XKS PRÉDÉCESSEURS DE HENRI DE BERNIERES X LA DESSERTE DE QUÉBEC
Juridiction de l'archevêque de Rouen. — Les Jésuites et M, de Queylus,— Le P, Ragueneau.— Le P. Lalemant — Le P. Poncet,
Ce sont les jésuites qui exerçaient les fonctions curiales à Québec et desservaient toutes les missions de la Nouvelle-France, à part Montréal, où les sulpiciens étaient établis depuis deux ans (1657). Bien qu'ils eussent reçu du saint-siège tous les pouvoirs nécessaires, ils s'étaient attachés depuis plusieurs années à l'archevêque de Rouen et reconnaissaient sa juridiction : « Nous ne comprenons pas, écrivait leur général le 18 janvier 1648, pourquoi les Pères du Canada, ayant déjà du pape Innocent X la faculté d'administrer tous les sacrements . . . , ont eu recours à l'archevêque de Rouen pour en recevoir la juridiction . . . Les raisons sur lesquelles l'archevêque prétend appuyer sa juridiction au Canada, sont regardées à Rome comme n'ayant aucune valeur. »(i)
(1) "Les Jésuites et* la Nouvelle-France, " par le P. de Rochemonteix, t. II, p. 207.
L'archevêque de Rouen a été proclamé solennellement par les jésuites l'ordinaire de la Nouvelle-France, dans l'église paroissiale de Québec, le vendredi 15 août 1653, î our de ^ a fête de l'Assomption, qui était alors d'obligation au Canada, comme dans tout le royaume ( 1). Mais le supérieur de la mission du Canada est déjà son grand vicaire depuis l'année 1649.
Lorsque M. de Queylus, envoyé au Canada par M. Olier avec deux ou trois autres sulpiciens, arrive à Québec en 1657, ayant luimême des lettres de grand vicaire de l'archevêque de Rouen, le P. de Quen s'efface devant lui et le laisse gouverner seul l'église du Canada.
« Par amour de la paix, écrit le P. de Rochemonteix, le P. de Quen préfère se retirer, sans calculer les conséquences de sa déférente bonté> ou plutôt de sa faiblesse (2). »
M. de Queylus s'installe curé de Québec et en exerce les fonctions durant une année.
Les jésuites se confinent dans leur couvent ; et ils constatent avec satisfaction que le courant populaire est toujours de leur côté : « Nous sommes aimés à Québec de la plupart des citoyens, écrit le P. Ragueneau : on l'a bien
(1) "Journal des Jésuites, " p. 185.
(2) " I^es Jésuites et la Nouvelle-France, t, II. p. 215.
vu cet hiver, alors que M. de Queylus, aidé de deux autres prêtres séculiers, dirigeait la paroisse : très peu de pénitents, ordinairement pas plus que trois ou quatre, s'adressaient à eux, tandis qu'on se portait en foule à notre confessionnal (i). >
Mille difficultés surgissent entre les jésuites et M. de Queylus ; le Vieux récit des ursulines dit à ce sujet : " M. de Queylus ne fut qu'environ un an à Québec, mais pendant ce temps il donna de l'exercice à nos Pères jésuites, pour lesquels il ne paraissait pas avoir bonne volonté (2). "
Il faut qu'au printemps de 1658 l'archevêque de Rouen rende une ordonnance pour « terminer les différends entre les grands vicaires du Canada. » M. de Queylus monte alors à Montréal pour y exercer seul les fonctions de grand vicaire, laissant le supérieur des jésuites remplir les mêmes fonctions à Québec.
A part une couple de prêtres séculiers, les jésuites restent seuls à Québec, comme ils l'ont toujours été depuis 1632. Eux seuls ont la conduite des âmes ; « ils dirigent la conscience des gouverneurs, des magistrats, de tous les habitants (3).» Le supérieur de la mission
(1) " I^s Jésuites et la Nouvelle-France, " t II, p. 180.
(2) "Les Ursulines de Québec," t. I, p. 227,
(3) " I,es Jésuites et la Nouvelle-France," t. II, p. 182
du Canada se rend bien compte de la situation r il écrit quelques jours après le départ de M. de Queylus : « S'il y avait ici des prêtres séculiers, cela accommoderait un certain nombre de personnes.»
On se plaint, en effet, qu'il y a des consciences gênées. La Mère de l'Incarnation écrit à son fils qui en a entendu parler en France :
« Ceux qui disent que les jésuites gênent les consciences en ce pays, se trompent, je vous assure ...» Mais elle ajoute aussitôt, avec son grand bon sens : « Il pourrait arriver néanmoins de certains cas où l'on aurait besoin de recourir à d'autres ; et c'est pour cela en partie que l'on souhaite ici un évêque. Dieu nous le donne saint par sa miséricorde ! »
Non seulement les jésuites sont à Québec les seuls guides des consciences, mais grâce à leurs lumières et à leur expérience, ils exercent une influence considérable dans l'administration des affaires de la colonif : le supérieur est de droit membre du Conseil de la Nouvelle-France.
