appartiens qu'à moi.
RENÉ
Vous vous êtes librement donnée à moi, devant la loi et devant les hommes! Vous m'appartenez. Vous me devez l'obéissance. Je veux que vous rentriez chez moi. Obéissez !
HÉLÈNE
Non. Q,ue me font vos droits? Je ne me soumettrai jamais.
HÉLÈNE PRADIER yS
RENE
C'est ce que nous verrons ! Après tout, que me reprochez-vous? Vos griefs sont à ce point illusoires que, prétendant rompre les liens qui nous unissent, vous n'osez y avoir recours pour appeler à votre aide la loi !
HÉLÈNE Oh! la loi!... Vous n'avez que ce mot à la bouche !
RENÉ Suprême garantie du mariage, refuge...
HÉLÈNE
Refuge ! ... Ah vraiment ? refuge ! ... Mais quelle indignité chez les époux, songez-y donc, pour qu'ils puissent y avoir recours! Q^uoi? elle n'admet, votre loi, que des circonstances honteuses pour intervenir!
RENÉ
Sans doute elle punit l'adultère. Mais elle admet comme suffisants les sévices.
HÉLÈNE
Les sévices, l'injure, les coups, oui ! Elle protège le faible contre les brutalités du fort ! Elle constate, elle vérifie, elle jauge la qualité des horions reçus.
Mais les tortures morales, elle y demeure indifférente: point de divorce pour les honnêtes gens qui ne s'entendent pas.
RENÉ
La loi est la loi. Prenons-la pour ce qu'elle est. Vous vous êtes volontairement mariée avec moi, n'ignorant pas ce que vous faisiez. Personne ne vous a influencée. Vous étiez seule, sans parents. Vous ne pouvez prétendre que vous ne me connaissiez pas alors. Vous m'avez vu dès notre enfance. Mon caractère n'a pas changé.
HÉLÈNE Eh ! Monsieur...
RENÉ
Vous, au contraire, qui étiez une jeune fllle rieuse, alerte, insouciante et aimable, vous vous êtes métamorphosée en une compagne peu à peu triste, résignée, taciturne. J'aurais pu me plaindre. J'essayai de vous ramener...
HÉLÈNE Vous ne m'avez jamais comprise.
Qiie ne vous expliquiez- vous? Quoi qu'il en soit,
j'ai tout accepté ; mon foyer morne à cause de vous, je ne l'ai pas déserté. Je n'ai manqué à aucun de mes devoirs. J'oublie ce que vous m'avez fait. Je viens en ami sincère, vous réclamer à vous-même !...
HÉLÈNE Il est trop tard.
RENÉ
Est-il jamais trop tard, j'en appelle, Hélène, à votre cœur, à votre raison ! est-il jamais trop tard pour que deux égarés se retrouvent, en reviennent à s'entendre, à s'appuyer l'un sur l'autre, et à s'assurer enfin le repos et le bonheur?
HÉLÈNE
Il est trop tard, vous dis-je. J'ai fait ce que j'ai pu. Je voulais vous aimer. J'ai été sur le point... Vous n'êtes pas venu vers moi, vous m'avez abreuvée de dégoûts. J'ai été entre vos mains un instrument pour vous mener à la fortune; vous n'avez vu en moi que cela. Votre ambition est satisfaite. C'est bien. Laissezmoi!
RENÉ
Hélène!... Mais je vous aime ! Mais je vous veux! La fortune? Ah non ! Je l'ai désirée pour vous, plutôt que pour moi ! Afin que vous jouissiez enfin de tous
yS HÉLÈNE PRADIER
les enivrements de l'existence, afin que vous fussiez heureuse, triomphante, adulée!... Afin que vous fussiez heureuse.
J'aurais été heureuse d'être aimée. Je ne demandais pas davantage.
RENÉ Je vous ai toujours aimée...
HÉLÈNE
Vous étiez brusque, capricieux, égoïste ! Q^uand vous êtes-vous informé d'un seul de mes désirs? Vous heurtiez tous mes sentiments et mes goûts. Et vous riiez d'un rire affreux quand apparaissait ce que vous nommiez la vulgarité de mes aspirations !
RENÉ
Mais je changerai. Mais je ne prendrai conseil que de vous. Je ne ferai rien sans votre avis et votre agrément. Revenez-moi, Hélène!
