SCENE III
GUSTAVE
René me quittait. Il m'a promis de dîner ici ce soir avec vous.
RENÉ Nous n'avons rien, je crois?
HÉLÈNE Moi, non! Mais qui peut répondre de vous?
RENÉ J'ai promis d'être exact.
HÉLÈNE Marthe est-elle chez elle? Je voudrais la voir.
GUSTAVE
Elle est sortie. Mais elle m.'a chargé de vous retenir.
HÉLÈNE
Ma foi : si je ne vous dérange pas?
GUSTAVE
Y pensez-vous, chère amie? Et jusqu'à son retour nous bavarderons en tète-à-tête.
Moi, je me sauve; au revoir. La Chambre...
HÉLÈNE
Eh oui ! comment n'y êtes-vous pas ! Mon oncle Lemusat compte sur votre présence.
RENÉ
Il ne doit monter à la tribune que vers cinq heures.
HÉLÈNE Il est cinq heures.
GUSTAVE
Dépêche-toi. Renverse le ministère. Mais fais vite. Nous t'attendrons pour nous mettre à table.
RENÉ Je serai exact. A ce soir.
HÉLÈNE
Permettez-moi de griffonner à la hâte un mot. (Gustave Vinstalle à son bureau.) C'est à ma vieille amie, vous l'avez connue : Louise Delavaux?
GUSTAVE J'étais tout enfant!... Est-elle à Paris?
HELENE, tout en écrivant.
Vous ne savez pas ? Je crains qu'elle vienne me chercher ce soir. Je la préviens de mon absence. {Le petit bleu fermé.) Vous savez qu'elle a perdu son mari?
Il y a un an environ, n'est-ce pas?
HÉLÈNE
Exactement huit mois. Elle a pris en horreur la Tunisie où elle avait été, avec lui, si heureuse.
GUSTAVE Ils s'y étaient installés dès leur mariage?
HELENE
Les enfants y sont nés. C'est à peine si je les ai vus tout petits. Le fils a vingt-deux ans, Lucie dix-neuf.
GUSTAVE Vingt-deux ans déjà !
HÉLÈNE
Elle est restée en Tunisie plus de vingt ans ; mais me la voici rendue depuis un mois bientôt. Elle a trouvé une maison charmante à une heure de Paris. Ce sera délicieux quand ils seront tous trois réunis. Daniel la rejoindra dès qu'il aura réglé leurs affaires là-bas, et ils comptent s'entourer constamment de quelques vieux et bons amis qui lui sont restés fidèles.
GUSTAVE Comme vous. (// sonne.)
HÉLÈNE
Oh! moi, Louise est ma grande sœur, vous savez; orpheline, j'ai été élevée par sa mère.
C'est vrai. {An domestique.) Portez à la poste, tout de suite.
HELENE
Et elle m'a comblé, durant ma petite enfance, de ses soins les plus dévoués. Elle est si bonne.
GUSTAVE
Cette longue séparation n'avait pas altéré votre amitié?
HÉLÈNE
Je l'ai retrouvée, toujours la même : ma jeune maman, souriante et parfaite. Puis, nous n'ignorons rien l'une de l'autre. Elle m'écrivait des lettres adorables.
GUSTAVE Vous ne l'aviez pas revue?
HÉLÈNE
Si. Plusieurs fois elle a passé quelque temps à Paris, avec son mari. Mais, maintenant, elle est à moi, je la tiens, quoique M. Pradier ne l'aime pas beaucoup, je crois.
GUSTAVE M. Pradier?...
HÉLÈNE
Votre ami est choqué, j'imagine, de la vivacité des sentiments qu'elle me porte.
GUSTAVE En quoi peuvent-ils le blesser ?
HÉLÈNE
Il est si froid. Il n'admet pas que les autres soient différents.
GUSTA\'E
René n'est froid qu'en apparence. Son àme, au fond, est vivante et très chaude.
HÉLÈNE Nous verrons bien.
GUSTAVE Nous verrons bien? Qiie voulez-vous dire?
HÉLÈNE
Je suis bien contente de vous voir seul, quelques minutes, mon cher Gustave, et de vous confier le secret d'une grave résolution que j'ai prise, irrévocable. Je ne puis plus vivre comme j'ai vécu dix ans. Je quitte M. Pradier.
GUSTAVE Qu'est-ce que vous dites là ? Je tombe de mon haut.
HÉLÈNE Oui. Ma situation devient intolérable. J'y mets.jfin.
GUSTAVE Je ne m'explique pas...
Enfin, vous voyez bien que nous ne sommes pas heureux. A quoi bon persister dans l'infortune?
GUSTAVE
René ne vous aime-t-il pas? Il m^e l'a affirmé si souvent !