•Un religieux de la Compagnie de Jésus fait à ce sujet les réflexions suivantes :
«Nous l'avouerons bien volontiers, il eût été préférable que le supérieur de la mission du Canada ne siégeât pas au Conseil Souve-
rain (i) ; cette haute fonction, sans être incom. patible avec le ministère sacerdotal, pouvait en certains cas être préjudiciable au bien spirituel de la colonie. Le Conseil était saisi de toutes les questions de l'ordre administratif religieux, militaire, judiciaire et temporel. Le prêtre était donc appelé à émettre son avis sur toutes ces questions. Etant donné son influence sur le gouverneur et sur les autres conseillers, n'y avait-il pas là un inconvénient et un danger (2) ? »
L'auteur, après ces réflexions générales^ prend à partie l'un des supérieurs les plus distingués et les plus méritants de la mission du Canada, le vénérable P. Ragueneau :
« Il avait, dit-il, cette faiblesse. .. dé vouloir se mêler des choses politiques, de l'administration civile et des intérêts matériels des colons, plus qu'il ne convenait à un religieux. De là beaucoup de plaintes, dont ses frères eurent à souffrir. » Puis il ajoute : « Il mécontenta les missionnaires, en s'immisçant trop dans les affaires civiles et administratives de la colonie . . . , il déplut à un assez grand nom-
(1) Il veut dire, sans doute, l'ancien Conseil, établi en 1648, qui précéda le Conseil Souverain. Celui-ci, en effet, ne fut établi qu'en 1663, et jamais le supérieur des Jésuites n'en fit partie.
(2) " I*es Jésuites et la Nouvelle-France, " t. II, p. 183.
bre de colons. . . Il se laissa entraîner par un amour excessif du bien public, par le désir d'assurer à l'Eglise la première place dans l'administration coloniale ; il n'en fit pas moins fausse route (i). »
En faut-il davantage pour expliquer certains passages peu favorables aux jésuites, que l'on rencontre dans les documents officiels) comme, par exemple, celui-ci dans les instructions du roi à Talon :
« I^es jésuites, dont la piété et le zèle ont beaucoup contribué à attirer dans ce pays les peuples qui y sont à présent, y ont pris une autorité qui passe au delà des bornes de leur véritable profession, qui ne doit regarder que les consciences (2) ; » et cet autre passage, où Talon lui-même les accuse «d'étendre leur conduite jusque sur le temporel, empiétant même sur la police extérieure qui regarde le seul magistrat »
M. d'Argenson, gouverneur du Canada lors de l'arrivée de Mgr de Laval, était un homme trop religieux, la Mère de l'Incarnation parle de ses vertus en termes trop favorables, et luimême, dans sa correspondance, parle trop avantageusement des jésuites, pour qu'il soit
(1) " I<es Jésuites et la Nouvelle-France," t II, pp 184, 198.
(2) " Documents relatifs à la Nouvelle-France," t I, p. 176
permis de l'appeler « leur ennemi (i).» Le gouverneur avait évidemment en vue les écarts et la « fausse route » du P. Ragueneau, lorsqu'il écrivait de Québec en 1660 : « Il serait bien à souhaiter que tous ceux de la maison du P.
Lalemant (2) suivissent ses sentiments ; ils ne se mêleraient pas de censurer plusieurs choses comme ils font, et laisseraient le gouvernement des affaires à ceux que Dieu a ordonnés pour cela.»
Mgr de Laval connaissait évidemment d'une manière parfaite l'état des esprits au Canada, lorsqu'il insista auprès du général des jésuites pour y emmener le P. Lalemant, qui venait d'être nommé au poste important de recteur du collège de La Flèche : « Il le demanda, dit Latour, comme un homme qui lui était nécessaire.» Nous ne pouvons douter qu'il fut content lorsque, trois ans plus tard, il vit repasser en France le P. Ragueneau.
Entre tous les jésuites qui exercèrent avec tant de dévouement et de mérite les fonctions curiales à Québec avant M. de Bernières, il convient de mentionner le bon Père Poncet.
(1) " I,es Jésuites et la Nouvelle-France," t II, p. 305.
(2) M. d'Argenson avait la plus profonde estime pour le P. Jérôme Lalemant : "C'est une personne d'un si grand mérite, disait-il, et d'un sens si achevé, que je pense qu'on ne peut rien y ajouter." " Manuscrits de la Nouvelle-France," 2e série, 1. 1, p. 295.
