CHAPITRE XIII
l'éguse paroissiale de m. de bernières. —
SON HISTOIRE {suite)
Dons offerts à l'église paroissiale — On termine l'intérieur. — Consécration de cette église en 1666. — Nouveau clocher. — L'église allongée en 1689 et 1697, puis refaite à neuf en
L'église paroissiale de Québec était bien pourvue d'ornements et de tous les objets nécessaires au culte. Mais que de peine on s'était donnée pour se les procurer ! que d'appels à la générosité des citoyens de Québec et des amis du Canada en France ! On a la liste de tous les principaux dons qui furent faits à l'église, de 1632 à 1658. Ce cahier, tenu avec soin par les supérieurs de la Mission,mériterait d'être gravé en lettres d'or ad perpétuant rei memoriam. Le titre seul du document est une invitation à la reconnaissance : « Catalogue des Bienfaiteurs de Notre-Dame de Recouvrance de Kebec, pour qui il faut prier de les recommander aux prières du peuple.* Mentionnons quelques noms et quelques offrandes.
Avant tout, il est juste de dire que le premier don offert à l'Eglise canadienne lui vint de la France entière,représentée aux Etats-Généraux qui se tinrent à Paris dans l'automne de 1614 :
« Je fus trouver aux Estats, écrit Champlain, Nosseigneurs les Cardinaux et Evesques. . .
pour les supplier et les esmouvoir à donner, et faire donner à autres, qui pourraient y estre émulés par leur exemple, quelques aumosnes et gratifications. . . Les aumosnes qu'on amassa pour fournir aux frais de ce voyage (des récollets), se montèrent à près de quinze cents livres, qui furent mis entre mes mains, et furent dès lors employés en la despence et achapt des choses nécessaires, tant pour la nourriture des Pères qui feraient le voyage en la nouvelle France, qu'habits, linges, et ornemens qui leur estaient de besoing, pour faire et dire le service divin (1).»
Parmi les différents bienfaiteurs de l'église paroissiale de Québec figurent les gouverneurs Champlain, Montmagny et Lauson. Champlain « laissa par testament quelques meubles, dont la vente a fait la somme d'environ neuf cents livres. De cette somme on a eu le soleil et calice vermeil doré, avec les burettes et le
(1) " CEuvres de Champlain, " p. 494.
bassinet (i). » Montmagny, outre « le vase de cuivre ciselé qui sert pour Peau baptismale, » et beaucoup d'autres offrandes, « donna vingtcinq escus, qui ont été employés au tabernacle doré qui est à présent (1645) sur le grand autel, apporté en l'an 1644. » M. de Lauson, écrit le P. Lalemant, « nous a fait tomber entre les mains, en diverses rencontres, plus de trois cents livres. »
Bon nombre de tableaux et d'images ornaient le chœur de Notre-Dame de Recouvrance ; ils avaient été donnés par M. Castillon, l'un des cent Associés, et MM. Duplessis-Bochard et de L'Isle, qui furent tous deux gouverneurs des Trois-Rivières.
Les familles Giffard, Le Gardeur de Tilly et de Repentigny (2), Godefroy, Couillard, Bourdon, Jolliet, Juchereau, Noël Morin, Sevestre, Mme de la Peltrie, Mme de Monceaux, Melle Mance contribuèrent à maintes reprises à l'achat des ornements et autres objets nécessaires pour le culte.
( 1 ) Par son testament, du 1 7 novembre 1635, Champlain avait légué aux jésuites, pour l'église du Canada,' outre ces meubles, une somme de quatre mille livres à prendre sur ses immeubles. I<es parents intentèrent un procès aux légataires ; le prévôt de Paris confirma le testament ; mais ce jugement fut cassé en appel. " V Abeille, " vol. vu, n° 18.
(2) I«a famille Le Gardeur fut anoblie en 1510, et les lettres de noblesse enregistrées à la Cour des Aydes en Normandie en 1556, puis au Conseil Souverain le 23 juillet 1667.
Le 26 avril 1657, Marie Favery, veuve de Pierre Le Gardeur de Repentigny et mère de Jean-Baptiste Le Gardeur de Repentigny, le premier maire de Québec(i),donne à lafabrique de Québec des ornements pour la valeur de trois cents livres, « pour fonder une grand'messeavec premières et deuxièmes vêpres et sermon ; » le don est accepté par le P.
Poncet, curé, et les marguiliiers Guillaume Couillard, Jean Juchereau de Maure, Jacques Loyer de Latour, substitut de Jacques Maheu, et Henri Roquet, substitut de Martin Grouvel (2).
Du couvent de la Visitation de Paris arrivent à Québec en différents temps de magnifiques chasubles, des dalmatiques, « six beaux vases de faïence figurée, avec leurs bouquets," et plusieurs surplis.
