‹ Helvétius; choix de textes et introdChapitre 3 sur 8 · SA VIE II · texte numérisé non relu

SA VIE II

et la société de sa femme ». Il trouvait aussi le temps d'être généreux et charitable. Quand l'année était mauvaise, il faisait des remises à ses fermiers et leur donnait même de l'argent. Il faisait distribuer aux malades de la viande, du pain et des remèdes et les faisait soigner par un chirurgien qu'il avait fixé sur ses terres « Il faisait souvent, dit Saint- Lambert, jouir ses amis d'un spectacle délicieux, celui de son arrivée à la campagne. Femmes, vieillards, enfants venaient l'entourer, l'embrasser, poussaient des cris, et versaient des larmes de joie. A son départ, son carrosse était longtemps suivi d'une foule de ses vassaux ou seulement de ses voisins. Il excitait le travail dans toutes ses terres; et il voulait exciter l'industrie à Voré, parce qu'elle pouvait seule donner aux habitants une aisance que leur refuse la stérilité du terrain. »

Chaque année, Helvétius venait avec sa famille passer quelques mois d'hiver à Paris où il vivait dans un petit cercle d'amis choisis. Le salon de son hôtel de la rue Sainte- Anne était un lieu de rendez-vous des beaux esprit et des lettrés.

En 1764, il alla en Angleterre où il fut accueilli avec empressement par le roi, les hommes politiques et les savants. L'année suivante, sur l'invitation pressante de Frédéric et de plusieurs princes allemands, il passa le Rhin et visita Berlin et quelques autres villes d'Allemagne.

Les dernières années de sa vie furent attristées par le spectacle des difficultés politiques et économiques par les quelles passa la France. Échecs au dehors, désordres à l'intérieur, orgies et dépenses fastueuses de la Cour, misère croissante du peuple, basses intrigues des ministres et des magistrats. L'humeur d'Helvétius en lut changée. Il se désolait et s'indignait tour à tour. La destruction des Parlements (édit de décembre 1770) lui fit perdre tout à fait la sérénité qu'il avait réussi jusque là à retrouver de temps en temps. Ses forces baissèrent rapidement. Une attaque de goutte l'emporta. Il mourut à Paris, le 26 décembre 1771, dans son hôtel de la rue Saiiate-Anne.

Voici ce qu'on lit dans les mémoires de Bachaumont à la date du 27 décembre 1771 : « M. Helvétius est mort, il y a quelques jours, d'une goutte remontée... Le philosophe... avait été obligé de gauchir de ;es principes et de donner aux dévots la satisfaction de le voir se rétracter. (Allusion

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à l'afïaire de l'Esprit dont il sera parlé plus loin.) Il a paru se repentir de sa faiblesse dans ses derniers moments où, voyant qu'il n'avait plus rien à dissimuler, il a refusé constamment de s'asservir au cérémonial usité en pareil cas. ]M. le curé de Saint-Roch n'a pu convaincre cet incrédule : on ne lui a cependant pas refusé les honneurs de la sépulture chrétienne, ce qu'on craignait fort, dans ce temps où M. l'Archevêque a repris le gouvernement spirituel dans toute sa sévérité. » Il fut, en effet, inhumé à vSaint-Roch. Un de ses amis, Lefebvre-Laroche était, pa testament, chargé du soin de ses manuscrits avec l'aide de Mme Helvétius, il fit beaucoup pour la mémoire du ph'losophe.

Helvétius fut de très bonne heure préoccupé de Belles- Lettres et de Philosophie. Il eut, dès ses premiers essais, les encouragements de Fontenelle et de Bufïon, de ^lontesquieu et de Voltaire, surtout de Voltaire. En 1738, ce dernier lui écrivait : « Je reçois dans ce moment, mon aimable petit-fils d'Apollon, une lettre de Monsieur votre père et de vous. Le père ne veut que me guérir; mais le fils veut faire mes plaisirs. Je suis pour le fils; que je languisse, que je souffre, j'y consens, pourvu que vos vers soient beaux. Cultivez votre génie, mon cher enfant. Je vous y exhorte hardiment, parce que je sais que jamais vos goûts ne vous feront oublier vos devoirs, et que chez vous l'homme, le poète et le philosophe sont également estimables. Je vous aime trop pour vous tromper. » Voltaire dit : « e poète et le philosophe », c'est qu'en effet Helvétius s'essaya d'abord à la poésie philosophique. Il é rivit vers 1737 une Epître sur l'amour de l'étude, que Voltaire commenta longuement ; un peu plus tard une Epître sur le Plaisir, une Epître sur la paresse de l'orgueil et de l'Esprit et une Epître sur les Arts. Ces essais, souvent remaniés en tenant compte des observations bienveillantes de Voltaire, servirent de préparation à une œuvre plus ample, à laquelle

