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LE TRAVAIL AU PAYS

Le 8 mai 1901, Henri Boncquet écrivait à son ami Philippe Wolfers : « Ma vie de nomade est à son terme; j’ai pris la résolution de quitter le pays pour lequel jeprouve une véritable vénération. Espérons toutefois que ses portes 11e me resteront point fermées, car mon rêve est d’y retourner pour renouveler mes impressions et y déguster les souvenirs de jeunesse. Je n’ignore point les difficultés qui m’attendent en Belgique, et je comprends toutes les opiniâtretés de la lutte pour l’existence. Cependant, réconforté par les avantages de mes études priviligïées, il me sera agréable de reprendre avec une nouvelle ardeur la marche vers le but que je me suis tracé. »

Il avait vécu trois années en Italie, trois années qui furent les plus claires, les plus heureuses de toutes celles qu’il avait connues et qu’il connaîtrait jamais. Quelques semaines après avoir écrit cette lettre, il était de retour à Bruxelles et louait au bout de la rue de Hennin, à côté du logis du statuaire Isidore de Rudder, son camarade fidèle et un de ses plus sincères admirateurs, l’atelier où il devait rester jusqu’à sa mort. Dès lors commence aussi sa longue ère de labeur ininterrompu,

dont les manifestations principales se verraient chaque hiver, pendant le mois de janvier, aux Salons du cercle Pour l'Art. Il n’aspire plus qu’au travail ; et il y consacre ses jours et une partie de ses veilles, se conformant à la belle devise de son frère aîné, que nous avons relevée en marge d’un de ses cahiers de notes : Werkt, opdat nien na u weet dat gij geleefd hebt (i).

Il a économisé sur sa pension de lauréat quelques centaines de francs. En attendant que lui viennent des commandes espérées, mais, selon lui, pourtant hypothétiques, Boncquet entreprend les études préparatoires de plusieurs morceaux dont le sujet le hantait depuis longtemps. Sur ces entrefaites la ville de Courtrai, où il s’est formé, où est né son talent, et qui est donc sa véritable patrie, lui achète sa figurine en bronze : Mélancolie , qu’il avait modelée à Rome en 1898, exposée au Pour F Art en 1904, mais qui ne fut révélée au grand public que trois ans plus tard, au Salon Triennal de Bruxelles de 1907. C’est une des œuvres les plus sereines de l’artiste et c’est une de celles aussi où l’on peut le mieux se rendre compte de l’équilibre harmonieux et magnifiant de sa vision. L’ouvrage, de dimensions peu considérables — à peine a-t-il quarante centimètres de hauteur — représente une jeune femme nue assise, les jambes croisées ; sur les genoux s’appuient les bras, dont le gauche soutient la tète.

Ce 11’est point la Mélancolie amère et effarante, fille des superstitieux esprits médiévaux, telle qu’Albert Dürer la conçut et la situa au milieu des machines

(1) « Travaille, afin que l’on sache après toi que tu as existé. »

compliquées d’un décor savant et allégorique. Boncquet, lui, n’a fait appel à aucun accessoire complémentaire; et cependant qui oserait prétendre qu’il n’ait point songé à la populaire gravure du maître nurembergeois au moment où lui vint la première idée de son œuvre? L’héroïne de Dürer regarde dans l’espace, d’un œil désenchanté, et sa main gauche serre la pointe de ce compas que sa réflexion guide dans la mesure du temps. Elle a des ailes et pourtant elle est davantage terrestre que sa sœur cadette coulée dans l’airain, puisque, plus que celle-ci, elle semble la compagne fatale de l’individu encore emprisonné dans les croyances étroites et les lourds préjugés des âges anciens.

La Mélancolie de Boncquet est une incarnation moderne ; elle n’a point d’ailes, mais sa hantise est si peu impérieuse que celui qu’elle attire sait se soustraire à son charme et n’a point de peine à la renvoyer vers des sphères éthérées... Elle sommeille d’ailleurs, confiante et sûre, et en ses chairs saines coule lentement un sang régulier. Cette déesse n’est pas perverse et elle connaît un abandon si parfait qu’on n’aurait nulle peine à la surprendre et à la réduire à l’impuissance. Cette figurine est exécutée avec une telle intelligence des proportions et avec une entente si large des plans que, souplement burinée toutefois, elle donne l’impression, quand on en voit une photographie, qu’elle est de grandeur naturelle et qu’on la rapproche volontiers, pour son attitude et pour sa noble plasticité, de la figure masculine du Tourment d amour , créé un an plus tôt.