HÉr^ÈNE
René ne m'aime pas, ne m'a jamais aimée. Ne protestez pas. Je sais ce que vous allez dire : il croit, n'est-ce pas? qu'il m.'aime. îl le croit! c'est possible. Il ne m'aime pas.
GUSTAVE Etes-vous à ce point exigeante?
HÉLÈNE
Je ne suis pas exigeante. Je ne le pense pas. Ce qui est sûr, c'est que. prête, dès le premier jour, à me donner à lui, tout entière, sans regret, il ne m'a pas prise.
GUSTAVE
Il se passe, je le vois bien, quelque chose entre vous deux. Qu'est-ce? Vous même l'ignorez, et lui sans doute aussi. Travaillons à découvrir le mystère. Mettons-y du sang-froid. Nous trouverons, j'espère, et le remède s'imposera.
HÉLÈNE
Tout cela est bien plus ancien, bien plus profond que vous ne pouvez le penser! Au fond nous-mêmes nous en doutions-nous? Cela date du premier jour, d'avant les fiançailles! de la première fois que nous nous sommes rencontrés !
GUSTAVE
Mon Dieu, ma chère Hélène, je vous suis dévoué en ami sincère, depuis longtemps, vous le savez. Je vous en conjure, ne vous perdez pas en lamentations vagues. Arrêtez-vous à des faits, à des griefs, si vous pouvez en invoquer, véritables et sérieux. Sinon, vous vous en irez chacun de votre côté, avec d'amers regrets bien vains, qu'il ne sera donné à personne d'écarter ni de dissoudre. De quoi vous plaignezvous? Quel tort vous a causé votre mari? Qu'il sache en quoi il vous a blessée : aussitôt il se justifiera.
HÉLÈNE Hélas, je n'ai plus mes illusions ! Une union
étroite et sûre entre nous n'est plus possible. Mon ami, vous vous employez en vain...
GUSTAVE
Essayez encore. Qu'est-ce, après tout, qui vous en empêche ?
HÉLÈNE
Ah ! mon ami, que vous connaissez mal votre ami ! Ou bien faut-il que j'admire que vous puissiez l'aimer, le connaissant?
GUSTAVE
Je le connais. Sans doute, il a ses défauts. Qui n'a pas les siens ?
HÉLÈNE 11 est, sans scrupules, égoïste.
Il poursuit des idées d'ambition, dont rien ne le détourne.
HÉLÈNE Il a le cerveau étroit et le cœur sec.
GUSTAVE
Il n'attache aucun prix aux amusettes sentimentales, aux rêvasseries des poètes.
HELENE
Il est vindicatif et méchant.
GUSTAVE
Bien plutôt, s'il se souvient des injures, il est sensible aux éloges mérités.
HÉLÈNE
Que d'anciens amis perdus en chemin 1 Que d'ingratitudes entassées! Ne vous liez pas à lui. Moi. de vivre sans cesse à ses côtés, j'ai trop vu clair, j'ai perdu toute confiance.
GUSTAVE
Qu'avez-vous vu. que d'autres ne ['Uissent discerner ? Qu'est-ce, enfin, que vous lui reprochez?
«• HÉLÈNE
Il n'aime, au monde, que lui.
GUSTAVE
Qu'il vous aime, pour lui, c'est possible, en songeant à tout ce que lui a conféré de précieuse fierté son amour, je le veux bien, mais c'est vous aimer, cela, d'un amour moins expansif, soit! que vous ne voudriez, je l'admets! Mais il vous aime, allez! il vous porte en lui, il vous aime en lui !
HELENE
Et c'est ne pas aimer; c'est ce que je lui reproche! Ne suis-je donc rien ? Ne lui ai-je pas tout donné, sans arrière-pensée, sans regret? Q ue serait-il sans moi? Et, à présent même, sa grande ambition, sur qui encore repose-t-elle? S'il est ministre un jour, ne sera-ce pas pour avoir épousé la nièce de mon oncle Lemusat, qui le pousse et le soutient 1
GUSTAVE Vous avez fait beaucoup...
HÉLÈNE
J'ai fait tout, cher ami. Vous l'avez secouru et moi je l'ai exalté. Il était pauvre comme vous l'étiez, comme je le suis encore. Sa famille l'avait déshérité, le méprisait. Par considération pour moi, elle s'est ravisée : c'est à moi qu'il doit jusqu'à l'héritage qui l'a enrichi !
GUSTAVE
Je ne nie pas vos mérites. Mais pourquoi avez-vous tant fait pour lui, sinon parce que vous l'aimiez? Ne vous était-ce pas une joie de lui faciliter son chemin?