Jean Bourdon et Martin Grouvel, arrivés en Canada dès 1634, font à eux deux presque tous les frais de l'ornementation de la chapelle Saint- Joseph ; le premier a son banc dans cette chapelle. Martin Grouvel est établi « au lieu dict La Grande-Rivière.» C'est un navigateur : lui et M. Godefroy ont chacun une barque, et voyagent entre les Trois-Rivières et Tadoussac
(1) "Jugements du Conseil Souverain, " i, 15.
(2) Vieux papiers de la fabrique, aux archives de l'arche- -vêché de Québec.
« pour faire fortune par la voie de la navigation et du commerce (x).» La maison de Martin Grouvel à la Grande-Rivière a servi d'église pendant quelque temps dans les commencements de la colonisation du pays. En 1655, « il fait don de sa terre » à l'église paroissiale de Québec ; « mais les seigneurs, n'ayant point voulu laisser cela en main-morte, obligèrent la paroisse de s'en deffaire, et elle fut vendue sept cents livres à Charles Cadieu dit Courville.»
A ce don généreux fait à l'église paroissiale de Québec, Martin Grouvel ajoute encore, l'année suivante, « un devant d'autel, deux pavillons de droguet blanc à fleurs rouges, quatre chasubles (deux blanches, une rouge et une noire), un voile rouge et un blanc, deux bourses, deux Agnus Dei, un petit tableau, deux encensoirs, une navette de cuivre, trois corporaux, deux voiles de reseau, un petit bénitier de cuivre, deux bréviaires, une nappe d'autel, une aube et un amict (2).»
Il y eut même des offrandes royales. On connaît le riche ornement de drap d'or qui fut offert (17 13) par Louis XIV à Mgr de Saint- Vallier, dans son dernier voyage. Il y avait
(1) " Journal des Jésuites, " pp. 137, 141.
(2) " Catalogue des Bienfaiteurs."
un autre ornement, de damas blanc, avec broderies, estimé à huit cents livres, dont on sait moins la provenance : c'est la fabrique Saint- Josse, de Paris, qui l'avait donné au chapitre de Québec, avec une cloche valant cinq cents livres, en acquit d'une dette qu'elle avait contractée elle-même vis-à-vis de l'abbaye de l'Es* trées.
La vénérable Mère de l'Incarnation avait un talent exquis pour la confection des ornements d'église et la parure des autels, pour la peinture, la dorure, etc ; et bien souvent elle mit ce talent au service de l'église paroissiale de Québec. Ses dignes filles, héritières de ses vertus, ont hérité également de son goût et de son zèle pour l'ornementation des édifices religieux ; et l'église de Québec fut souvent l'objet de leur générosité.
En 1748, le chapitre de la cathédrale crut devoir leur en exprimer sa reconnaissance ; et l'un des chanoines, M. de Tonnancour, fut député auprès d'elles pour leur présenter la résolution de la Compagnie à ce sujet. Voici la teneur de cet acte du chapitre :
v Le sieur de Tonnancour, syndic du Chapitre, a représenté à la Compagnie que les Révérendes Mères Religieuses Ursulines de cette ville, outre ce qu'elles ont donné d'au-
mônes pour la bâtisse de l'Eglise Cathédrale, ayant contribué par leurs travaux de peinture et de dorure à l'ornement du chœur et de la chaire, sans en avoir voulu rien prendre, et s'étant expliquées qu'elles donnaient volontiers ces travaux en considération de Mgr l'Evêque et des messieurs du Chapitre, il était convenable que la Compagnie leur députât quelqu'un de ses membres pour leur en envoyer sa reconnaissance ; la Compagnie toute d'une voix a déclaré être très reconnaissante de tous leurs bons offices, et a nommé le sieur Syndic pour aller de sa part faire de très humbles remerciements à la Mère Supérieure et à la Communauté....»
Malgré l'autorité de la parole de Mgr de Laval, il ne faudroît pas prendre trop à la lettre ce que dit le prélat, dans son rapport de 1664, de V ampleur et de la magnificence de sa cathédrale (1). Ces mots, du reste, ont une signification tout à fait relative.
Ce qui est certain, c'est qu'à cette date, elle n'était pas terminée à l'intérieur, et qu'elle avait même besoin de réparations urgentes.
Talon écrit à la cour :
(1) " Basilica nunc ibi lapidibus constructa cernitur, et magna sanè et magnifica. " — I*a Bulle d'érection reproduit à peu près les mêmes expressions : " Parochialem ecclesiam... amplae et magnificat structura."
• L'église paroissiale de Québec est menacée de ruine, faute de couverture, ce qui fait que mon dit sieur évêque demande cent milliers d'ardoises et deux cents milliers de clous pour faire couvrir la dite église, faute de quoy les murailles ne pourront pas résister, parce que la couverture n'est que de planches, qui ne rejettent que la grosse pluie, et n'empêche point que les murailles n'en soient minées...
