‹ Hélène PradierChapitre 16 sur 28 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LEMUSAT, DANIEL DELAVAUX, HÉLÈNE PRADIER, Mme DELAVAUX, LUCIE DELA- VAUX, HORTENSE LEMUSAT.

LUCIE Ils sont partis.

DANIEL

Oui, et au dernier moment, comme déjà leur train s'ébranlait, est monté auprès d'eux un voyageur qu'ils connaissaient.

HORTENSE Je crois bien, c'est monsieur...

LEMUSAT

Tais-toi donc, imprudente! {Pour détourner V attention :) Leur train était, tout juste, en retard.

Mme DELAVAUX

Oh! vous pouvez tout dire, cher ami. Hélène a vu M. Pradier.

DANIEL

Monsieur... ! il est venu ici?

HELENE Q u' importe?

HORTENSE

Il est venu ici!... Tu ne vas pas nous quitter, n'est-ce pas?

HÉLÈNE Non, ma chère enfant.

LEMUSAT Que s'est-il donc passé?

Mme DELA VAUX Hélène restera longtemps avec nous, j'espère.

HORTENSE Ah! tant mieux...

.Mme DELAVA UX Elle est ma fille aînée, si Lucie n'est pas jalouse.

LUCIE

Par exemple!... Mais tout le monde ici l'adore et tous nous désirons qu'elle reste toujours.

HORTENSE Est-elle heureuse !

LUCIE

Toi aussi, ma bonne Hortense. N'est-ce pas, maman, Hortense ne doit pas nous quitter?

LEMUSAT

Elle ne sait que trop qu'elle est ici comme chez elle!

HORTENSE Je ne demande pas mieux que de rester !

Eh bien, et moi, ma fille?

LUCIE

Vous viendrez les dimanches...

LEMUSAT

Et les jours de fête?... Je verrai ma fille par tolérance! Fi, l'ingrate!

HORTENSE

On est si bien ici, papa ! On te recevra aussi souvent qu'il te plaira. Chez nous, je suis constamment seule, ce n'est pas très gai !

Mme DELA VAUX Je voudrais que ma maison fût considérée par tous

mes amis comme la leur. Ce n'est pas la place qui manque! Ainsi, disposez de tout, ici, à votre guise. Vous me ferez plaisir.

LE.MUSAT Vous êtes admirable! Et si l'on voulait abuser...

Mme DELAVAUX

On ne saurait. J'ai des ordres à donner pour le dîner ; je me dérobe à vos éloges flatteurs. {Elle sort.)

LUCIE Et nous, descendons à la Seine...

HORTEXSE Ramer un peu; oh oui ! cela nous fera du bien.

LEMUSAT Et nous ouvrira l'appétit pour le dîner !

LUCIE En avant !

(Soi^tent Lemusat, Lucie Delavaiix et Hortense Lemusat.)

DANIEL

Hélène, j'ai été maladroit. Pardonnez-moi. Je ne savais pas que ce fût M. Pradier. Je vous ai peinée. Je n'aurais pas dû parler de cette rencontre.

HÉLÈNE

Peinée? en quoi? J'ai été affectée de le voir, tout à l'heure, là;... je ne m'attendais pas... Mais que vous l'ayez rencontré!... et puis, vous ne pouviez le connaître, ni vous douter...

DANIEL

C'est égal. Je me juge trop souvent gauche, je suis constamment mal à l'aise, depuis mon arrivée de Tunisie. J'ignore tout de vos usages. Je suis jeté comme un ours au milieu d'une société trop policée pour moi. Je ferais mieux de m'en retourner auprès de mes Arabes !

HÉLÈNE

Y songez-vous ? Que dirait votre mère ? Quel chagrin vous lui causeriez! Et qu'iriez-vous chercher là-bas?

HÉLÈNE PRADIER g3

Oh! s'il ne manquait qu'un prétexte!... Nos terres sont entre les mains d'un intendant ; il serait bon qu'on le surveillât. C'était ma fonction, depuis que mon père est mort...

HÉLÈNE

Mais votre mère? Quelle joie (hélas! depuis son veuvage, elle n'en a pas attendu d'autre), quelle joie pour elle de se retrouver en France, après plus de vingt ans!... Pourtant, elle aurait prolongé son exil, si vous n'aviez pas dû la suivre.

DANIEL C'est vrai.

HÉLÈNE

Et vous n'êtes arrivé que de quinze jours! et déjà...! Daniel, vous n'en avez pas le droit. Essayez d'abord de notre vie. Paris est si près, vous n'y êtes pas allé...

DANIEL

J'y ai passé une journée.

