PREMIER SUPÉRIEUR
Paroles de Kalm, de I^atour et de Marie de l'Incarnation sur le tremblement de terre de 1663. — I«es premiers prêtres du Séminaire de Québec. — I*e terrain de l'église, abandonné au Séminaire, puis rendu à la Fabrique.
On travaillait encore au presbytère de Québec, dans l'hiver de 1663, lorsqu'éclata le fameux tremblement de terre qui répandit la terreur d'un bout à l'autre du pays, et fait époque dans les annales canadiennes. Les récits des contemporains sont tous d'accord sur son intensité prodigieuse, l'étendue et la durée de son action. Commencé dans les premiers jours de février, il se fit sentir plusieurs mois. On en parlait encore au bout de deux générations ; et c'est sans doute d'après ce qu'il avait entendu raconter au Canada, que le savant naturaliste Kalm, qui visita la Nouvelle-France plus de trois quarts de siècle
après l'événement, écrivait :
« Au commencement de février 1663, un grand tremblement de terre s'est fait sentir à Québec et par tout le Canada ; il reste encore quelques vestiges de ses ravages.*) Et il ajoutait : « Aucune personne n'a perdu la vie durant cette convulsion de la nature. »
« La merveille, écrit de son côté M. de Latour, fut que dans un si étrange bouleversement, qui dura plus de six mois, personne ne périt, personne ne fut blessé. Dieu voulait sans doute convertir le pécheur, et non pas le perdre. Aussi vit-on partout de grandes conversions, même parmi les sauvages. »
L'auteur fait ici allusion aux désordres propagés dans la colonie par la vente des boissons enivrantes aux sauvages. Ce commerce avait été prohibé par l'autorité civile, dès le commencement du pays, sous des peines très sévères ; mais on s'était relâché à punir les infractions à la loi (1). Les désordres avaient pris une telle proportion que l'évêque s'était vu forcé de fulminer l'excommunication contre ceux qui en étaient la cause. Malheureusement les efforts généreux de son zèle venaient se briser contre l'avarice et la cupidité des marchands ; et il s'était décidé à aller en France pour se plaindre à la cour et demander au roi
(1) "Jugements du Conseil Souverain," t- i, p. 8.
quelques mesures efficaces pour arrêter le fléau.
« Le zèle de la gloire de Dieu, écrivait Marie de l'Incarnation, l'a obligé d'excommunier ceux qui exerceraient le trafic des boissons. Ce coup de foudre ne les a pas étonnés. Us n'en ont pas tenu compte, disant que l'Eglise n'a point de pouvoir sur les affaires de cette nature. •
« Les choses étant à cette extrémité, il s'embarque pour passer en France, afin de chercher les moyens de remédier à ces désordres ... Il a pensé mourir de douleur à ce sujet, et on le voit sécher sur pied. »
Le tremblement de terre fut considéré par tous les habitants du Canada comme un avertissement du ciel, ou plutôt comme la voix de Dieu venant appuyer la parole du saint apôtre de la Nouvelle-France. Cette voix fut entendue et écoutée ; toutes les chroniques de l'époque s'accordent à proclamer l'heureux changement produit dans les âmes :
« On ne saurait croire, dit Marie de l'Incarnation, le grand nombre de conversions que Dieu a opérées . . . Au même temps qu'il a ébranlé les montagnes et les rochers de marbre de ces contrées, on eût dit qu'il prenait plaisir à ébranler les consciences ; les jours de carnaval ont été changés en des jours de pénitence
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et de tristesse ; les prières publiques, les processions, les pèlerinages ont été continuels ; les jeûnes au pain et à Peau fort fréquents ; les confessions générales plus sincères qu'elles ne l'avaient été dans l'extrémité des maladies.
« Un seul ecclésiastique, qui gouverne la paroisse de Château-Richer, nous a assuré qu'il a fait faire lui seul plus de huit cents confessions générales. Je vous laisse à penser ce qu'ont pu faire les Révérends Pères, qui jour et nuit étaient dans les confessionnaux. Je ne crois pas que dans tout le pays il y ait un habitant qui n'ait fait une confession générale. »
Le curé de Québec, M. de Bernières, et son assistant, M. Dudouyt, eurent leur grande part de besogne dans cette circonstance : comme leur confrère M. Morel, du Château-Richer, ils surent mettre à profit le mouvement salutaire qui entraînait les fidèles vers l'église et le confessionnal :
a Les églises ne désemplissaient pas, dit Latour, et on ne pouvait modérer la ferveur générale ; surtout, pendant longtemps il ne fut plus question de cet odieux trafic des boissons enivrantes qui avaient été la première source du. mal, et auquel, d'une voix unanime, tous les Sauvages chrétiens l'attribuaient. »
En arrivant à Québec, vers la mi-septembre
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1663, ^g r de Laval apprit avec une profonde douleur les calamités qui étaient venues fondre sur son peuple ; mais il bénit en même temps la divine Providence qui avait tiré le bien du mal, et opéré de si heureux changements dans les dispositions de ses diocésains par rapport à la traite de l'eau-de-vie.