« Si la Compagnie voulait faire les avances de cette dépense l'année prochaine, elle ferait une grande charité. Je ne crois pas qu'il faille plus de deux mille livres, parce que l'ardoise se peut prendre à Nantes ou à La Rochelle à assez bon compte.
« Si la Compagnie prend cette résolution, il faudra acheter l'ardoise toute prête à mettre en œuvre, et la faire encaisser ; de cette façon il ne s'en perdra point, et elle pourra servir de lest au navire....»
On commença par le plus pressé, rendre les murs de l'église aussi solides que possible, et l'on posa « des liens de fer pour en soutenir les poutres (i).» Puis on se mit résolument à l'œuvre pour terminer l'intérieur de l'église paroissiale et la couvrir en ardoise;
Les travaux se faisaient à la journée, très
(i) Archives paroissiales de Notre-Dame de Québec,
probablement sous la surveillance du curé, M. de Bernières ; et la fabrique payait la nourriture des ouvriers, en sus de leur salaire. On connaît le nom des deux couvreurs en ardoise : c'étaient Jacques Bernard et Robert Pépin.
Le menuisier qui couvrit l'église en planches pour recevoir l'ardoise s'appelait Lespérance.
Les travaux furent poussés avec tant de vigueur que l'édifice fut en état d'être consacré par Mgr de Laval dans l'été de 1666.
Il n'y avait encore de clocher que sur le transept de l'église. En 1680, il était hors de service. Voici ce que Mgr de Laval écrivait au roi à ce sujet :
« Le clocher de Québec, n'étant que de bois,, s'est trouvé entièrement perdu et ruiné par les neiges et la rigueur des saisons de ce pays ; il ne se peut réparer, ce qui fait que l'on se voit dans la nécessité d'en construire un en pierre . . Il y a plus de dix-huit mois que l'on ne sonne les cloches, de crainte que le clocher ne tombe sur l'édifice dont il fait partie (1).»
On se décida donc à le rebâtir et à le mettre sur une tour en pierre à la façade de l'église. Les travaux furent commencés en 1684. M.
Renaud- Baillif en fut l'architecte, et M. Lemire
[1] Archives du Séminaire de Québec, lettre du 10 novembre 1683.
le charpentier. Le bois de chêne employé dans la construction de ce clocher venait de Batiscan, et fut fourni par un nommé Lalïme.
Le roi donna pour ce clocher quatre mille livres en 1683, deux mille livres en 1684, et quatre mille cinq cents en 1685 : cette dernière gratification fut apportée par Mgr de Saint- Vallier lui-même.
En 1687, l'année même de la démission de M.
de Bernières comme curé de Québec, les marguilliers voyant que l'église était trop petite, se décidèrent à l'allonger de cinquante pieds.
Cette addition fut terminée en 1689. L'architecte entrepreneur des travaux était Hilaire Bernard de la Rivière. Il rendit ses comptes à la fabrique, « en la salle du palais épiscopal, Mgr l'Evêque présent, » le 2 avril 1689.
C'est Mgr de Saint- Vallier lui-même qui, se trouvant à Paris en 1687, avait engagé cet architecte pour l'agrandissement de sa cathédrale et la construction de l'église de la basse ville. C'est lui également qui avait engagé les ouvriers nécessaires ; et il avait obtenu de la cour pour ces travaux une gratification royale de neuf mille livres monnaie de France, valant douze mille livres du Canada. Ecrivant au gouverneur, M. de Denonville :
« Je vous écris, disait-il, par un entrepreneur
de bâtiment que j'envoie en Canada, avec six maçons et trois charpentiers, pour travailler à notre église cathédrale, et à notre succursale. Je vous supplie de vouloir bien vous employer pour les mettre en état d'agir et de travailler. Ils me coûtent un peu cher, mais je crois que ce sera un bien, pourvu qu'ils ne perdent pas de temps.
« L'entrepreneur est un homme sage ; anitnez-les à bien faire et à ne pas perdre de temps ; et dites à M. de Maizerets ou à quelque autre que vous croirez plus propre pour les faire agir, d'y tenir la main, dans notre absence, jusqu'à ce que je puisse être arrivé.»
Il avait obtenu de la cour, pour ces ouvriers, leur passage sur les vaisseaux du roi, en partance de La Rochelle ; et l'on ne saurait croire la sollicitude qu'il leur témoigna, surtout au point de vue de leur bonne conduite. Ecrivant de Paris à Mgr de Laval, qui part lui-même pour le Canada et se rend d'avance à La Rochelle, il le supplie de vouloir bien embarquer ces ouvriers avec lui ; « car je crains, dit-il, qu'ils ne se dissipent et dépensent beaucoup.»
Quelques jours après, à la nouvelle qu'il doit passer des troupes en Canada, il écrit de nouveau : « Je voudrais bien que mes ouvriers ne passent pas avec tant de soldats.»