C'est sous son administration que fut définitivement ouverte au culte la « grande église en pierre, » qui devait servir de cathédrale à Mgr de Laval, et d'église paroissiale à M. de Bernières. C'est lui qui y célébra la première messe le 24 décembre 1650, après en avoir fait la bénédiction ; c'est lui qui, le 14 février 1657, réunit dans sa chambre les douze premiers congréganistes de Québec ; c'est lui qui établit à la paroisse les confréries du saint Rosaire et du saint Scapulaire. C'est lui également qui, quelques années auparavant, avait baptisé à Montréal le premier sauvage qui se fit chrétien dans cette ville.
« Il était aimé de tout le monde,» dit la Relation de 1653 ; et elle en donne de suite un exemple frappant. Un jour qu'il est allé au Cap- Rouge, avec un habitant de Québec, nommé Franchetôt, pour travailler à sauver la récolte d'une pauvre veuve, lui et son compagnon sont pris par les Iroquois et emmenés prisonniers. A cette nouvelle, trente à quarante Français se mettent à la poursuite de ces sauvages et se rendent jusqu'aux Trois-Rivières, n'épargnant ni peines ni fatigues, dans l'espoir de sauver le bon Père et de l'arracher, ainsi que son compagnon, à la fureur de ses ennemis. Ils ne reviennent à Québec qu'après s'être
assurés que tout est inutile, et que les deux prisonniers sont probablement déjà rendus au pays des Iroquois.
Franchetôt fut martyrisé par ces barbares ; le P. Poncet eut lui-même à endurer d'horribles souffrances, mais il réussit à sauver sa vie. Il revint à Québec, non sans avoir perdu plusieurs objets auxquels il était très attaché, entre autres de pieuses reliques qu'il portait sur sa poitrine depuis qu'il avait quitté la France. Sa pauvre soutane était restée chez les Hollandais d'Albany : ils la vendirent à une Iroquoise malade, qui «avait rêvé qu'il lui fallait une robe noire » pour être guérie. « Cette femme, dit la Relation, attribuait sa guérison à cette soutane, l'avait conservée toute sa vie comme une précieuse relique, et c'est entre ses mains que nous l'avons reconnue. »
Le P. Poncet repassa en France en 1657, et eut le bonheur de revoir sa mère, qui s'était faite carmélite ; sa grand'mère était entrée elle-même auparavant dans l'ordre du Carmel : il appartenait à une famille de saints.
Il était destiné à mourir dans le nouveau monde ; ses supérieurs l'envoyèrent à la Martinique : et c'est là que la vénérable Mère de l'Incarnation lui adressait un jour la belle lettre suivante, qui nous fait aimer et appré-
cier ce saint religieux, et nous donne en même temps un avant-goût des travaux de son successeur à Québec, des bons Pères de la Compagnie de Jésus, et du pieux prélat qui dirigeait cette église naissante :
« Mon très honoré Père, nous avons été consolées autant qu'on peut l'être, d'apprendre que vous êtes encore en ce monde, et que notre bon Jésus vous a conservé dans les fatigues d'un si long et si pénible voyage. Je suis sûre que les croix ne vous y ont pas manqué ; je m'en console, car je sais que vous les aimez.
« Mais, mon cher Père, ne nous verronsnous point encore quelque jour pour nous entretenir de nos aventures ? Notre divin Maître le fera quand il lui plaira ; et si c'est sa plus grande gloire, il vous fera revoir cette église qui vous a tant coûté. Tout y est à présent magnifique, et c'est une bénédiction de Dieu de voir l'union qui est entre Mgr notre évêque et nos révérends Pères. Il semble qu'eux et MM. du séminaire ne soient qu'un.
« M. de Tracy, qui m'a déclaré ses sentiments, en est ravi, comme aussi de la majesté de l'église et des grandes actions de piété de ceux qui la servent. Vos Pères y éclatent à l'ordinaire, et en font l'un des plus grands ornements.
« Vous verriez vos petits enfants, qui commençaient de votre temps à connaître les lettres, porter aujourd'hui la soutane et étudier en théologie.
« Votre collège est florissant, et notre séminaire (pensionnat de filles) qui n'est qn'un grain de sable en comparaison, fournit d'excellents sujets. Vous avez vu de petites filles canadiennes-françaises à qui nous avons depuis donné l'habit, et d'autres â qui nous sommes sur le point de le donner, toutes destinées pour le chœur.
« Vous pleureriez de joie de voir de si heureux progrès, et un moment de votre réflexion sur l'état où les choses ont été et sur celui où elles sont, vous ferait oublier tous vos travaux passés. Vous nous avez vues trois religieuses, qui ont eu l'honneur de faire le voyage en votre compagnie; aujourd'hui (1667) nous sommes vingt et nous en demandons encore en France.
Le R. P. Lalemant est toujours notre bon et infatigable Père. »