Vers ce temps-là, le Gouvernement, pour encourager l’artiste, lui confia l’exécution en marbre du buste du

géologue De Koninck, aujourd’hui au Palais des Académies. Contraint de travailler d’après des documents, n’ayant pas sous ses yeux le modèle — d’ailleurs défunt déjà — qui, seul, lui eût permis de produire une tète vraiment active, Boncquet n’a inscrit dans ce masque qu’une vie superficielle. Certes, le visage a du caractère, la forme a de l’accent, mais on sent que l’expression est arbitraire et que, loin de la nature, le sculpteur a en vain attendu l’inspiration.

Et puis, Henri Boncquet n’était pas un portraitiste ; sûrement, il avait appris de bonne heure à observer les hommes, et à l’école de l’infortune il s’était habitué à lire derrière le front et dans les yeux des gens avec lesquels l’expérience des jours le confrontait.

Mais la pénétration mentale ne s’alliait pas chez lui avec ce métier subtil, extrêmement nuancé et vibrant qui est l’apanage essentiel des portraitistes de race.

En ce moment-là il conservait encore de l’humanité une conception trop véhémente, pour être capable de mettre en une tête toute la calme plasticité que réclame l’interprétation d’une physionomie ; et, d’autre part, bientôt il s’en ferait une vision si tendre et si sereine, qu’il ne serait plus assez préoccupé de l’accent à donner au jeu plus ou moins mobile des traits. Cela découle positivement d’un buste qu’il signa au cours de cette période transitoire. C’est un vieillard à mi-corps : Médi-

Croquis pour une figure d’orphée.

Parque, esquisse Ephèbe accroupi (bronze)

(cire perdue)

tation, accoudé sur un livre, la main droite appuyée sur la bouche; les doigts plongent dans la longue barbe soyeuse qui cache la poitrine nue, vers laquelle la main gauche est ramenée. Les paupières sont baissées sous des arcades sourcilières puissantes et de profondes rides creusent le front encadré de cheveux abondants.

Cette chair émaciée de vieillard, tendue sur des os robustes et accusés, est rendue avec une vérité remarquable. L’on sent sous la peau remonter le sang calme dans des veines apparentes. Derrière le haut front, la pensée se recueille, et dans le regard rayonne un peu de l’âme de ce patriarche de qui la vie s’achève et qui songe au destin. Les mains de ce buste sont merveilleuses de vie nerveuse et de forme fouillée; la pensée qui affleure aux tempes semble s’y prolonger. La vérité morale ici se marie avec la vérité physique.

Quand il réalisa cette effigie symbolique, Boncquet était merveilleusement préparé pour pratiquer l’iconographie psychologique. Mais ce ne fut là qu’un moment dans sa carrière. Son évolution rapidement allait le porter vers d’autres tendances. Déjà au moment où il exécutait ces deux bustes, les seuls qu’on lui doive avec deux ou trois autres physionomies, il se produisait dans son tempérament une modification sensible ; ce tempérament ne changeait pas, il restait lui-même, mais il se tassait si l’on peut ainsi dire, il s’adoucissait, substituait lentement à ce que, autrefois, il avait d’excessif, de violent dans ses manifestations, une harmonie pondérée, dans la noble acception du terme. Boncquet amortissait ses angles, comme si l’air radieux, caressant et calme de l’Italie avait dispensé à sa vision

une intelligence plus sereine des formes ; il en découla logiquement des expressions passionnées plutôt intérieures qu’apparentes, en tout cas moins brutalement inscrites dans les lignes des corps que ces passions bouleversent.