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Helvétius travailla de 1740 à 1750 : le Bonheur, poème en quatre chants, qui ne devait paraître qu'en 1772 et à Londres. Ce poème fut pourtant connu dès son achèvement et peut-être même plus tôt, dans les milieux lettrés et mondains que fréquentait Helvétius. En 1753, Grimm écrit dans sa Correspondance que « M. Helvétius a un poème sur le Bonheur qui a beaucoup de réputation ». C'est donc que le poème avait eu déjà beaucoup de lecteurs.

Helvétius y recherche si l'homme est nécessairement condamné à souffrir. Les plaisirs ne donnent pas le bonheur; la gloire et la grandeur ne le donnent pas davantage. L'austérité n'est souvent qu'un orgueil stérile, et l'ennui menace tous les hommes, les plus puissants surtout.

Son souffle empoisonné ternit les plus bemix jours.

Seule la vertu, jointe à l'étude et aux arts, permet à l'homme de cueillir

1,65 fruits de la raison et les fleurs du plaisir.

Le bonheur de chacun est d'ailleurs lié au bonheur de . tous; le problème du bonheur est un problème social qu'empêchent de résoudre le despotisme, le fanatisme et la superstition.

Helvétius se trçuve ainsi amené à poser les questions qu'il traita avec tous les développements qu'elles comportent dans les deux grands traités de V Esprit et de VHomnie.

Le livre de l'Esprit parut en 1758. L'ouvrage compte soixante-dix-sept chapitres groupés en quatre discours. Le premier discours traite de « l'Esprit en lui-même »; son objet est de « prouver que la sensibilité physique et la mémoire sont les causes productrices de toutes nos idées; et que tous nos faux jugements sont l'effet ou de nos passions ou de notre ignorance ». Le deuxième discours traite de « l'esprit par rapport à la société »; son objet est de « prouver que le même intérêt qui préside au jugement que nous portons sur les actions, et nous les fait regarder comme vertueuses, vicieusesoxi permises, selon qu'elles sont utiles, nuisibles ou indifférentes au pubUc, préside pareillement au jugement que nous portons sur les idées ; et qu' ainsi, tant en matière de morale, que d'esprit, c'est l'intérêt seul qui dicte tous nos jugements. » Le troisième discours est consacré à la question

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de savoir « si l'esprit doit être considéré comme un don de la nature, ou comme un effet de l'éducation »; Helvétius y prouve que « tous les hommes communément bien organisés ont en eux la puissance physique de s'élever aux plus hautes idées, et que la différence d'esprit qu'on remarque entre eux dépend des diverses circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés, et de V éducation dtfférente qu'ils recevoient ». Le quatrième discours traite « des différents noms donnés à l'esprit »; Helvétius y parle du génie, de l'imagination et du sentiment, de l'esprit fin et de l'esprit fort, du bel esprit, de l'esprit juste, du bon sens, de l'esprit de conduite, etc.; il consacre son dernier chapitre à l'éducation publique.

L'ouvrage parut sans nom d'auteur, avec l'approbation du censeur royal Tercier et le privilège du Roi. Il sortait des presses de l'Imprimerie de la Reine et du Dauphin. Il eut un très grand succès. Les philosophes le louèrent sans réserves; la Cour et l'Église allaient le condamner. Quelques jours après sa mise en vente, le lo août 1758, le Conseil d'État du roi révoquait les Lettres de Privilège obtenues pour son impression. « Sa Majesté, dit l'arrêt du Conseil, aurait reconnu que la licence qui règne dans cet ouvrage, et les maxmies dangereuses qui y sont répandues, ne permettent pas de laisser subsister le dit privilège et de tolérer le débit et la distribution du livre. » En conséquence, la vente de l'Esprit était interdite « à peine de punition exemplaire ». Helvétius, au moment de faire imprimer son livre, avait bien pensé qu'il aurait des difficultés; il ne croj'ait pas cju'elles seraient si graves. Très inquiet dès les premières intrigues, il écrivit au Père Jésuite PI esse une longue lettre dans laquelle il protestait de la pureté de ses intentions. Il espérait ainsi rentrer en grâce auprès de la Re ne et désarmer ses ennemis. Mais sa lettre ne suffit pas. Le Père Plesse voulait une rétractation précise; il essaya sans succès d'effrayer la femme d Helvétius; il réussit mieux auprès de sa mère. Celle-ci supplia son fils de ne pas s'obstiner. Le Père Plesse laissa entendre que le censeur Tercier, qui avait autorisé la pub ication du livre, risquait d'être perdu, si l'auteur ne faisa t pas amende honorable. Les larmes de sa mère et la crainte de causer la perte de Tercier l'emportèrent. Voici 'e texte de sa rétractation :

