SCÈNE II RENÉ PRADIER, GUSTAVE DUMONT
RENÉ Toujours riante et gaie, ta femme. Es-tu heureux !
GUSTAVE Comme toi, j'imagine! Tu ne vas pas gémir !
RENÉ Non, mais je t'envie.
GUSTAVE Tu es injuste pour Hélène.
HÉLÈNE PRADIER l5
RENE
Hélas ! depuis quelque temps je ne sais ce qu'elle a. Elle est morose, chagrine, nerveuse, quand je lui parle, dès qu'elle me voit. Je me sens plein de maladresse auprès d'elle. Si je lui dis un mot, sa mauvaise humeur redouble. Je ne sais que faire. Je ne sais pas ce qu'elle a.
Tu le lui as demandé?
Naturellement.
Et que dit-elle:
RENE
GUSTAVE
RENE
Elle prétend n'avoir pas changé; que c'est moi qui me forge des idées singulières... que sais-je encore? Je lui parle bien doucement, avec la plus grande tendresse. Rien n'v fait, elle n'entend ni ne voit.
GUSTAVE
C'est étrange. Marthe qui vit auprès d'elle presque tous les jours ne m'a rien dit de ce changement. Moimême, avant-hier, elle était ici, je l'observais...
ï6 HÉLÈNE PRADIER
RENE
C'est vis-à-vis de moi seul qu'elle a changé ainsi. Je voudrais savoir...
GUSTAVE
Quoi?... Cela passera. C'est un nuage de quelques jours; bientôt vous ne vous en souviendrez plus.
Non. C'est bien plus grave que tu ne penses. Ce changement ne s'est pas fait du jour au lendemain.
GUSTAVE Hélène est douce et sage.
RENÉ
Sans doute, habituellement. Mais vis-à-vis de moi plus jamais. Au moindre mot, elle se froisse, elle a des rancunes qui n'en finissent pas. A la longue, c'est d'un irritant!
GUSTAVE Et tu t'emportes?
RENÉ Pas sans avoir résisté. Je me contiens, je me tor-
ture moi-même plus que ses paroles ne me blessent. Tout à coup la colère que j'ai voulu étouffer, fait explosion. Je crie. Je vocifère. Elle ne répond rien, me regarde d'un air sardonique qui m'exaspère encore davantage. Alors elle hausse les épaules, se lève et s'en va. Si je n'étais un galant homme, je la battrais. . .
GUSTAVE
due veux-tu que je te dise? Etre plus maître de soi est sans doute malaisé. Cependant si tu l'étais...
RENÉ
Eh sans doute! Je devrais rester maître de moi. On n'obtient rien par des violences de langage... Mais!... Enfin, j'ai essayé de tout, je t'assure. Je lui parle avec confiance, avec amitié, fraternellement. Je me fais câlin et pressant. Cela ne sert à rien. Elle ne 1 Pi 'aime pas.
Allons, bien! nous voici, tout de suite aux extrêmes. Ami, c'est ainsi que tu te perds. Tu raisonnes auprès de ta femme. Quel i ouvoir la raison a-t-elle sur les nerfs? N'écoute pas ce qu'Hélène te dit, parle sans lui répondre. Le hasard te fera bien rencontrer, à un coin de phrase, le mot décisif dont le charme, par sa seule sonorité
peut-être, agira sur elle, sans raison. Qu'importe, s'il rétablit l'harmonie?
RENE
11 se peut que tu dises vrai. J'essaierai encore. Du reste, je subis tout, résigné. Je ne me plains même pas. Je ne t'ai jamais parlé de ces misères, à toi, mon plus vieil ami et le meilleur.
GUSTAVE
Ne tourne pas tout au tragique. Tu exagères de la sorte, aux yeux de ta femme, l'importance de sa mauvaise humeur. Plaisante. Affecte de n'attacher que peu d'importance à ses bouderies ; elle en comprendra le ridicule, et elle s'en corrigera.
RENÉ
Eh, mon cher, j'ai essayé. Je me suis efforcé et je suis las de ces feintes perpétuelles. Garde-moi le secret de cette confidence. Je me sauve. Il est tard. La Chambre doit déjà être houleuse. Et j'aimerais autant qu'Hélène ne me trouvât point ici.
GUSTAVE
Trop tard. La voilà.