SCENE VI
SŒMIAS, HÉLIOGABALE, puis les FAVORIS,
les DANSEUSES, les PRETORIENS, les ESCLAVES,
puis RUSCA et les soldats de CÉSAR.
HELIOGABALE (impassible) Héliogabale encor !
SŒMIAS (courant à lui.)
Plus tu es près de moi, plus je crains pour ta vie, O mon enfant divin, dont l'âme inassouvie Fut la cause du mal qui mit sa main sur toi.
Voici mon poignard d'or... et mon lacet de soie... Et le coftret de mes poisons... et puis moi-même...
SŒMIAS (suppliante)
Antoninus !
Et qui dira que je ne m'aime !
Mon sort m'importe peu, mais je tiens à mourir Par moi seul et non par le multiple désir D'une foule avinée à l'odeur du carnaçc.
SŒMIAS
Antoninus !
HELIOGABALE (s'étendant sur les coussins^
Ce crépuscule est le visage De mon plus éternel et plus sublime amant !
LES VOIX
A mort ! A mort l A mort î
SŒMIAS (injuriant le vide.)
Peuple infâme et dément !
HELIOGABALE (répétant doucement.
Voici mon poignard d'or...
LES VOIX A mort î
SŒMIAS (angoissée)
Je guis ta mère.
Et mon lacet de soie. ..
LES VOIX
A mort !
SŒMIAS douloureuse.) Je désespère !
Et -e coffret de mes poisons...
SŒMIAS
Ne m'entends-tu ?
(Un silence).
On dirait un moment que les cris se sont tus ! Fuyons . . .
HELIOGABALE Résolu) Il me plaît trop de rester sans défense.
SŒMIAS
Où sont nos prétoriens contre ceux qui s'avancent ?
Ne cherche pas ! Je suis une âme de désert
Tombant de solitude, entre tes bras ouverts,
Après avoir été le jouet que la foule
Se jeta. De mes mains des guirlandes s'écoulent
Que viendront ramasser les fossoyeurs épars
Pour les faire fleurir, sachant trop que je pars.
Ne cherche pas ! Restons si seuls que l'on envie
Les derniers entretiens que nos voix se confient.
Entourons-nous du mur qui ne trahira point
Les baisers d^une mère au fils qu'elle rejoint.
Ne disons que les mots tant incompris des autres,
Qui seront les colliers de mes sens qui se vautrent !
Descendons, Scemias, tendrement appuyés
Sur nous-mêmes, la pente aux jadis éployés :
Passants indifférents de notre destinée.
Parlons de notre amour, parlons de nos années....
SŒMIAS
Tu veux donc laisser fuir l'Empire qui s'en va ? Lève-toi pour montrer ton front
Je n'irai pas.
SŒML4S
Quoi 1 La vie t'indiffère et ta Rome t'importe ! Le fils de Julia dominant les cohortes Pourra donc nous piller comme un verger offert ? Soemias ne veut pas être celle qui perd. J'appelle tes soldats et les prêtres fidèles.
(Les favoris, les courtisanes, les danseuse , les prétoriens, les esclaves entrent)
Ma mère, Sœmias, il me suffit des ailes De ton émoi crispé qui me couvre. Et parmi Le destin qui s'avance en hurlant, j'ai remis Lentement ma pensée dans le chemin d'Emesse Et mon enfance rit au deuil de ma jeunesse ! Ce soir, j'ai dans le cœur le cœur de l'Orient, De la ville syrienne aux rivages brillants !
Ce soir, ô Scemia?, tu me nourris encore
Car ma bouche a le goût du lait de mon aurore.
SŒMIAS
Tais-toi ! Cache les mots qui peuvent m'attendrir ! Je ne suis plus la mère à présent, l'avenir Me déguise en tigresse et je défends l'Empire, Etje veux déchirer comme l'on me déchire.
HELIOGABALE (toujours dans une extase)
Je revois les jardins et les fleurs constellées, Et ma robe étendant sur les douces allées Son ramage gemmé, paresseux et vermeil, Quand, si beau, je montais au temple du Soleil !
SŒMIAS Le passé n'est plus rien...
Et j'étais magnifique, Et la terre était chaude au ciel asiatique !
Mon enfance s'endort, légère contre moi, Limpide dans l'horreur qui l'enlace...
SŒMIAS
Tais-toi !
HELIOGABALB
Mon enfance !
SŒMIAS
Tais-toi !
HELIOGABALB
Mes paradis. . . mes mages.
LES VOIX
A mort !
140 HÉLTOGABALE
HELIOGABALE Cher souvenir entouré d'un nuage !
SŒMIAS
L'Empire croule !... entends... Je veux le disputer... J'ai trop donné pour lui, pour son éternité.., J ai trop veillé dans l'ombre et trop flétri ma bouche... J'ai trop fermé les yeux et trop ouvert ma couche. . . J'ai trop donné pour lui... pour toi !...
Ecartant les favoris et les courtisanes)
Je veux passer...
(Elle sort;
Mes prêtres du Soleil !
(Les favoris l'entourent)!
aux danseuses)
Vous, danseuses, dansez !
(La nuit est venue ; les esclaves apportent des torches. Pendant les danses on entend des cris et des cliquetis d'armes. L'émeute grandit. Sœmias réapparaît les cheveux en désordre, les 'mains et la poitrine couvertes de sang, et écarte les danseuses.;
HELIOGABALE (debout et très pâlCv)
Ma mère !
SŒMIAS (folle et blessée.)
Ils sont partout... on se massacre aux portes... Le sang couvre les murs ... les morts couvrent les mortes. „ J'étouffe... j'ai revu Thorizon couronné...
(Apercevant Héliogabale)
Mon fils ! Sauvez mon fils !...
(Courant à lui J
Ils vont t'assassiner !
Voici mon poignard d'or... Jusqu'en ton sang, ma mère, Je puise mon désir d'extase et de lumière. Tu nimbes de ta mort mon élan insensé, Qui dépasse l'éclat des pays dépassés...
W\à \ I! • -kl- ^ SŒMIAS (dans un râle.)
lU vont t'assassiner. ..
HELIOGABALE (surhumain.)
Je suis dans une aurore Que la haine contemple et la fureur décore ; Rome charrie, ce soir, des troupeaux affamés, Dont les dents s'useront à ronger ma beauté 1 Je vais vers le Soleil, et l'heure est triomphale... Qui couve avec des cris, la mort d'Héliogabale...
(Tandis que les soldats de César, précédés
de Rusca, envahissent la scène.)
Peuple ! viens m'adorer une suprême fois !
RUSCA
Je te retrouve...