LES MARGUILLIERS, DU TEMPS DE M. DE
BERNIÈRES {suite)
Noms des marguilliers de Québec, du temps de M. de Bernières. — Notes biographiques. — Un barbier- chirurgien. — Un chevalier de Saint-Jean de Latran. — M. de la Chênaie. — M. Hazeur. — La sépulture de Timothée Roussel.
Voici les noms des différents marguilliers qui se succédèrent au banc d'oeuvre de Québec, de 1661 à 1687, avec lesquels, par conséquent, M. de Bernières eut à gérer les affaires de la fabrique : nous ajouterons quelques notes biographiques pour quelques-uns d'entre eux :
Mathieu Damours des Chauffours, l'un des membres du Conseil Souverain ; Jean Gloria, un Normand de Dieppe ; Jean Madry, élu en 1663 échevin de la ville ; Thierry Delestre le Vallon ; Charles Aubert de la Chênaie ; Rouer de Villeray ; Bertrand Chenay de la Garenne ; M. Lambert ; Claude Charon, un autre échevin de Quédec ; Guillaume Feniou ; Noël Pinguet ; Charles Bazire ; Nicolas Dupont de Neuville ; Jean Juchereau de la Ferté ; Philippe Gauthier de Comporté; François Hazeur ;
Charles Roger des Colombiers ; Louis Jolliet, l'illustre découvreur du Mississipi ; Pierre de la Chenaie-Duquet ; Vincent Poirier de Bellepoire ; Simon Mars ; Pierre Nolan dit Lechevalier, originaire de Saint-Germain de Paris î Jean de Mosny ; Timothée Roussel ; Lucian Boutteville; Jean Gobin; M. le Picart; M.
de Granville.
Il n'y eut pas d'élection de marguillier en 1687, ni en 1689 et 1690. En 1688, furent élus MM. Pachot et Chanjon, deux marchands de Québec; en 1691, M. Mathieu Martin de Lino, membre du Conseil Souverain, et Denis Roberge ; puis le 14 décembre 1692, MM.
Landron, Sebille et Macart.
Le même jour, 14 décembre 1692, « au palais épiscopal, Mgr l'Evêque présent, furent élus pour la première fois pour marguilliers de la nouvelle église de Notre-Dame- de-la- Victoire à la basse ville, M. Hazeur, premier marguillier, et M. de la Chênaie, le second. » On ne pouvait faire un choix plus judicieux : ils étaient tous deux citoyens de la basse ville, et des plus respectés.
Mathieu Damours des Chauffours, l'un des premiers marguilliers de Québec du temps de M. de Bernières, était né à Paris, et fut au Canada la souche d'une famille considérable,
dont plusieurs membres jouèrent des rôles importants, surtout en Acadie. Il avait deux frères à la Cour, dont l'un aumônier de Louis XIV, l'autre, maréchal des corps et armées de Sa Majesté. Un de leurs ancêtres avait été, à la fin du quinzième siècle, maître d'hôtel de Sa Majesté Louis XII.
L'échevin Jean Madry était à Québec un personnage important : il avait reçu de François de Barnouin, premier barbier et chirurgien ordinaire de Sa Majesté, une commission de barbier-chirurgien, et des lettres de lieutenant et commis du dit M. de Barnouin : ces documents avaient été enregistrés au Conseil Sourain de la Nouvelle-France. Par sa commission, il lui était permis « d'établir à Québec et dans tout le pays, pour le bien public, la maîtrise et chef-d'œuvre de barbier-chirurgien, afin que les passants, allants et séjournants puissent mieux et sûrement être servis, pansés et médicamentés en cas de besoin et nécessité. * (i)
Aux fonctions de barbier-chirurgien étaient attachés certains privilèges. Jean Madry avait été nommé tuteur des enfants mineurs de Guillaume Gauthier : or nous voyons que le Conseil Souverain, le 28 novembre 1663, «ayant égard aux notables services qu'il a rendus depuis
(1) ,€ Bdits et Ordonnances," t. in, p. 82.
environ douze ans dans le pays, et pour autres mérites et bonnes considérations, ordonne que le dit Madry jouira des privilèges attribués aux dites charges de lieutenant et commis du premier barbier, » et le décharge de la dite tutelle.
Au treizième siècle, dit M. d'Avenel, «les cent notaires de l'évêché de Paris cumulaient leut profession avec celle de barbier.» Et M, Marmier, parlant d'un chef d'ambassade à la cour du grand Frédéric de Prusse : « Il s'appelait, dit-il, Mustapha-Aga, et il dit avec orgueil qu'il était le barbier du Khan de Crimée (i).>
Voilà de quoi illustrer les fonctions, plus modestes aujourd'hui, mais encore utiles, de barbier.
