‹ Henri de Bernières: premier curé de QuébecChapitre 10 sur 45 · PREMIÈRES ANNÉES DE M. DE BERNIERES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES ANNÉES DE M. DE BERNIERES

k QUÉBEC

Dans la maison de Mme de la Peltrie. — Denis Roberge. — Ordination de Henri de Bernières. — Il accompagne l'évêque dans ses visites pastorales.— Il apprend la langue iroquoise. — Dessert la paroisse. — Procession chez les jésuites.

Dans un coin du terrain des ursulines, sur le plan de Québec que nous avons cité, est une petite maison indiquée "monsieur l'évêque. " C'est la maison de Mme de la Peltrie, où les ursulines avaient leur séminaire^ c'est-àdire leur pensionnat de filles sauvages.

En arrivant à Québec en 1659, Mgr de Laval n'a trouvé aucune maison pour ée loger. Il a dû demander l'hospitalité pour lui et ses prêtres aux jésuites, d'abord, puis aux religieuses de l'Hôtel-Dieu, où il demeura près de trois mois, dans un appartement dépendant de l'hôpital ; puis dans le cours de l'automne il loua des ursulines cette maison de Mme de la Peltrie. Voici ce qu'écrit à ce sujet Marie de l'Incarnation :

« Notre nouveau prélat n'a rien trouvé de

prêt pour le recevoir quand il est arrivé (i). Nous lui avons prêté notre séminaire, qui est à un des coins de notre clôture et tout proche la paroisse. Il y aura la commodité et l'agrément d'un beau jardin ; et afin que lui et nous soyons logés selon les canons, il a fait faire une clôture de séparation. Nous en serons incommodées, parce qu'il nous faut loger nos séminaristes dans, nos appartements; mais le sujet le mérite, et nous porterons cette incommodité avec plaisir, jusqu'à ce que sa maison épiscopale soit bâtie. »

Du reste, le vénéré prélat n'entendait pas être à charge aux ursulines, sans leur donner une indemnité ; il nous apprend lui-même qu'il leur payait deux cents livres par année.

Il était logé dans cette petite maison de Mme de la Peltrie avec deux de ses prêtres, Torcapel et Pèlerin, son chapelain Henri de Bernières, et deux domestiques :

« Il donne tout et vit en pauvre, écrit Marie de l'Incarnation, et l'on peut dire qu'il a l'esprit de pauvreté ... Il pratique cette pauvreté en sa maison, en son vivre, en ses meubles, en

(i) Mgr de Laval a ouvert la marche aux missionnaires canadiens, qui, depuis lui et à son exemple, vont dresser leurs tentes au milieu de nouvelles colonies, y fondent des œuvres durables et créent des merveilles au profit de la civilisation chrétienne.

ses domestiques ; car il n'a qu'un jardinier, qu'il prête aux pauvres gens quand ils en ont besoin, et un homme de chambre qui a servi M. de Bernières-Louvigny.»

Elle ajoutait : « En ce qui regarde néanmoins la dignité et l'autorité de sa charge, il n'omet aucune circonstance. Il veut que tout se fasse avec la majesté convenable à l'église autant que le pays le peut permettre. »

« Il donne tout, » disait la pieuse ursuline : et en effet M. de la Colombière nous apprend que " pendant les trois premières années de son épiscopat, il distribua par ses mains ou par les mains d'autrui, secrètement, dix mille écus à ses ouailles. »

Nul doute qu'Henri de Bernières fut cet aumônier secret et discret qui aida le vicaire apostolique dans la distribution de ses bienfaits aux pauvres.

Cet ancien serviteur de Bernières-Louvigny r dont parle Marie de l'Incarnation, qui avait suivi Mgr de Laval, s'appelait Durant. Il en vint un autre, après la mort du pieux fondateur de l'Ermitage : Denis Roberge se hâta d'aller rejoindre au Canada l'ami et le neveu de son maître, et se donna à eux pour les servir : il leur fit même donation de ce qu'il avait. Quelle consolation pour le Prélat et

pour le jeune abbé d' Acqueville de revoir et de posséder avec eux cet homme dévoué !