« Ayant aj^pris que ma lettre au Père XXX n'avait

pas assez fait connaître mes vrais sentiments, je crois devoir lever tous les scrupules qui pourraient encore rester sur ce sujet. J'ai donné avec confiance le livre de V Esprit, parce que je l'ai donné avec simplicité. Je n'en ai point prévu l'eflEet parce que je n'ai point vu les conséquences effrayantes qui en résultent. J'en ai été extrêmement surpris et beaucoup plus encore affligé. En effet, il est bien cruel et bien douloureux pour moi d'avoir alarmé, scandalisé, révolté même des personnes pieuses, éclairées, respectables, dont j'ambitionnais les suffrages, et de leur avoir donné lieu de soupçonner mon cœur et ma religion : mais c'est ma faute, je la reconnais dans toute son étendue, et je l'expie avec le plus amer repentir; je souhaite très vivement et très sincèrement que tous ceux qui auraient eu le malheur de lire cet ouvrage me fassent la grâce de ne me point juger d'après la fatale impression qui leur en reste. Je souhaite qu'ils sachent que dès qu'on m'en a fait apercevoir la licence et le danger, je l'ai aussitôt désavoué proscrit, condamné, et ai été le premier à en désirer la suppress'on. Je souhaite qu'ils croient en conséquence et avec justice que je n'ai voulu donner atteinte ni à la nature de l'âme, ni à son origine, ni à sa spiritualité, ni à son immortaUté, comme je croyais l'avoir fait sentir dans plusieurs endroits de cet ouvrage : je n'ai voulu attaquer aucune des vérités du christianisme, que je professe sincèrement dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale, et auquel je fais gloire de soumettre toutes mes pensées, toutes mes opinions et toutes les facultés de mon être, certain que tout ce qui n'est pas conforme à son esprit ne peut l'être à la vérité. Voilà mes véritables sentiments; j'ai vécu, je vivrai, je mourrai avec eux. Hei<vÉïius. »

Au moment même où cette rétractation est rendue pubhque, le livre de V Esprit est déférée la Faculté de Théologie (i^r septembre 1758). Les Jésuites l'attaquent violemment dans le Journal de Trévoux, rédigé par le Père Berthier et dans des sermons prononcés à Par^s et à la Cour. Les Jansénistes le dénoncent avec autant d'âpreté dan les Xouvelles Ecclésiastiques. Par un mandement daté du 22 novembre, l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, en interdit la lecture ou le dépôt à tous les fidèles de son diocèse et le condamne « comme contenant une Doctrine abominable, propre à renverser a loi naturelle et à décruire

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les fondements de la religion chrétienne ; conune acceptant pour principe la Doctrine détestable du Matérialisme, détruisant la liberté de l'homme; anéantissant les notions primitives de vertu et de justice, établissant des maximes totalement opposées à la Morale ÉvangéUque ; substituant à la saine doctrine des moeurs l'intérêt, les passions, le plaisir; tendant à troubler la paix des États, à révolter les sujets contre l'autorité et contre la personne même de leur souverain; favorisant les athées, les déistes, toutes les espèces d'Incrédules, et lenouvelant presque tous leurs monstrueux systèmes; comme contenant un très grand nombre de propositions respectivenient fausses et scandaleuses, pleines de haine contre l'Église et ses ministres, dérogeantes au respect dû à l'Écriture Sainte et aux Pères de l'ÉgHse, impies, blasphématoires, erronées et hérétiques ». Sur l'ordre du pape Clément XIII, les théologiens de l'Inquisition examinent le livre de l'Esprit et le déclarent « rempli de propositions impies, scandaleuses et hérétiques». Clément XIII fait défense de le lire ou de le garder, par une Lettre Apostohque datée du 31 janvier 1759.

Quelques jours auparavant (le 23 janvier), l'ouvrage d'Helvétius avait été déféré au Parlement. Le 6 février, la Cour ordonna que l'Esprit fût lacéré et brûlé, et, le 10 février, cet arrêt fut exécuté par le bourreau.