HÉLÈNE
Je ne vous crois pas. Q uittons-nous simplement. Est-ce donc si malaisé? Je ne puis plus vivre à côté de vous. Je ne vous aime pas. Je ne vous aimerai
jamais. A quoi bon feindre? Vous m'inspirez de la répulsion.
RENÉ
Toujours entêtée, et dans les nuages ! Hélène, regardez autour de vous, ouvrez les yeux! Craignez qu'il soit trop tard, un jour ! Mais je n'accepte rien d'irréparable. Je vous attends encore.
Consentez au divorce, à la séparation, de bon gré ! Puisque je ne reviendrai plus, que pouvez-vous espérer ?
RENÉ
Un moment lucide, Hélène, un regret, et, quoi que \ous pensiez aujourd'hui, votre retour !
HÉLÈNE Oh! jamais !
RENÉ
Soyez sans crainte. Je n'insiste pas maintenant. Plus tard, j'y ai foi, nous téterons le retour pardonné et la joie entrera dans nos cœurs. Vous n'entendrez nulle plainte, nulle récrimination, pas un reproche. Le passé de lui-même s'abolira. J'entrevois déjà l'avenir!
8o HÉLÈNE PRADIER
HÉLÈNE
Vous êtes sans pitié. Vous voulez m'avoir à votre merci.
RENÉ
Je ne veux pas qu'au jour certain de la réconciliation, je ne puisse vous faire accueil. Je n'élève entre nous aucune barrière. Je laisse le chemin ouvert. A vous d'y entrer, quand il vous plaira.
HÉLÈNE Vous m'entravez, sans ressource!
RENÉ J'attends que vous veniez à moi!
HÉLÈNE Hélas !
RENÉ {après un silence).
Puisque mes supplications sont inutiles, Hélène, je me tais. Cependant il faut bien que des questions d'ordre plus matériel soient entre nous agitées. Comment prétendez-vous subsister, ici ? Je vous ai expédié une somme d'argent...
HÉLÈNE Je n'accepte rien de vous !
HÉLÈNE PRADIER 8r
RENE
Vous m'avez renvoyé le mandat et la lettre. Pourtant j'aurais honte de vous réduire par la famine. Prenez ceci.
HÉLÈNE
Je ne prendrai rien. Je ne veux pas dépendre de vous. Allez-vous-en.
RENÉ Il faut vivre cependant. Vous n'avez rien...
HÉLÈNE
}^me Delavaux m'a reçue comme je suis. Elle connaît ma situation.
RENÉ
Mme Delavaux vous donne l'hospitalité. Mais vivrez-vous à ses dépens? Votre dignité...
HÉLÈNE
Il n'a pas été agité, entre M^e Delavaux et moi, de ces questions d'intérêt. Elle attendra que je sois libérée et indépendante. Nous compterons alors. Ne prenez nul souci de ma dignité; je la sauvegarderai.
Comment? Soyez sérieuse, Hélène! Vous n'avez rien à vous !
HELENE
Qiie VOUS importe, Monsieur! et que vous ai-je demandé? Laissez-moi vivre à ma guise! Laissezmoi.
RENÉ
Quoi! j'aurai même en vain fait appel à votre désintéressement...
HÉLÈNE
Je ne reçois de vous ni conseil, ni argent, ni amour. Vous m'excédez. Laissez-moi.
RENÉ Je suis votre mari encore...
HÉLÈNE
Vous êtes mon mari I Avez-vous peur que je l'oublie? Et, parce que vous êtes mon mari, me sera-t-il défendu de respirer comme je l'entends?
RENÉ
Et moi! Ne faut-il pas que je me résigne, moi! si je consens à ne pas vous violenter? Perdez-vous de vue le sacrifice que m'impose votre fantaisie, et ma souffrance? et ma honte?
J'ai subi d'amères tortures. En aviez-vous pitié ! Vous vous railliez de ma douleur. Vous avez désabusé mon âme de toute faiblesse. Vous ne me fléchirez pas.
RENÉ
Adieu, Madame. Des illusions orgueilleuses vous affolent toujours! Je suis venu trop tôt. Je vous plains. Je rentre chez moi. C'est lini. Vous ne m'entendrez plus supplier, et j'attendrai, résigné, votre retour.