Denis Roberge, fils de Jacques Roberge et d'Andrée Marchand, était originaire de Bay-' eux. Il fut toute sa vie l'homme de confiance de Mgr de Laval. " Plein de l'esprit de son maître Bernières de Louvigny, il alla par zèle au Canada se donner à M. de Laval, et le servir jusqu'à sa mort (i)." On le trouve un peu partout, dans les actes et les vieux documents, mais surtout ceux qui regardent la côte Beaupré, où il remplace très souvent son maître {2), et l'île d'Orléans, où, à la demande du Prélat, il s'occupe des affaires du seigneur, M. Berthelot, qui lui donne pour cela trois cents livres par année.

Il épousa au Château-Richer, en 1667, une fille de Claude Anbert, greffier de la cour de Beaupré, devint marguillier de Québec en 1691, et mourut en 1709, un an après Mgr de Laval. Il était arrivé au Canada en 1661 avec M. Morel.

Il était devenu propriétaire " d'une maison, avec cour et jardin, à la haute ville, proche la

(1) I<atour, " Mémoires sur la vie de M. de I^aval. "

(2) C'est ainsi, par exemple, que Mgr de Laval, le 30 juin 1666, fait mesurer et borner, au cap Tourmente, la terre qu'il a achetée de Fortin de Bellefontaine : Denis Roberge le remplace comme témoin du bornage. (Archives du séminaire 4e Québec).

grande place Notre-Dame, vis-à-vis la clôture des révérends Pères Jésuites." En 1689, Mgr de Saint- Vallier acquit cette propriété " de ses propres deniers et revenus," et la donna aux Sœurs de la Congrégation (1).

Quant à M. de Lauson-Charny, il était resté chez les jésuites. Le fils de l'ancien gouverneur du Canada craignait sans doute de ne pouvoir se faire à la vie pauvre et excessivement frugale de son évêque. On sait ce qui arriva à l'Hôtel-Dieu à l'occasion de sa fille unique, petite-fille du seigneur Giffard, de Beauport : cette jeune personne, qui y avait été élevée depuis l'âge de six ans, ayant voulu se faire religieuse, son père approuva tout-à-fait ses vues ; mais comme " elle était d'une cojnplexion délicate," il voulut que la communauté s'engageât à lui donner aux repas, outre le menu ordinaire, " une entrée de table." Le chapitre des hospitalières, après avoir pris l'avis de Mgr de Laval, crut devoir refuser cette faveur, qui aurait pu préjudicier gravement au bon ordre de la maison, et renonça par là-même, avec un désintéressement admirable, à la dot de douze mille livres que M.

de Charny faisait à sa fille, ainsi qu'à la pro-

(1) Archives de l'archevêché de Québec.

messe qu'il lui assurait d'une large part de sa succession. La jeune fille et sa cousine, mademoiselle Juchereau de la Ferté, se firent religieuses hospitalières au couvent de La Rochelle, où, paraît-il, on était plus large sur le chapitre des exceptions à la règle (i).

M. de Lauson-Charny resta chez les jésuites jusqu'au 17 septembre 1664 : " Il sortit alors de notre maison, dit le P. Lalemant, pour aller loger chez M. l'évêque, après avoir demeuré avec nous cinq ans moins deux mois, où il payait cent écus de pension."

On a quelquefois reproché à Mgr de Laval de s'être inféodé aux jésuites dans la conduite de son église, et de n'avoir fait qu'un avec eux. Nous croyons qu'il y a une bonne réponse à ce reproche dans le fait que nous signalons en ce moment. Au lieu de faire comme son grand vicaire et de se fixer chez les jésuites, où il aurait bien pu, lui aussi» payer pension, et où il aurait été encore plus " proche de la paroisse," il loue une petite maison à part, afin d'y garder toute sa liberté, et de ne paraître sous la dépendance ni l'obligé de personne.

M. Torcapel desservait la paroisse de Québec,

(1) " Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec," par Sœur Juchereau.