Helvétius n'avait plus à redouter que la détermination des docteurs de la Sorbonne. Elle fut connue le 9 avril 1759. La Faculté condamnait l'Esprit « comme un des ouvrage les plus détestables qui puissent jamais paraître », et ses censures furent présentées au roi sur l'ordre même de ce dernier.

Helvétius dut se démettre de sa charge de maître d'hôtel de la reine et le censeur Tercier fut destitué.

Pendant que les Jésuites et les Jansénistes, l'Église et la Cour, le Parlement et la Faculté s'acharnaient sur l'Esprit, le succès de ce dernier allait grandissant. Il était, en effet, traduit en plusieurs langues et eut, tant en France qu'à l'étranger, plus de cinquante éditions.

L'autre grand ouvrage d'Helvétius, De l'homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, ne parut qu'après sa mort, en 1772. Au plus fort de l'affaire de l'Esprit, Helvétius s'était promis de ne plus écrire : « J'ahnerais mieux mourir que d'écrire encore une ligne », disait-il un

jour à Diderot. L'orage passé, il s'était remis au travail, s'abstenant seulement de rien publier.

Le livre de l'Homme l'occupa une dizaine d'années. Il comprend une espèce à! Introduction divisée en quatre courts chapitres, dix Sections réunissant cent soixante-seize chapitres, et une Récapitulation en quatre chapitres. Il peut être considéré dans son ensemble comme un long supplément au livre de l'Esprit. Les principes sont les mêmes dans les deux ouvrages, mais le second est plus particuUèrement un essai d'application de ces principes aux questions politiques. Etant donné ce qu'est l'homme, quelles sont les mesures pohtiques les plus propres à assurer son bonheur ? Tel est le problème, tout pratique, abordé par Helvétius. Il poursuit ses recherches en traitant de l'éducation (Section I), de l'inégalité des esprits (vSections II, III, IV, et V), de l'ignorance et de ses conditions (Section VIII), du Gouvernement et de l'Église (Section IX) et de l'instruction (Section X).

Les ouvrages d'Helvétius sont d'une lecture un peu déconcertante.

Leur auteur ou bien s'est peu soucié de la composition, ou bien n'a pas su se donner un plan ferme et le suivre. Les digressions y sont nombreuses, malgré d'abondantes notes reléguées à la fin des chapitres. Les faits, les anecdotes, les réflexions fines y abondent et donnent à chaque page un intérêt nouveau.

Helvétius avait le travail diflâcile. « Il suait, dit Morellet, pour faire un chapitre de son ouvrage, et il y a tel morceau qu'il a recomposé vingt fois; c'était comme une pièce de fer mise et remise incessamment à la forge. Il n'y a pas eu un homme de lettres auquel l'art de la composition coûtât plus de temps et d'effort. » Cet effort se fait quelquefois sentir. On devine qu'Helvétius avait pour ses écrits une très haute ambition et était très difficile pour lui-même. Il écrivait le matin; ces matinées de travail, nous disent ses contemporains, se passaient dans une exaltation fiévreuse et peut-être demandait-il à des excitations factices de tenir son application tendue. Quand il n'écrivait pas, il faisait « la chasse aux idées », soit par des lectures, soit par des conversations. Dans ce dernier cas (et c'était le plus fréquent à Paris), Helvétius jetait sur le tapis les idées qui l'occupaient ou les difficultés qui l'arrêtaient. La

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discussion se trouvant ainsi engagée, il écoutait ce qui se disait, n'intervenant plus que rarement dans la conversation. Parfois aussi, il prenait tel ou tel de ses amis dans un coin et causait avec lui à voix basse des questions qu'il avait entrepris de traiter. Ces conversations maintenaient l'application de son esprit; elles lui montraient aussi sous des aspects nouveaux les idées qu'il se proposait d'exposer. Ses ennemis ont vu dans cette « chasse aux idées » la preuve qu'Helvétius manquait d'originalité vraie et que ses livres ont plus été faits par les hôtes de son salon ou de sa maison de campagne que par lui-même. Il est plus juste d'y voir la preuve qu'Helvétius se proposa moins d'étonner que de convaincre. Ayant à un haut degré le souci de ne dire que des vérités éprouvées, il voulait, avant de les mettre dans ses livres, s'être assuré qu'il en avait vu toutes les conséquences. Il n'est pas de scrupule plus honorable.

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