HÉLÈNE Retournez-y...

DANIEL

Je n'en ai guère envie. Je souhaiterais plutôt de demeurer auprès de ceux que je chéris, ici. Ce n'est ni de ma mère seulement ni de ma sœur que je parle, tous ses amis dont elle m'a si souvent fait l'éloge, et que je ne connaissais pas : cet excellent M. Lemusat, sa gentille fille, si indulgents, si cordiaux; vous surtout Hélène, par qui ma mère me fait accueillir comme par une sœur nouvelle...

Pourquoi nous quitter?

DANIEL

J'ai si peur d'être ridicule à vos yeux avec mes manières de sauvage.

HÉLÈNE

En quoi seriez-vous ridicule ?

DANIEL

Et puis!... s'il fallait tout vous dire...

HÉLÈNE Q uoi donc, que je ne puisse entendre?

DANIEL Je ne puis, ni ne dois.

HÉLÈNE PRADTER 9 5

HÉLÈNE Manquez-vous de confiance en moi?

DANIEL

En vous!... Moi qui vous livrerais ma vie, mon honneur! Je vous admire, Hélène, je vous estime plus haut que personne au monde! Oh! si j'osais...

HÉLÈNE Parlez...

DANIEL Je n'ose pas.

HÉLÈNE Qiie vous êtes enfant! Vous fais-je peur?

Non, mais je vous offenserais si je parlais.

Vous m'offenseriez ! Comment ?

DANIEL

Eh bien, tant pis! Je parle. Vous l'aurez exigé!... Je ne puis plus rester, Hélène ! Je suis en proie à des rêves dont je ne puis me détourner, et j'en souffre, j'en

souffre! Je vis trop près de vous! Vous voilà seule, éloignée de votre mari. Je m'imagine que vous êtes libre, divorcée, veuve! Je vous aime! Je vous aime... sans espérance!... et je pars.

HÉLÈNE

Daniel!... Mon Dieu, vous n'y pensez pas! Est-il possible? Mais je suis mariée, je ne puis m'arrachcr aux liens qui m'enserrent, et vous!... Mais vous ne pouvez pas m'aimer. Je suis votre sœur, Daniel! Votre sœur!... Ecoutez moi... Ah! comment lui dire?.... Ah! Daniel!... Mais je suis vieille; vous êtes beaucoup plus jeune que moi. Je suis une vieille femme pour vous, Daniel !... Vous devriez voir du monde... Allez à Paris. Et tenez, sans sortir d'ici, regardez... Hortense est charmante!...

DANIEL

Sans doute. Mais je vous ai tout dit... Pardonnezmoi!... Hortense, charmante, elle l'est, sans doute! Mais elle me fait l'effet de doubler Lucie ; elle est une sœur pour moi, une sœur. Vous pas. Ce n'est pas la même chose. Vous n'occupez pas dans mon cœur la place d'une sœur. Vous êtes une femme : Oh ! Hélène, si vous saviez!... Je vous aime! Voilà tout.

HÉLÈNE

Qu'allons-nous devenir? Que faire? J'ai honte! Daniel?... Oubliez cette folie!

DANIEL Vous m'en voulez beaucoup?

HÉLÈNE

Non. Mais votre mère, Daniel, ma pauvre Louise !... Songez un peu à elle! C)ubliez-moi, Daniel. Je vous le demande. Songez à votre mère. Oubliez-moi.

DANIEL

Est-ce possible? Et, le serait-ce...

HÉLÈNE

Mais réfléchissez donc! Q uel gouffre de douleur où nous entraîne votre aveu, et ce sentiment... Ah! et cette déconvenue pour votre mère; elle aimait tant Hortense! Comme nous allons désorm^ais être séparés! Je ne suis pas libre, enfln, Daniel! ni ma propre maîtresse.

DANIEL Un jour, vous le serez.

HELENE

Qui sait? Et qu'importe, hélas? Vous êtes jeune, vous entrez dans la vie ; il importe que vous vous v prépariez une carrière heureuse. Quelle charge je vous serais, ami ! Moi, sans fortune; moi vieille; moi triste et désabusée! Même si je vous aimais d'amour, je me détournerais de vous pour ne pas vous entraver,

Daniel! Ce n'est pas possible!... Si vous saviez comme l'existence est pénible même pour les favorisés à qui il semble qu'elle sourie.

Ce serait...

HÉLÈNE

Je ne vous écoute plus. Taisez-vous!... J'étoufte ce souvenir de votre démence d'un moment, et je vous conserve en moi, à jamais, Daniel, le dévouement sûr d'une sœur. {Elle sort.)

DANIEL Hélas!

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