M. Pèlerin, la communauté des ursulines. Le premier était un grand dévot à la sainte Vierge et un ancien hôte de Permitage de Caen. Le P. Chaumonot, écrivant de Québec au P. Eudes le 14 octobre 1660 :

« J'ai été consolé, disait-il, d'entendre de M- Torcapel la sainte ambition que vous avez de surpasser qui que ce soit à aimer Notre-Dame. M. Torcapel vous dira de botiche le déplaisir que j'ai de ce que tant de personnes reçoivent au saint Sacrement Notre-Seigneur, avec les dons immenses qu'il porte avec lui, sans en témoigner à celle qui nous l'a donné le moindre sentiment de reconnaissance »

Henri de Bernières se prépara, sous la direction de MM. Torcapel et Pèlerin et celle de Mgr de Laval, à recevoir les saints ordres. Il fut admis aux ordres mineurs dans l'église des jésuites, le 2 décembre 1659, 3 our de ^ a Saint- François-Xavier :

« M. l'évêque dit une messe basse sur les sept heures, en laquelle il donna la tonsure à Germain Morin (1) et les quatre (ordres) mineurs au même et à M. de Bernières. La

(1) Germain Morin était fils de Noël Morin et Hélène Desportes, établis près de Jean Bourdon, sur la côte Sainte- Geneviève. Il fit ses études, pensionnaire, au collège des jésuites, sa pension étant payée { comme enfant de chœur, par la fabrique. Il est le premier prêtre canadien né dans le pays, et le premier membre canadien du séminaire de Québec.

cérémonie fut si longue (i) que tout ce que l'on put faire fut de dire la grand'messe. Le sermon fut différé à l'après-dîner, après le Magnificat des vêpres (2). »

Nous ne savons à quelle date M. de Bernières reçut l'ordre du sous-diaconat : il fut ordonné diacre (3) chez les jésuites, le samedi des quatre-temps du carême, 21 février 1660, et prêtre, à la paroisse, quelques semaines plus tard, le 13 mars, veille du dimanche de la Passion. Il attendit cependant pour dire sa première messe à la Saint- Joseph, fête patronale des ursulines. Germain Morin, qui fut ordonné plus tard, ne célébra sa première messe, également, que dix jours après son ordination. On dirait qu'il était d'usage, à cette époque, que les prêtres fissent une retraite de huit à dix jours entre leur ordination et leur première messe.

M. de Bernières célébra solennellement sa première messe à sept heures dans l'église des ursulines, ayant pour prêtre assistant M. de

(1) On peut conclure de ce détail, et de quelques autres qui nous sont fournis çà et là par le "Journal des Jésuites, " que Mgr de Laval était lent et distrait

(2) ajournai des Jésuites, "p. 269.

(3) On a son acte de diaconat, mais on n'a pas ceux du sousdiaconat ni des ordres mineurs. L'acte de diaconat de M, de Bernières nous le donne comme étant de la paroisse de Saint- Jean de Caen, diocèse de Bayeux, et débité ditnissum* (Archives de l'archevêché de Québec, Rég. A,)

Lauson-Charny. « On y alla confesser, dit le P. Lalemant, et il y eut une très grande quantité de communions ... Le P. Chastelain et M. l'évêque avaient dit la messe avant M. de Bernières.» Mgr de Laval accorda aux fidèles une des trois indulgences plénières qu'il avait le pouvoir de donner chaque année.

L'après-midi, il y eut aux ursulines bénédiction solennelle du saint Sacrement, et ce fut M. de Bernières qui présida la cérémonie. Le chant des religieuses fut goûté de tout le inonde. « On en fut fort satisfait, écrit le P. Lalemant, et la chose parut belle et dévote j toute l'église était remplie. »

Il est évident que la vénérable Marie de PIncarnation avait voulu, en cette occasion, témoigner une bienveillance toute maternelle au neveu de son ami et protecteur Bernières"- Louvigny.