Le prélat, de son côté, apportait à M. de Bernières une excellente nouvelle : il avait profité de son séjour à Paris pour fonder un séminaire à Québec. Pendant que son ami préparait la demeure matérielle qui devait être comme le berceau de cette grande institution, le prélat créait ^institution elle-même, et la faisait reconnaître par le roi. Son mandement pour l'établissement du séminaire de Québec est du 26 mars 1663 ; les lettres royales, du mois d'avril suivant.
Mgr de Laval amenait avec lui deux prêtres, Louis Ango de Maizerets et Hugues Pommier, et trois séminaristes (1). Ces séminaristes français ne restèrent pas longtemps au pays ; mais ils furent, avec deux canadiens, Germain Morin et Louis Jolliet (2), les premiers élèves du grand séminaire de Québec.
(1) MM. Foreat et I^e Chevalier, et un autre dont le nom n'est pas connu. (Journal des Jésuites, p. 322).
(2) Louis Jolliet reçut la. tonsure et les ordres mineurs dans la chapelle de la Congrégation, au collège des Jésuites, le 10
Ango de Maizerets,natif de Rouen,et Hugues Pommier, originaire de la Bourgogne, tous deux de la société des Bons-Amis, ainsi que les quatre prêtres que Mgr de Laval avait déjà avec lui, Charles de Lauson-Charny (i), Henri de Bernières, Thomas Morel et Jean Dudouyt (a), voilà les six directeurs du séminaire dont parle le prélat dans son rapport au saintsiège de 1664 :
« J'ai établi dans cette Eglise un séminaire pour que les jeunes Canadiens qui aspirent au sacerdoce puissent s'y former à la discipline ecclésiastique ; et j'en ai confié la direction à six prêtres, qui remplissent leur tâche avec zèle et efficacité. Je ne doute pas que ce séminaire produira beaucoup de bons fruits, avec la grâce de Dieu. Je suis venu à bout de lui procurer quelques rentes, pour lui faire un revenu, auquel j'ai ajouté les dîmes du pays, après avoir annexé toutes les paroisses au semi-
août 1662, avant- veille du départ de Mgr de Laval pour la France- Il était encore ecclésiastique le 2 juillet 1666, et soutint ce jour-là, avec Pierre de Fran cheville, une thèse de philosophie ; mais il quitta la soutane peu de temps après. C'est lui qui, avec le P. Marquette, découvrit, en 1673, le Mississipi.
(1) On a vu que M. de Lauson-Charny sortit de chez les Jésuites le 17 sept. 1664 pour aller demeurer au presbytère, ou plutôt au nouveau séminaire.
(2) *' Dp Bernières, Ango de Maizerets et Dudouyt, prêtres français, d'un esprit bien fait, d'une vertu reconnue et d'un parfait détachement... " (Documents de Paris. Eglise du Canada, t 1, p. 29, Mémoire pour le Canada. )
naire. Le roi a confirmé de son autorité ce que j'ai fait, et tous les papiers ont été enregistrés au Conseil Souverain de ce pays.t
Il ajoutait : «J'ai fixé ma résidence dans mon séminaire, et j'ai avec moi huit prêtres, que j'emploie, selon mon jugement, et suivant les besoins, aux missions, ou à d'autres fonctions ecclésiastiques. »
Les deux prêtres additionnels que le prélat mentionne ici sont sans doute M. de Saint- Sauveur, ancien curé de Thury en Normandie, qui était au Canada depuis 1634 et desservait la petite église de la côte Sainte-Geneviève, et M. Le Bey, chapelain de l'Hôtel-Dieu. M. de Saint-Sauveur était l'hôte et le commensal de son ami Jean Bourdon, et recevait de la fabrique, pour ses services, une pension annuelle de cinquante livres (1).
Le fondateur du séminaire, Mgr de Laval, les six directeurs que nous avons nommés, ainsi que les séminaristes, tous habitaient la « maison presbytérale » que venait de construire M. de Bernières. Celui-ci fut nommé supérieur du séminaire : lui et M. de Maizerets ont exercé cette charge à tour de rôle plus d'un demi-siècle.
Le séminaire était donc établi et installé.
(1) Archives paroissiales de N.-D. de Québec,
Mais la situation était précaire : on n'était pas bâti chez soi, et si l'on avait besoin de s'agrandir, on n'avait aucun terrain pour y asseoir de nouvelles constructions.
M. de Bernières, qui faisait les fonctions curiales à Québec, convoqua une assemblée des marguilliers anciens et nouveaux de la paroisse. Elle eut lieu à la sacristie le dimanche 30 décembre 1663, en présence de Mgr de Laval. Les marguilliers qui y assistaient étaient Jean Bourdon, natif de Rouen, et citoyen de Québec depuis 1634, Denis-Joseph Ruette d'Auteuil, Juchereau de la Ferté, gendre de Robert Giffard, seigneur de Beaùport, Huboust des Longchamps, originaire de Menil-Durand, en Normandie,et marié à une anglaise, Mathieu Damours Deschauffours, Jean Gloria, Jean Madry,et Delestre le Vallon,d'origine flamande.