Cette orientation splendide et lénifiante est positive dans l’esquisse de sa Chimère, datée de 1902, et que, pareillement à d’autres maquettes prometteuses, l’artiste n’eut point le bonheur de réaliser dans la suite, comme il en avait l’intention bien arrêtée. De nouveau c’est un épisode de ce perpétuel drame terrestre dont Boncquet s’est obstiné à chanter les phases à travers tout son œuvre, parce que par elles il était invinciblement attiré. Lui, est agenouillé près d’un tronçon de rocher auquel il tourne le dos. Elle, assise en arrière, enfonce les griffes qui terminent ses pieds dans les flancs de celui dont elle renverse la tête, afin d’imprimer sur sa bouche asséchée le sceau de ses lèvres tentatrices. C’est le poète livré aux caprices terribles de sa Muse, c’est le souffrant qui s’abandonne à l’étreinte amère de sa douloureuse et décevante Rêverie, c’est l’Homme saisi par l’Espérance qui l’enivre, le trouble, mais ne se montre pas...

Certes, l’ordonnance de ce groupe est singulière, mais non anormale; le mouvement de la Chimère est assez brusque, mais n’est-il point justifié par l’esprit même de la figure ? Le geste désespéré de son amant, qui étend derrière lui sa main ouverte, est d’une grave ampleur. Le bloc où s’associent les deux personnages nus fait une belle masse, de silhoutte équilibrée, d’un contour ondulant et magistral, car cette simple esquisse communique une impression monumentale. Et derechef

ici, dans le dos penché de la femme, on retrouve cette ligne sinueuse et flexible, si vivante et si frissonnante que, mieux que tout autre, Boncquet savait si bien imprimer à la molle et obéissante argile et qu’on découvre, diversement rendue, dans la majeure partie de ses compositions, grandes ou petites.

L’épuration de son œil, l’embellissement attendri de sa vision, tout cela se manifeste la même année avec une éloquence complète et raffinée dans sa figurine en ivoire de l' Enfant Espiègle. Oh ! la sœur gracieuse, suave et candide du libre et humoristique Gànsemànchen de Labenwolf, élève de Vischer, et dont les deux oiseaux qu’il tient sous les bras, au milieu d’une place de Nuremberg, crachent l’eau dans la vasque que le bronze domine. D’autant plus que, en modelant son exquisse, Boncquet songeait à en faire le motif principal, le couronnement d’une fontaine, ainsi que le prouve le texte du catalogue de l’exposition du Cercle Pour l’ Art où parut, en 1908, le premier moulage en plâtre de cet ouvrage, destiné à connaître plusieurs états.

Savez-vous geste plus exquis, plus innocent et plus sérieux à la fois que celui de cette fillette nue serrant de ses deux mains sur ses cuisses et contre son ventre une oie qui, les ailes battantes, se rebiffe, veut la mordre au bras droit, et que la gamine regarde la tète fléchie, toute réjouie de sa colérique impuissance ? Quelle grâce dans l’attitude et quelle finesse subtile mais nullement maniérée dans la facture de cette matière qui, en donnant tant de transparence aux ombres et tant de velouté aux clairs, enveloppe si délicieusement les formes et supprime la dureté des reliefs les plus nets.

En transposant, en agrandissant dans le bronze ce gracieux sujet, Henri Boncquet lui a conservé les proportions parfaites du premier jet; il y a même là une harmonie plus entière des proportions, car dans l’ivoire, le cou, notamment, ne s’attache pas bien aux épaules, attendu que, accusé avec lourdeur, il est excessivement trapu. L’enfant à l’oie est un motif extrêmement populaire dans la sculpture de tous les temps et l’on sait quel parti décoratif et mouvementé Boëtos en a tiré au troisième siècle grec. Celui de Boncquet ne ressemble en rien au travail de cet ancêtre, si ce n’est qu’il appartient à la même famille des créations supérieures du domaine puéril.

C’était d’ailleurs l’opinion du critique de la Lanterne, qui, s’occupant du compartiment de la sculpture au Salon de Paris, en 1906, écrivait : « Quant au bronze de M. Boncquet, l’ Enfant Espiègle , c’est presque un petit chef-d’œuvre. » Déjà, trois années plus tôt, le collaborateur artistique de la Réforme , remarquant le groupe à l’exposition du Cercle Pour l'Art, avait constaté que : « /’ Enfant Espiègle amène le sourire par l’originalité de la conception, la vie intense et le trait spirituel qui en jaillissent. »

Par sa masse rythmée, par le mariage parfait des formes, par l’accord des lignes ininterrompues, le bronze de Boncquet évoque aussi en nous la beauté audacieuse d’un autre morceau fameux de la statuaire hétérogène. Nous voulons parler de cette extraordinaire Léda en marbre attribuée à Phidias, bien qu’elle soit sans nul doute de l’époque hélénistique, conservée dans une des stanzes du Musée Archéologique de Venise, à l’étage du

Orphée, esquisse (cire perdue)

Palais des Doges. La gamine serrant contre ses jambes une oie qui se débat est en candeur, en pureté, en naïveté, ce que la déesse confrontée avec un cygne est en luxure, en frissonnement, en ardeur effarouchée.

