SCÈNE XI DANIEL, M^^e DELAVAUX
DANIEL
Mère!... Mère! Toute la joie s'est écroulée! Je n'en puis plus. Je veux retourner à Tunis.
Mme DELAVAUX
due dis-tu là?
DANIEL Il le faut, vois-tu. Je ne fais rien, ici. Je m'emplis
de rêves et de billevesées. L'illusion est mensongère. Pas d'occupation qui m'en détourne. Permets-moi de partir !
Mme DELAVAUX
Quoi, le découragement déjà! Attends, et bientôt, nous t'aurons trouvé quelque chose... Nos amis...
DANIEL
Je préfère partir. Ton domaine n'est plus surveillé de près.
Tu ne pensais pas ainsi, il y a quinze jours. Tu étais si heureux de venir, enfin, en France. Que se passe-t-il ?
DANIEL
C'est vrai. Je vis auprès de toi et de Lucie. J'avais été si malheureux, les deux mois que je suis resté seul, là bas, après ton départ!
M"'e DELA\AUX Tu parles de t'en aller?
DANIEL
J'ai réfléchi. Nos ge.is sont-ils bien sûrs? N'est-il point chanceux de s'en remettre à eux? Si la ruine...
lOO HELENE PRADIER
Mme DELAVAUX
Dis-moi la vérité, Daniel ! Qu'est-ce qui t'a changé ainsi?
DANIEL Oh! mère! n'exige pas de le savoir!
Mme DELAVAUX Je veux le savoir.
DANIEL Mère !
Mme DELA\AUX Je le veux!
DANIEL
Tu me tortures ! Je ne peux pas rester. J'ai parlé, vois-tu. Je souffre trop. Je n'ai pu maîtriser mon cœur. J'aime en vain ! J'aime Hélène...; et je le lui ai dit!
Mme DELA\'AUX
Hélène!... Mais...
DANIEL Je viens de lui tout dire!
HELENE PRADIER lOI
Mme DELAVAUX Malheureux!... Moi qui... Ah! malheureux!
DANIEL
Pardonne. Je ne puis pas m'empêcher, mère! J'adore Hélène, te dis-je! je l'adore! et je ne sais pas...
xMme DELAVAUX
Malheureux!... Et mes espoirs déçus! Et cette Hélène ! Hélène, est-ce pour cela qu'elle est venue? Ah ! ne pouvait-elle rester auprès de son Pradier et ne pas nous infliger son infortune!... A notre tour, la fatalité de tout ce qui l'environne...
DANIEL Ne la maudis pas, mère! je l'aime, c'est tout!
Mme DELAVAUX
Mais que t'a-t-elle répondu, puisque tu lui as parlé, malheureux?
DANIEL
Elle m'a objecté mille choses : son mariage n'est pas rompu... que sais-je? Elle a prétendu que son âge était un obstacle, mille choses absurdes. Que nous sommes frère et sœur, que c'est impossible, que...
Mme DELAVAUX C'est vrai.
DANIEL
Absurdités, et vains prétextes! Un jour il sera rompu, son mariage ! Il le faudra ! Comment vivre, comme elle vit, toujours rivée à la chaîne, et dans le dégoût!... Elle deviendra libre... Alors!...
Mme DELAVAUX
Alors ! ce serait aussi impossible que ce l'est aujourd'hui. Vous ne vous épouseriez pas, moi vivante! Du reste, les choses n'en sont pas à ce point. Restons dans la réalité. Elle ne s'appartient pas; son mari la reprendra peut-être... et, au fait!...
DANIEL Q ue veux-tu dire ?
Mme DELAVAUX Oh, rien, rien.
DANIEL
Mère, n'est-ce pas? puisque je ne puis la voir, elle m'affole ! en l'attendant, il vaut mieux que je m'en aille à Tunis? A jamais je suis à elle. Mais, ici, je ne saurais attendre ! Elle se dégagera. Elle sera libre. Va,
HÉLÈNE PRADIER io3
tu souriras bientôt, mère, à nos fiançailles. Et tu seras fière de nous !
Mme DE LAVA UX
Oh tais-toi ! La voici. Laisse-nous seules, Daniel.
{Daniel soi^t.)