Mgr de Laval avait lui-même pour son jeune ami une estime toute particulière. Il prend la peine de mentionner son nom et de faire son éloge dans son rapport au Saint-Siège, en date du mois d'octobre 1660 :

« J'ai amené avec moi, dit-il, et j'ai ordonné ici un jeune prêtre qui appartient à une excellente famille de France. Il a renoncé à une grande fortune pour suivre la pauvreté de

Jésus-Christ et se consacrer en esprit et en vérité à la gloire de Dieu ; son nom est Henri de Bernières. »

Le prélat se fait accompagner par lui dans ses courses pastorales. Ils vont ensemble, vers la fin de janvier 1660, à la côte Beaupré. C'est au cœur de l'hiver ; le froid est excessif (1) ; la terre est couverte de quatre à cinq pieds de neige : ils partent en traîneau avec deux domestiques, Durant et Boquet, et se rendent à Beauport, chez M. Giffard, le seigneur de l'endroit. De Beauport à Sainte-Anne du Petit- Cap, ainsi nommée à cause d'un petit cap qui se trouve à l'ouest de l'endroit où s'élève aujourd'hui l'église Sainte-Anne, il y a des habitations qui se forment depuis plus de vingt ans : le recensement de 1666 mentionnera à Beauport vingt-neuf ménages, avec une population de cent quatre-vingt-cinq âmes ; et à la côte Beaupré proprement dite, quatre-vingtneuf ménages, comprenant cinq cent trentetrois âmes.

A Beauport, il n'y a pas encore d'église, à proprement parler : la messe se dit dans la maison de M. Giffard, ou peut-être dans une chapelle domestique attenante à sa maison, comme celle de Jean Bourdon sur le coteau Sainte-

(1) " Journal des Jésuites," p, 275.

Geneviève. Au Château-Richer, il y a une petite église en pierre ; et à Sainte-Anne, une chapelle en bois, ou plutôt en colombages, qui n'est a qu'encommencée, * sur la terre d'Etienne de Lessart, non pas à l'endroit fixé et béni en 1658 par M. Vignal,suppléant de M. de Queylus, mais sur un terrain voisin que vient d'acquérir Mgr de Laval. Cette humble chapelle est déjà riche en faveurs célestes :

« A sept lieues d'ici, écrit Marie de l'Incarnation, il y a un bourg appelé le Petit-Cap, où il y a une église de Sainte-Anne, dans laquelle Notre-Seigneur fait de grandes merveilles en faveur de cette sainte Mère de la très sainte Vierge. On y voit marcher les paralytiques, les aveugles recevoir la vue, et les malades de quelque maladie que ce soit recouvrer la santé.»

Du reste, toute la côte Beaupré, ainsi que l'île d'Orléans, Sillery, Notre-Dame des Anges, Charlesbourg, la côte Lauson, ou plutôt tout le district de Québec est encore censé faire partie de l'unique paroisse de Québec. C'est à Québec que s'enregistrent les mariages et les sépultures: les baptêmes seuls s'enregistrent aussi à la côte Beaupré (1).

(1) I<e plus ancien registre delà paroisse de Québec date du 24 octobre 1621 ; mais tous les actes ayant 1640 ont été

Mais les jésuites vont plusieurs fois par année desservir les différents groupes d'habitations qui y sont établis ; et M. de Saint-Sauveur a été longtemps le missionnaire ambulant de la côte Beaupré.

Les colons de Beauport et de Beaupré sont particulièrement chers à Mgr de Laval : ils viennent presque tous d'un pays qui lui est bien connu et familier, le Perche, voisin du Thimerais, son pays d'origine (i).

Le prélat donna la confirmation aux enfans de la côte Beaupré le 2 février, au Château- Richer ; puis il rentra à Québec avec M. de Bernières.