L’année 1903 est pour Boncquet essentielle dans sa carrière : Il crée sa Famille , une de ses plus belles œuvres, une de ses deux plus belles œuvres, l’autre étant sa Sollicitude Maternelle. C’est une merveilleuse allégorie, concrète et émue de l’affection conjugale. Deux êtres nus adorablement, chastement s’étreignent, au-dessus d’un enfantelet qui insère son corps dodu entre leurs corps plus énergiques. L’épouse est assise; l’époux devant elle se penche, fait de son bras gauche un collier à la tête du mioche, tandis que son bras droit entoure le cou de la compagne qui retient de sa main droite le bébé sur son giron.

Ce sont les héros qui naguère ont connu le Tourment d’ Amour . Ils ne sont plus secoués du désir éperdu d’être l’un à l’autre et de plonger dans l’abîme des enivrements voluptueux. Ils ont communié dans la chair et cette chair satisfaite s’est apaisée, pendant que se mariaient alors leurs pensées et que s’accordaient les battements de leurs seins. Au tumulte des passions a succédé l’accalmie de l’amour ; l’union totale dans une destinée commune a dissipé les inquiétudes des nerfs exacerbés.

L’enlant est venu, qui a noué entre eux des liens plus tendres et plus permanents ; il les a conduits sur le fleuve des espérances où se noient toutes les préoccupations prosaïques. Ils sont trois à présent ; leurs trois fronts se rapprochent dans leur étreinte silencieuse et

confiante ; leurs trois poitrines se touchent et on dirait qu’un seul cœur maintenant répand dans leurs membres un sang qui n’a plus rien d’impétueux. Leurs fibres, aux époux, frissonnent désormais d’un plaisir grave et sûr et non plus du spasme des ardeurs inconscientes et désordonnées. Tout le charme lénifiant de la vie familiale se

dégage de ce groupe où l’émotion se concentre et dont la facture onctueuse, presque veloutée, rend les muscles plus calmes et leur concède le repos des ferventes quiétudes.

Ce groupe admirable valut à l’artiste un succès énorme, et cette faveur lui vint du public autant que de ses confrères, plus que jamais convaincus de sa maîtrise. Exposée à Bruxelles, la Famille fut achetée par le Musée de Dusseldorf, qui la fit exécuter en marbre, distançant ainsi le Musée de Bruxelles, où Boncquet, injustice inconcevable, continue à ne pas être représenté...

Tandis qu’il surveille et dirige la pratique de son œuvre, il se plaît, durant beaucoup de mois, à poursuivre l’étude de mouvements, de gestes particuliers en une série d’esquisses dont l’ensemble varié dit assez combien il se laissait aller à l’observation interprétative de la nature humaine. En la moindre de ces préparations à la fois primesautières et réfléchies, Boncquet a inscrit une idée dans une forme vraie, une pensée dans une action. Le métier même, nerveux, par touches

Croquis pour une figure :

Le Penseur.

impressionnistes, proclame son impatience de rendre ce qu’il voyait, ce qu’il comprenait. Autant de synthèses d’une signification qui déborde parfois singulièrement des limites peu considérables des mottes d’argile, apanage divin des statuaires qui conçoivent grandement dès le principe et marquent dans leurs élémentaires maquettes l’altier langage des hautes créations. On est convaincu de cela quand on a regardé un seul instant son Forgeron qui, levant le marteau, continue l’effort antérieur qu’on devine et prépare le mouvement de la main vers l’enclume; tout est vibrant en cette minuscule figure de terre, tout y bouge et concourt à la signification générale.

