CHAPITRE II ÉTUDE GÉNÉRALE DES LÉSIONS
A. L'AGENT VULNÉRANT
Le nombre des blessures à la face et aux yeux s’est accru d’une façon remarquable depuis la guerre de tranchées, c’est-à-dire depuis le milieu de septembre. Lorsque les hommes avancent sous le feu, ne se servant comme abri que des obstacles naturels, l’expérience du début de la campagne a montré qu'ils étaient atteints très souvent aux membres inférieurs, les Allemands ayant tendance à tirer bas. Mais, lorsqu'ils sont terrés dans leurs tranchées, protégés contre les balles et le feu de l'artillerie, ils offrent tout d’abord la tête, comme cible, au ras du sol. C’est encore la tête, seule, qui est exposée chez la sentinelle veillant au créneau.
La proximité des combattants les fait recourir à toute une série d'engins à faible portée, lancés à la main ou avec un appareil propulseur. Ces engins, tombant au milieu des combattants, les éclaboussent de leurs débris qui s’incrustent peu profondément dans les chairs et contusionnent parfois simplement ; mais la face, découverte, est blessée bien plus souvent que le reste du corps par ces multiples éclats. Qu'il s'agisse de pétards, de grenades à main ou à fusil, boîtes à
ie mitrailles, calendriers, crapouillots, etc., le mode d’action est le même.
Tous les agents destructeurs mécaniques employés dans la guerre moderne peuvent, par les blessures qu’ils causent, donner lieu aux lésions du fond d’oœil dont nous nous occupons.
Les éclats d’obus, s’ils sont petits, agissent comme les projectiles précédents, cependant ils ont plus de force et peuvent s’enfoncer fort loin dans les cavités de la face.
Dans l’observation XXX VI, nous voyons qu’un éclat entré au niveau de la région lacrymale demeure dans le sinus sphénoïdal.
Les gros éclats donnent très souvent de vastes plaies el des mutilations oculaires, provoquant très rarement des lésions du fond. Cependant, dans l'observation XLV, un éclat volumineux, s'étant logé dans la région temporo-maxillaire, fait une vaste plaie suintante et, par contre-coup, des lésions rétino-choroïdiennes.
Les éclats de balle jouent un rôle étiologique important.
La balle française, formée d’un seul bloc de cuivre, peut se déformer, basculer et se retourner, mais non se fragmenter.
La balle allemande comprend une chemise métallique recouvrant un corps en plomb que l’on aperçoit à la base ; il suffit de couper celte balle comme un cigare pour la transformer en balle dum-dum, appelée à tort explosive ; le plomb se répand alors dans les tissus, l'enveloppe se déchiquette. En vérité, ce procédé ne semble pas être employé: mais, dès qu’une balle alle-
tr — mande touche un corps dur et surtout un objet métallique, la chemise vole de toutes parts : ainsi « éclate » la balle. On trouvera dans nos observations de nombreux cas où le projectile a éclaté en effleurant l’orifice des créneaux, projetant des éclats autour des yeux.
Quant à la balle, elle parcourt un chemin nettement délimité, dont le trajet offre un certain intérêt, avec, parfois, des changements brusques de direction déconcertants.
Elle produit aussi des effets curieux, inattendus : tel est le cas du sergent R...(obs. XLIIT). Il eut, par une balle, onze dents arrachées dont les débris, projetés de de toutes parts, le frappèrent au visage et s’incrustèrent dans les tissus périoculaires d’où on les retira.