Trois mois plus tard, nous retrouvons Henri de Bernières accompagnant son évêque dans une fonction importante. Mgr de Laval préside à l'élection d'une supérieure pour remplacer la Mère Forestier de Saint-Bonaventure,

refaits de mémoire, le registre original ayant brûlé dans l'incendie de 1640.— Une note se lit comme suit : " Il y a depuis- 1621 jusques à 1660, 670 baptisés, dont il y en a 74 morts." — Une autre note, écrite en 1660 : " Il faut remarquer que les baptisés à la côte Beaupré depuis environ deux ans ne sont ici compris. Les baptisés le long: de la côte Beaupré et à l'île d'Orléans sont au registre de l'église du Château-Richer.— Le plus vieux registre original du Canada est celui de Trois- Rivières : il remonte à 1634, l'année de la fondation de la. ville. Les premières pages du registre sont de l'écriture du P. Le Jeune : lui et le P. Buteux furent les premiers missionnaires résidens de l'endroit

(1) L'Avre qui coule au pied du château de Montigny prend sa; source dans les collines du Perche.

qui a fini ses deux triennats, et il est assisté de M. de Lauson-Charny et de M. de Bernières : « Monseigneur nous fit une exhortation sur l'importance de l'action que nous allions faire, écrit la sœur Juchereau ; il nous fit promettre en présence du très saint Sacrement, que nous donnerions nos suffrages à celle que nous jugerions la plus capable de remplir l'emploi de supérieure.» Evidemment Mgr de Laval voulait initier M. de Bernières à tous les détails importans de l'administration.

Et cependant, il lui faisait en même temps apprendre la langue iroquoise, dans le but de l'envoyer en mission chez les sauvages des Cinq-Cantons (i). Lorsqu'il lui avait proposé cette œuvre de zèle, le jeune prêtre avait consenti avec plaisir et il se préparait à remplir sa tâche, lorsque le départ de MM. Torcapel et Pèlerin pour la France, dans l'automne de 1660, vint déranger les plans de Mgr de Laval. M. de Bernières fut nommé le 21 octobre pour remplacer M. Torcapel à la cure de Québec, avec le P. Le Mercier pour vicaire.

Il n'avait pas encore, à proprement parler, le titre de curé de Québec, car la paroisse n'était érigée ni canoniquement, ni civilement ;

(1 ) " lettres de la Mère Marie de l'Incarnation, " t. n, p. 190

mais il en exerçait toutes les fonctions, et sa juridiction s'étendait sur tout le territoire du district de Québec dont nous avons parlé.

Ne soyons pas surpris de voir un jésuite, un ancien supérieur même de la mission du Canada, nommé vicaire du jeune de Bernières.

C'était à défaut de prêtres séculiers ; et d'ailleurs l'union la plus intime existait à cette époque entre le clergé séculier et les religieux de la Nouvelle- France.

Mgr de Laval voulut perpétuer le souvenir de cette union, comme aussi des grands services que les jésuites avaient rendus durant trente ans à la paroisse de Québec, par une pratique touchante qui fut inaugurée le rer janvier 1660, et se continua d'année en année. Trois fois par an, le 1er janvier, fête de la Circoncision et du saint Nom de Jésus, titulaire de l'église des jésuites à Québec, le jour de la fête de saint Ignace, lorsqu'elle tombait un dimanche, et le jour de la Saint-François- Xavier, les vêpres sonnaient comme de coutume à la paroisse, dans l'après-midi, le clergé et les fidèles se mettaient en procession, et l'on se rendait chez les jésuites : il y avait vêpres, sermon et salut, puis l'on revenait processionnellement à l'église paroissiale.

Le Journal des Jésuites nous fait assister à

l'inauguration de ce touchant usage le ier janvier 1660 :

« M. Pévêque, dit-il, n'étant pas pleinement satisfait de ce que M. Torcapel avait fait le dimanche d'auparavant, à la paroisse, en annonçant la fête de la Circoncision, voulut luimême y suppléer le premier jour de Pan, et montant en chaire, il fit un discours d'une demi-heure sur la Circoncision et le saint Nom de Jésus, où, à la fin, ayant apostrophé saint Ignace, il conclut que, pour juste reconnaissance des services que l'espace de trente ans nous avions rendus à la paroisse, les vêpres et le sermon ce jour-là n'auraieut pas lieu à la paroisse, mais que l'on viendrait chez nous les dire tous les ans : ce qui fut commencé cette année de cette manière :

« Le jour de la Circoncision, on sonna les vêpres à la paroisse à l'ordinaire des autres fêtes, et on en sortit processionnellement avant deux heures. M. l'évêque demeura en bas (de l'église), et le curé avec le clergé monta au jubé, où il dit les vêpres en chape ; elles furent fort bien chantées en musique. On lui avait préparé là un siège tapissé, avec un prie-dieu.