Et ce Caïn Errant , la tète fléchie sous le poids du remords, qui va, d’un large pas brutal vers son destin obscur, près de son chien aussi lamentable que lui, le seul être qui ne le maudira pas et ne fuira pas sa coupable infortune ! Ici Boncquet atteint au pathétique, avec des moyens sans recherche, puisque la forme est à peine ébauchée et que les proportions sont insuffisamment établies. Mais l’allure désespérée du fratricide hanté par son crime, la ligne de nouveau sinueuse, ou plutôt insidueuse cette fois de la silhouette, la coupe pyramidale de la masse, qui donne une assiette pesante, lourde, fatale à la figure, tout cela communique une sensation d’effarement et de pitié, une sensation pareille à celle qu’engendrent certains héros d’Eugène Laermans, frères pitoyables mais innocents de ce criminel sans pardon.

Puis ce projet de soubassement pour un mât, intitulé : L Humanité, et où des corps mêlent des chairs

jeunes et vieilles, désirables et rébutantes, usées ou toutes remplies de sève, mais cependant réunies dans l’équilibre d’un groupe sans violence, sans reliefs outranciers ; car l’univers n’est point anormal et tout ce qu’il supporte ou engendre s’associe, s’accorde ; car dans le sein du monde rien ne détonne, si cependant il est des choses qui frappent et étonnent. En cette esquisse rapide et comme impatiente, il y a la fièvre qui anime les personnages de Rodin, notamment son Eve; c’est une œuvre qui porte l’empreinte de notre sensibilité moderne.

Mais Boncquet bientôt est sollicité par un sujet qui prolonge naturellement les sereines tendances déjà si noblement manifestées dans plusieurs de ses récents ouvrages ; il exécute alors La Sollicitude maternelle , qui devait être, hélas! sa dernière grande œuvre. C’est l’épouse du Tourment d’amour, l’épouse de la Famille , mais seule cette fois, toute au souci de conduire dans la vie le premier enfant qui, ayant grandi, est debout devant elle, et le second qui lui est venu naguère et sommeille sur son genou... Cette mère heureuse est toujours belle, mais sur son front le souci étend un imperceptible nuage, tandis qu’elle regarde les deux êtres nés de son amour pour celui qui travaillera pour ses fils, mais qui lui laissera le devoir plus difficile et plus affectueux de les élever et d’en faire des hommes. Désormais, c’est le sentiment maternel exclusif qui entourera de prévenance inquiète les deux enfants chéris; la rondeur pleine de leurs chairs nues fait ressortir la fermeté des chairs opulentes, et toujours généreuses, de celle que les mit au monde et dont la beauté sévère et

Sollicitude maternelle (marbre)

placide parle et séduit comme un pur et chaste symbole.

N’est-ce pas que la carrière de Boncquet se poursuit avec une entière logique ; n’est-ce pas que sa vision évolutionne en obéissant aux règles inflexibles d’un instinct stable? Nous avons ici la preuve que chacune de ses œuvres principales en prolonge une autre, est le complément d’une précédente, développe un thème pareil quelle augmente. Autant de groupes, autant de mailles d’une chaîne solide : C’est l’Humanité et ses étapes et c’est surtout la Mère, la mater genetrix des anciens, qui commence par goûter le plaisir, continue sa destinée dans le sacrifice et l’achève dans la souffrance.

Boncquet est mort trop jeune pour qu’il lui eût été possible d’en raconter à sa façon les dernières phases ; mais celles qu’il a exprimées resteront à jamais, car en elles règne le sentiment profond d’un artiste qui devinait les mobiles les plus intimes de la vie et ses plus claires jouissances. Le cœur aimant de Boncquet s’est toujours contenu dans le monde : il demeurait seul et n’a point connu la douceur d'une affection partagée ; il a été ainsi amené à imprégner ses œuvres de tout l’amour, de tout le dévouement qu’il eût voulu pouvoir offrir en partage à une compagne adorée, à des enfants bénis... Et toute la puissance amative trop abondante de son cœur a coulé le long de ses fibres, dans la glaise qu’il malléait sous leurs crispations. C’est l’intensité de ses secrètes et jalouses souffrances qui a eu la vertu de magnifier ses productions ; et cela explique comment un être si désolé, si mélancolique, et au fond si misantrophe soit parvenu à dire ce qu’il y a de plus noble, de plus saint, de plus sacré dans le rôle de la créature de Dieu.