Le séminaire, représenté par MM. de Bernières, Ango de Maizerets et Dudouyt, demanda à la fabrique la permission «de bâtir sur l'emplacement du presbytère tous et tels logements qu'il jugerait nécessaire pour son établissement ; » et à raison des grandes dépenses qu'il serait obligé de faire, il voulait demeurer libre « de se retenir le dit emplacement avec tous les bâtiments et augmentations, en faisant bâtir un autre presbytère en lieu commode
pour desservir la dite église, valant la somme de six mille livres, si dans la suite des temps l'on avait besoin d'un presbytère séparé du dit séminaire (i).»
Tout fut accordé par la fabrique, et ratifié, séance tenante, par Mgr de Laval.
C'était une affaire d'or pour le séminaire :
elle n'était pas si brillante pour la paroisse, qui n'avait plus un seul pouce de terrain dans le voisinage immédiat de l'église. Les inconvénients restaient dans l'ombre tant que la paroisse était administrée par le séminaire, et que l'union de la cure au séminaire était fortement soutenue par l'évêque. Mais du moment que cette union était menacée, la situation était embarrassante, le séminaire prétendant qu'on lui avait a cédé le terrain sur lequel était bâti le presbytère, composé du logement du curé, du lieu pour les petites écoles, et autres logements servant à l'usage de la sacristie de l'église, cours et jardins et lieux appelés aujourd'hui cimetière de la Sainte- Famille et de Sainte-Anne.»
Il est vrai que le séminaire s'était engagé à bâtir un autre presbytère « en lieu commode, » et valant au moins six mille livres, dans le cas
(i) Archives de l'archevêché de Québec, Documents de Paris, Eglise du Canada.
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où « l'on aurait besoin d'un presbytère séparé du séminaire. » Mais où trouver ce lieu commode? N'avait-on pas déjà construit le presbytère dans le vrai « lieu commode » pour l'église ?
Quelques années plus tard (1675), Frontenac ayant eu occasion de citer les marguilliers de Québec devant le Conseil Souverain, critiqua sévèrement la faiblesse de leurs devanciers, qui avaient consenti à toutes les demandes du séminaire. Ils avaient laissé enclore c un petit cimetière qui était à côté de l'église, dont on avait fait un jardin après avoir exhumé les corps. » Ils avaient abandonné le terrain que Couillard et sa femme avaient donné à la fabrique « pour faire les processions autour de l'église. » Le séminaire avait également enclos ce terrain, en laissant dans la clôture « deux grandes portes pour faire les processions. »
Mais, disait Frontenac, ces portes ne s'ouvrent « que pour le charroi du bois de chauffage »
du séminaire ; et il ne serait pas décent d'y passer en procession : de fait les processions ne s'y font plus (1).
Les paroissiens de Québec n'avaient pas été convoqués à l'assemblée du 30 décembre 1663 : les marguilliers seuls y avaient pris part. Mgr
(1) "Jugements du Conseil Souverain, " t. I, pp. 908, 910.
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-de Saint- Vallier ne voulut jamais reconnaître la validité de cette assemblée ni des résolutions <jui y avaient été prises. Tout fut annulé dans une assemblée générale tenue le 22 avril 1703 dans le palais de l'intendant, convoquée et tenue « par permission de Mgr de Callières, gouverneur de la Nouvelle-France ; • et le séminaire, « pour le bien de la paix », renonça à toutes ses prétentions sur le terrain de l'église.
M. de Callières mourut le 26 mai suivant, et c'est son successeur, M. de Vaudreuil, avec l'intendant Beauharnois, qui ratifia le 8 juin la résolution de l'assemblée.
Mgr de Saint- Vallier était alors absent en Europe. Le vieil évêque, Mgr de Laval, vivait encore ; mais il était « retenu à sa chambre », au séminaire, par les infirmités et la maladie. Les messieurs du séminaire, qui ne faisaient rien sans lui, exprimèrent le désir « qu'il honorât de sa signature le présent acte, » comme il avait fait pour celui de l'assemblée du 30 décembre 1663. On le lui porta à sa chambre, et il signa le premier, et de bon cœur (1).
Cet acte avait été préparé et rédigé par le notaire royal Louis Chamballon, originaire de
(1) Acte de l'assemblée générale des paroissiens de Québec, tenue au palais de l'intendant le 22 avril 1703. (Documents de Paris, Eglise du Canada, t. II, p. 183).
Mirebeau, dans le Poitou, homme idont la piété, dit le vieux Récit des Ursulines, faisait l'édification de toute la ville de Québec. »
Le séminaire avait joui durant près de quarante ans du terrain de l'église et des bâtiments qui y étaient construits.