« Le sermon se fit ensuite, puis le salut, à l'issue duquel on retourna processionnellement

à la paroisse. Peu de monde accompagna le clergé à la procession. M. le gouverneur assista aux vêpres et au sermon, mais non à la procession. Nous allâmes trois à la porte, pour y recevoir la procession à l'entrée et au sortir.»

Ce qu'ajoute le Journal des Jésuites fait comprendre pourquoi le gouverneur n'assista pas à la procession : il se hâta de se rendre chez lui pour recevoir les visites du jour de l'an :

« M. le gouverneur, dit-il, alla saluer M.

l'évêque à l'issue de la grand'messe avec une douzaine d'habitants, puis avec les mêmes vint chez nous. M. l'évêque y vint le soir après la procession. »

L'église des jésuites où l'on se rendit ainsi en procession le ier janvier 1660 pour l'office des vêpres, n'était évidemment pas celle dont M. de Tracy posa la première pierre en 1666, et qui n'a été démolie qu'en 1807 : c'était une simple chapelle, extérieure, mais de proportions peu considérables, où les jésuites faisaient leurs offices publics : elle était évidemment petite, puisque l'évêque seul y était placé « en bas, » avec les fidèles ; l'officiant et le clergé se mettaient « au jubé, » pour chanter les vêpres.

Mgr de Laval ne se contenta pas d'une

ordonnance verbale pour perpétuer l'usage louable qu'il avait inauguré le ier janvier 1660 : il donna à cette occasion un mandement, dont voici la teneur :

« Après avoir connu, dit-il, et considéré les grands services rendus à Dieu par les Pères de la Compagnie de Jésus en toutes ces contrées, tant au regard de la conversion des sauvages, que de la culture de la colonie française, spécialement par le soin charitable qu'ils ont apporté en l'administration de la paroisse, tant pour le temporel que pour le spirituel, pendant l'espace d'environ trente ans, nous avons jrgé juste et raisonnable qu'il y ait à jamais quelque marque de reconnaissance de la part de la paroisse de Québec envers les dits Pères de la Compagnie de Jésus ; et à cette fin nous avons ordonné que tous les ans, au premier jour de janvier, qu'on célèbre la fête de la Circoncision et du saint Nom de Jésus, qui est le titre et le patron de leur église de Québec aussi bien que de leur Compagnie, on s'assemblerait à la paroisse à l'heure ordinaire des vêpres, d'où le curé avec le clergé et le peuple iront processionnellement à l'église des dits Pères, pour y chanter les vêpres, et après le sermon et le salut on retournerait processionnellement à la dite paroisse ;

« Nous avons de plus ordonné que le même sera fait le 3 décembre, fête de saint François- Xavier, et le 30 juillet jour de la fête de leur glorieux patriarche saint Ignace, lorsqu'elle tomberait un dimanche, et que le peuple en serait averti le dimanche d'auparavant, et exhorté de contribuer le plus qu'il lui serait possible à cette reconnaissance.

« Voulons que la dite ordonnance soit insérée dans les registres de la paroisse, et que copie en soit donnée aux Pères de la Compagnie de Jésus.

« Donné en notre demeure ordinaire de Québec, sous notre sceau et seing et celui de notre secrétaire, le 15 janvier 1660. (signé) François, év. de Pétrée. »

Cette ordonnance de Mgr de Laval fut maintenue et exécutée tant que vécut le vénéré prélat, et même assez longtemps après sa mort ; mais elle ne put résister aux* troubles qui affligèrent l'église de Québec à l'occasion des difficultés entre le chapitre et le séminaire, et elle tomba en désuétude du temps de Mgr Dosquet.

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