A l’origine, cette Sollicitude lui causa une des impressions les plus troublantes de sa vie. Il avait, pendant plusieurs jours du mois de décembre, exploré les quartiers populaires de Bruxelles avec son ami Edouard Vergote, — qu’il désigna plus tard comme son exécuteur testamentaire, — afin de trouver une femme du peuple qui voulût bien lui poser la figure principale de son groupe ; mais ils n’avaient point découvert la moindre personne répondant, ne fut-ce qu’approximativement, à l’idéal du statuaire. De guerre lasse, écoutant le conseil de son camarade, Boncquet s’était résolu à publier une annonce dans un journal du soir. Le lendemain de cette insertion, Edouard Vergote, au crépuscule, se présente rue de Hennin ; l’atelier est désert, plongé dans la ténébre de la nuit tombante. Des gémissements, dans un coin plus obscur, attirent l’attention du visiteur. C’est le statuaire qui, en proie à une affliction insurmontable, s’est affaissé sur une chaise, devant la selle supportant l’esquisse de son groupe prochain...

Intrigué, ému par une douleur si évidente, Vergote essaie d’en pénétrer la raison. L’autre lui raconte alors les péripéties de cette inoubliable journée qui, sans qu’il sortît de sa demeure, lui a permis de sonder au plus profond de la désolation humaine. Depuis la première heure du jour jusqu’à la fin de l’après-midi, ç’a été un cortège de pauvresses d’âges différents mais d’infortune pareille... Veuves sans soutien, amantes abandonnées, épouses de chômeurs involontaires, compagnes sans cesse molestées d’ivrognes cruels. Les unes sont plus lamentables que les autres ; leurs haillons

répandent les acres odeurs de chambres closes dans lesquelles on vit trop nombreux, ou les répugnantes senteurs des pansements médicaux. Plusieurs dorlotent dans des châles troués des enfantelets malingres ; certaines, comme les héroïnes de Callot, portent « des choses futures » ; et cette misère que bientôt il faudra partager entre deux vies, rend les visages plus graves et affolent les yeux brûlés par le sel des larmes tout à fait taries...

Boncquet, de plus en plus épouvanté par leur venue, successivement les éconduit ; il refoule ses propres pleurs, car il n’a point le courage de leur dire toute sa compassion, afin ne pas accuser leur chagrin par l’expression de toute la fraternelle pitié qui le bouleverse. Il reste apparemment stoïque, mais son cœur saigne, là, en lui, et son âme s’endeuille. Il avait demandé une mère, et voici qu’en passent dix, vingt, cinquante... Il voulait une mère jeune et heureuse, au lait généreux et nourrissant, aux prunelles claires, et voici que lui en viennent cent, presque toutes décharnées, au sein épuisé, ou bien épaissies par la lourdeur du sang malade, les pupilles fixes et désenchantées et la voix plaintive...

Lui qui s’était fait de la divine Maternité une idée sereine, calme et fortifiante, il en découvre un aspect épouvantable, hallucinant qui, durant de longues heures, le convainquit de la félicité de ne jamais naître... Il songeait aux mères de Donatello et de Lucca délia Robbia, et le voici devant les atroces et effrayantes créatures de Goya. Il rêvait du Ciel et il est transporté en Enfer...

Il en vint une de vingt ans à peine, plus timide que les autres, tellement affaiblie par son enfantement peu lointain, qu’elle marchait avec difficulté. Dans la rue, grelottant de froid, les pieds dans la neige fondue, elle avait guetté le moment où toutes ses soeurs maudites avaient quitté le logis du statuaire. Hâve, la poitrine plate, les membres grêles, la peau du front trop lâche et plissée aux tempes, le regard fiévreux, le corps tout tremblant, elle parut devant l'artiste, qui la dévisageait comme si se prolongeait son cauchemar.

Elle crut qu’il acceptait ses offres de service et, ayant déjà posé sans doute jadis en d’autres ateliers, se souvenant des coutumiers préliminaires, elle fit le geste de se dévêtir, afin de soumettre à l’analyse plastique de celui qui l’engageait, sa lamentable anatomie...

Mais Henri Boncquet la retint et sa compassion éclata tout à coup : « Travailler ? mon enfant. Mais vous avez bien plus besoin de manger !... » Et il lui offrit les œufs, le pain de son frugal repas du midi, car il n’avait, lui, plus aucun appétit. Puis, la renvoyant à son tour avec de consolantes paroles, il lui fit promettre de revenir tous les jours ainsi, chercher son repas.