Quant à Madry, si son titre de lieutenant de premier barbier-chirurgien de Sa Majesté en faisait un personnage impoîtant à Québec, son caractère ne laissait pas d'être un peu difficile, si l'on en juge par le fait suivant consigné dans les registres du Conseil Souverain :
Son domestique, Pierre Aufroy, ayant manifesté le désir de se marier, il voulut absolument l'en empêcher, et mit arrêt sur les bans. Le Conseil, appelé à juger cette affaire, décida qu' Aufroy «avait toute liberté de prendre femme.»
(i) "Le Correspondant " de 1877, t 111 et iv.
Charles Aubert de la Chênaie était commis général de la Compagnie des Indes Occiden* taies, lorsqu'il fut élu marguillier. Il était le gendre de Guillaume Couillard, par son premier mariage, et de Jean Juchereau de la Ferté, par le second. Sur son contrat de mariage avec Louise Juchereau, on lit les signatures de Mgr de Laval, de M. de Courcelles, gouverneur, et de l'intendant Talon.
Il est l'ancêtre de M. de Gaspé, l'illustre et sympathique auteur des Anciens Canadiens.
Lors de l'incendie qui détruisit la basse ville de Québec, dans l'été de 1682, il n'y eut que sa maison qui fut préservée. Voici ce qu'écrivait à cette occasion la sœur Juchereau :
« Dieu lui conserva sans doute ses biens pour aider ses concitoyens à se rebâtir. C'était un très riche marchand, qui avait l'âme noble et généreuse, et qui épuisa ses fonds pour prêter à tout le monde ; de sorte qu'il n'y a presque aucune maison de la basse ville qui ne lui soit redevable. »
Elle ajoute un peu plus loin :
« M. Charles Aubert de la Chênaie, conseiller au Conseil Supérieur de Québec, mourut au commencement de l'automne de 1702. Notre communauté lui a des obligations singulières pour l'avoir assistée pendant plus de trente
ans, en nous prêtant des sommes considérables, avec une bonté de père, sans nous presser jamais de le payer, aimant-mieux souffrir que de nous inquiéter. Il nous faisait souvent des présents, et dans les temps de cherté, il partageait son pain avec nous . . . ■
Nous avons vu déjà que Delestre le Vallon, ou le Wallon, était, comme son nom l'indique, d'origine flamande ; et c'est sans doute pour cette considération que Mgr Dosquet, flamand lui-même, (i) accorda à son fils l'une des sept Croix de Saint- Jean de Latran qu'il avait obtenu du Pape la permission de donner, et le créa Chevalier. La cour vit cela d'un très mauvais œil, et fit écrire à M. de Beauharnois, gouverneur du Canada, pour lui rappeler la Déclaration royale « au sujet des Ordres étrangers. »
M. de Beauharnois fit défense au sieur Wallon « de porter sa croix, » et communiqua en même temps à l'évêque les intentions de la cour. Mgr Dosquet écrivit au ministre :
« Le sieur Wallon m'ayant prié de le faire chevalier de Saint- Jean de Latran, je demandai à M. le général s'il n'y trouvait pas d'inconvénient, et s'il voulait que je lui en donnasse la croix. Je lui dis en même temps que je n'en
(i) Voir notre " Québec en 1730, " p. 28.
accorderais qu'à sa volonté et à sa réquisition, ne sachant pas pour lors qu'il y eût là-dessus des difficultés en France. C'est sur sa réponse •que j'acquiesçai à la demande du sieur Wallon, qui est le seul à qui je l'ai accordée ici.
« Mon Bref d'Evêque Assistant du trône apostolique, avec beaucoup d'autres prérogatives, me donne le pouvoir de faire des protonotaires apostoliques (i) et sept chevaliers. Je demandai au Pape que le nombre ne fût pas fixé, et que je pusse en faire autant que je souhaiterais. Cette grâce me fut accordée ; mais je n'en ai pas abusé, et je n'en ferai, monsieur, que l'usage qu'il vous plaira... »
Nicolas Dupont de Neuville, dont nous avons déjà parlé, fut anobli par le roi en mai 1669, ^t ses lettres de noblesse enregistrées au Conseil Souverain le 24 mars 1670. Son père, Jean Dupont, avait été gouverneur de la ville de Ver vins, en Picardie.