HÉLÈNE
Je n'ai eu de mérite ni de joie. Détrompez-vous. J'aurais voulu l'aimer et je faisais semblant. René est l'homme toujours froid, toujours dur, aucun dévoue-
3o HÉLÈNE PRADIER
ment ne le touche. Nulle émotion ne jaillit de lui, ni l'élan généreux de la fierté ou de l'amour, ni un cri de gratitude passionnée. Toute ma vie a été vaine. C'est fini, j'ai vu clair.
GUSTAVE
Vous vous êtes formé du mariage une idée inexacte. Rentrez dans la réalité des choses.
HÉLÈNE
Eh! Je ne la connais que trop. René a abusé du droit de m'y faire redescendre, dans la réalité des choses ! Tout enthousiasme lui déplaît. Il ne fait pas de sentiment.
GUSTAVE
Vous êtes singulière, Hélène, vous êtes injuste. René ne connaît pas la fougue de vos rêves. Bien peu des vivants actuels la pourraient comprendre. Prenez garde, on risque trop à ne pas vivre selon la sagesse de son époque.
HÉLÈNE
Soit. Me voici sage. Je ne m'exalterai plus. Je me modère, je reviens à moi.
GUSTAVE
Si vous êtes calme, causons raisonnablement. Ne nous égarons pas. Vous prétendez que l'incompatibi-
lité est complète entre René et vous? Faites -vous de mutuelles concessions. Et vous vous entendrez.
Ah! des concessions!... Quelles concessions? Qu'imaginez-vous que je puisse céder ? N'étais-je pas, quand il est entré dans ma vie. toute jeune et pleine d'espérance naïve? Ne lui ai-je pas tout livré, ne me suis-je pas donnée à lui tout entière? N 'ai-je pas été attentive, docile, dévouée? N'ai-je pas tenté de forcer le bonheur, en feignant si longtemps d'être heureuse? Lui, que m'a-t-il donné en retour? Qu'ai-je trouvé en lui de bonté, de tendresse, d'affection, de confiance? Moins qu'il n'en eut témoigné à une intendante soigneuse de ne lui point déplaire ! Jamais un abandon, jamais un geste ni un mot qui ne fût mesuré, délibéré ; pas une minute chaleureuse : de la froideur et de la réserve, toujours ; et, vis-à-vis de moi comme de tous, cette éternelle hypocrisie!
GUSTAVE
Hélène, arrêtez! C'est trop d'aveuglement. Sur quoi fondez- vous cette colère?
HÉLÈNE
Je ne suis pas en colère. Je me possède, et, ce que je dis, j'y ai si bien réfléchi.
GUSTAVE
Vous n'y avez que trop réfléchi. Vous vous êtes complu dans l'accusation. D'un obscur ressentiment, presque illusoire, vous avez tiré peu à peu, l'une après l'autre, des apparences. Vous avez édifié, pour vous convaincre, pierre sur pierre la frêle structure de vos griefs imaginaires. René a toujours été plein de réserve vis-à-vis de tout le monde...
HÉLÈNE
Vous le connaissez mal. Mais c'est assez discuter. Je croirai que je me trompe. Seulement l'épreuve a trop duré. Je ne la supporterai pas davantage. Je m'entrevois vieillie, désabusée, déchue, aigrie, si vous voulez, et à jamais solitaire: je suis une femme vieillie. Je ne nourris plus d'espérance, et je n'emporte, hélas! du passé, aucun souvenir où je m'attache. J'ai fait ce qu .■ j'ai pu. J'ai tout abandonné. Il ne me reste rien .
GUSTAVE
Dieu! que l'imagination s'entend à enfler des chimères! Que n'avez-vous saisi chaque chose à son heure, telle qu'elle s'offrait à vous? Que n'avez-vous voulu sourire?
HÉLÈNE René m'a désappris le rire et le sourire.
GUSTAVE
Tenez! Marthe ne se rendra jamais malheureuse comme vous, pour rien...
HÉLÈNE Marthe fait très bien d'agir selon sa nature.
GUSTAVE Et vous l'avez, souvent, enviée.
HÉLÈNE Sans doute ! Elle est heureuse!
GUSTA\E
Q^ue ne l'ètes-vous, comme elle! Croyez-vous que rien ne me froisse, par moment, en elle, moi aussi? Qu'.mporte! je l'adore, avec ses défauts, et nous nous aimons profondément.
HÉLÈNE
Chacun est-il heureux de la même manière? La mienne, je le confesse, ne m'a guère réussi. Etais-je maîtresse de choisir?