Ouand il eut achevé cette navrante confession, il saisit la main de son camarade et la serra comme s’il avait été son sauveur, puisque, en cet instant suprême, sa tristesse était si vive qu’il aurait voulu s’anéantir... « Ah! j’ai vu défiler un tel cortège de misères, que j’en

La Justice conduisant l’Humanité dans la voie du Bien, esquisse

suis démoli, désamparé. Je ne croyais pas que cela existât ! Plus jamais je ne recommencerai... » Dans la suite, quand il eut enfin trouvé le modèle rêvé, il ne pouvait chasser de son esprit le spectacle de tant d’infortunes ; et, bien souvent, il comparait avec amertume le calme visage, les beaux seins réguliers, les chairs palpitantes de la jeune femme qu’il copiait, et les misérables et tristes créatures qu’il avait dû recevoir et écouter tout un jour : Car il se demandait, en sa ferveur chrétienne, pourquoi Dieu ne crée point pour tous du bonheur...

Il songeait à lui-même aussi en se disant cela : Il n’était point heureux. Certes, il avait conquis la notoriété, on parlait de lui, on appréciait avec faveur ses ouvrages, ses confrères rendaient hommage à la tenace constance de son effort, proclamaient sa maîtrise. Mais il sentait que cet effort, il ne pourrait longtemps encore le soutenir. Son énergie diminuait; ce mal implacable dont il avait tant souffert autrefois, qui à Rome même l’avait si terriblement accablé comme pour lui faire entendre une fois de plus que les heures les plus radieuses ont leurs minutes obscures, ce mal qui allait bientôt le terrasser le rongeait, le minait.

C’est dans l’affaissement de cet état mental et physique qu’il entreprit l’exécution de sa dernière œuvre. Il ne put d’ailleurs en achever que le modèle réduit ; et c’est son ami Isidore De Rudder qui a bien voulu se charger d’agrandir la maquette dans les proportions définitives. C’était en mars 1908. M. Renkin, alors ministre de la justice, et qui ressentait pour Boncquet une vive sympathie, avait commandé à l’artiste un

groupe destiné à la décoration de certaine salle de son département. Malade, surmontant ses appréhensions, tâchant d’oublier dans son labeur obstiné ses inquiétudes lancinantes, Boncquet s’était mis courageusement à l’ouvrage. Il créa ainsi son groupe : la Justice conduisant l’ Humanité dans la voie du Bien , dernière et pure étincelle d’un génie si harmonieux qu’on le croirait volontiers servi par l’imagination d’un être n’ayant trouvé aucun obstacle sur le plus charmeur chemin de la vie...

Il n’a point fait de sa Thémis une figure abstraite et excessivement allégorique ; se souvenant des maîtres de la Rome impériale, il s’est contenté de lui donner sa signification classique grâce à un simple accessoire, ce haut glaive sur la garde duquel l’Enfant pose sa main encore gauche et impuissante. N’était cet attribut, le groupe s’apparenterait étroitement aux autres compositions de Boncquet. Son héroïne est humaine; c’est une mère terrestre, la même que le maître a si souvent représentée, et qui dirige les pas de son fils sur la bonne route, où un jour il devra marcher seul. Toute sa sollicitude se concentre dans son ambition de faire de lui un être cl’élite, un être aimant et équitable.

Le mouvement de la femme menant son garçon est d’un rythme gracieux, auquel participe le sobre agencement des draperies couvrant l’épaule gauche et, ramenées sur le ventre, cachant sous leurs plis souples la partie inférieure du corps. Corps sain et puissant et, peut-on ajouter, flamand, en vertu du continuel désir de Boncquet de rester fièrement de sa race, en tout ce qu’il réalisait. Ce groupe final démontre que le statuaire n’a

rien abdiqué de sa personnalité jusqu’à son heure dernière; en mourant après l’avoir achevé, il lui fut sans doute donné dans son agonie de connaître cette consolante certitude : Avoir possédé assez de volonté pour ne point subir les influences qu’il craignait si fort, autrefois, au temps heureux de sa jeunesse où il alla découvrir, en des pays lointains, les chefs-d’œuvre de l’antiquité classique.

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