GUSTAVE
Celui de qui la vie a été manquée, par sa faute, ou par celle des autres, ne peut que se résigner. Plus il
récrimine contre le sort, plus il creuse l'abîme de ses souffrances. Ressaisissez-vous, mon amie : ne vous laissez pas emporter par le tourbillon des démences qui vous guettent. Si, intimement, votre vie n'est point heureuse, ne vous sentez-vous pas plus responsable que vous ne dites? Le bonV'eur ! Oh! le bonheur! où donc se cache-t-iH Mais dans la volonté, non ailleurs, dans la volonté d'être heureux.
HÉLÈNE
Je n'ai de volonté que pour en finir. Je ne veux plus de votre bonheur prétendu. Je veux le calme et la paix du cœur. Ma détermination est prise. Je ne veux plus de la vie commune, et je m'en vais. Gardez-moi le secret deux jours, c'est tout ce que je vous demande.
GUSTAVE N'y a-t-il nul moyen de vous ébranler?
HÉLÈNE
Devant la loi, je n'ai aucun reproche valable à invoquer contre René, comme je n'ai, vis-à-vis de lui, aucun tort. Il ne consentirait pas à la séparation. Ne fût-ce que par système, afin de me tourmenter, si même il me haïssait, il me garderait. Ses convictions religieuses, ses opinions politiques lui font répudier la loi du divorce, si illusoire qu'elle soit. Aucun espoir à fonder sur son consentement. Que faire donc? Je m'en vais.
GUSTAVE Quoi ! ainsi brusquement, froidement ! Pensez à lui !
HÉLÈNE Je m'en vais.
GUSTA\E
Mais enfin, vous n'avez donc pour lui que de la haine?
HÉLÈNE
Je m'en vais. C'est irrévocable. Depuis deux ans je ne songe qu'à cela.
GUSTAVE
Et que donnerez-vous à penser à vos amis? Le monde...
HÉLÈNE
Le monde pensera ce qu'il voudra. Je ne m'en soucie guère allez ! Les amis ! j'en ai deux véritables et qui comptent dans mon cœur : Marthe et vous. Vous savez tout, je garde votre estime et votre affection.
GUSTAVE
Mais Mnie Delavaux sait-elle ? Elle ne vous déconseille pas ?
HÉLÈNE
Je vous en prie. J'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire. M™e Delavaux n'est pas en jeu. Je pars demain.
Non : réfléchissez encore. Ou bien, laissez-vous persuader, du moins, ne partez pas ainsi, soudain. Ayez quelque ménagement.
HÉLÈNE Que voulez-vous dire?
GUSTA\-E
Si vos desseins ne doivent changer, si vous vous plaisez à vivre ainsi, seule, un peu, il faut le dire, au ban de la société, loin de tous ceux qui vous connaissent et vous aimeront quand même, soit, je n'ai rien à dire, je m'incline en regrettant votre résolution. Mais savez-vous qu'il faut une force singulière pour supporter la solitude absolue ? De grandes énergies s'y sont épuisées, s'y sont fondues, y sont mortes de lassitude chagrine ! Là, des courages héroïques se sont morfondus dans l'impuissance de leurs regreîs tenaces. Et j'apprécie votre fierté : vous ne vous avoueriez pas à vous-même vos regrets ; une fois partie, vous ne reviendrez jamais plus, après la triste épreuve.
HÉLÈNE PRADIER Sy
HÉLÈNE
Que faut-il que je fasse? Où voulez-vous en venir?
GUSTAVE
Eh bien, au lieu de fuir tout à coup, éperdûment, sans retour, commencez par vous en aller paisiblement à la campagne, chez votre amie, chez votre sœur, qui vous conseillera, chez M^e Delavaux qui vous aime et qui saura vous persuader. Restez chez elle, un mois, deux mois. Il n'y aura point de scandale. Et alors si vous persistez dans vos desseins funestes, alors, après une expérience véritable et loyale, vous écrirez à René que la vie commune vous pèse, que vous en rejetez le fardeau, que vous ne comptez plus revenir. Vous ne vous serez pas précipitée, à l'étourdie, dans les aventures, et vous réfléchirez.
HÉLÈNE
Non ! Que tout soit au plus tôt terminé. J'ai tellement le dégoût de cette existence. Il me semble que je tuerai d'un coup le passé, et que je renaîtrai, comme je fus, fraîche et neuve ! — Non, ne dissimulons pas. Soyons francs et nets ; ma manière de rompre est la meilleure.
GUSTAVE
Vous vous entêtez ! Voyons. Je vous cède sur le premier point, sur l'essentiel. Je ne discute plus vos résolutions. Soyez raisonnable ; à votre tour, écoutezmoi.
HÉLÈNE Je ne puis rien promettre.
GUSTAVE Ne vous obstinez pas.