François Hazeur, riche marchand de Québec, originaire de Tours, demeurait à la basse ville. Sa maison était sur la rue Notre-Dame, au milieu de la place Royale, et faisait face au port : c'était, au dire de l'intendant Champigny,
(1) Mgr Dosquet conféra en effet ce titre à son cousin l'abbé Ransonnet, qui vint à Québec en 1737, et y demeura sept ou huit ans. C'est peut être le premier prêtre qui ait reçu et porté le titre de protonotaire apostolique au Canada.
<( la plus belle de la basse ville. » M. Hazeur devint membre du Conseil Souverain, et lorsqu'il mourut en 1738, la même année que Mgr de Laval, M. de Vaudreuil annonçant sa mort à la cour disait : « Il a été regretté de tout le monde à cause de son mérite, de sa vertu et de sa doiture.» Et l'intendant Raudot : « C'était, disait-il, un homme de bien, et qui avait toutes
les qualités convenables à son état. Il faisait même bien son devoir dans le Conseil ; car, quoiqu'il y fût entré dans un âge un peu avancé, il réparait par son travail ce que l'expérience ne ne lui avait pas donné : en sorte que lorsqu'il nous rapportait un procès, il le faisait aussi bien que les plus expérimentés.»
M. Hazeur était beau-frère de l'abbé Sou.
mande, prêtre du séminaire de Québec, et père des deux messieurs Hazeur qui firent partie du chapitre.
L'un de ces deux frères chanoines, qui s'intitulait Hazeur de l'Orme, trouva moyen de passer une partie de son temps en France, vivant aux dépens du chapitre, dont il était censé le procureur. Mgr de Saint- Vallier, qui souffrait sans doute de voir un de ses prêtres mener une vie si facile, tandis que tant d'autres étaient à la peine, crut devoir un jour écrire au ministre à son sujet :
«On dira peut-être qu'on devrait renvoyer leur procureur de France, pour faire ici son devoir en assistant à l'office, au lieu de dépenser tous les ans cinq cents écus, sans rien faire pour le chapitre, mais travaillant uniquement à chercher quelque moyen de s'avancer et de faire fortune : paroles qui ne sont que trop véritables, n'ayant point d'autre motif de son séjour en France que celui-là (i).i
Le plus grand nombre des marguilliers de Québec étaient marchands et des hommes d'affaires de premier ordre : MM. Poirier, Mars, Nolan, Boutteville, Gobin, Sebille, le Picart, L,andron étaient marchands.
Plusieurs sont mentionnés dans les registres comme ayant été inhumés dans l'église paroissiale ; d'autres, dans l'église des récollets. Mme le Picart, Marie-Madeleine Gagnon, fille de Mathurin Gagnon, fut inhumée « dans la chapelle du Tiers-Ordre de Saint-François, joignant l'église des révérends Pères Récollets (2).»
Mais la sépulture qui nous semble la plus digne de mention est celle de Timothée Roussel, dont parle la Sœur Juchereau :
« M. Roussel, chirurgien de l'Hôpital, y mourut, dit-elle, après avoir rendu service aux
(1) Documents de Paris, Eglise du Canada, lettre de Mgr de Saint- Valjier au ministre, 9 octobre 1727. (2) Tanguay, "Dictionnaire généalogique", t, 1, p.481.
pauvres un grand nombre d'années avec beaucoup de soin et de charité. Ses enfants souhaitèrent qu'il fût enterré à la paroisse. M. de Chamballon, notaire de Québec, et gendre du défunt, qui agissait pour la famille, ordonna ses funérailles ; et quoiqu'on l'avertît qu'il devait demander à la supérieure de l'Hôtel- Dieu la permission de faire enlever le corps de son beau-père, il crut que c'était une formalité superflue, et ne voulut faire là-dessus aucune soumission.
« Il laissa venir le clergé jusqu'ici. Mais pour maintenir les droits de l'Hôpital, on fit fermer la porte de la salle, et la portière répondit qu'on n'ouvrirait point, et qu'on ne laisserait point enlever le cercueil, que M. de Chamballon n'eût fait son devoir en demandant cette permission.
« C'était au mois de décembre ; la saison était très froide ; les prêtres attendirent dehors et firent des reproches à M. de Chamballon de ce qu'il les mettait en chemin sans avoir fait les démarches nécessaires. Il se vit enfin contraint d'aller promptement et tout confus sonner au parloir. Ayant demandé à notre supérieure et obtenu d'elle la permission qu'il souhaitait, il lui fit bien des excuses, et aussitôt on ouvrit les portes. Le clergé entra, et
enleva le corps, qui fut enterré honorablement, comme les parents le désiraient, i
Mentionnons enfin, en terminant ce chapitre, la mort d'un élève du séminaire de Québec, fils du marguillier Etienne Landron : c'est l'auteur de l'histoire manuscrite de cette institution qui donne ce souvenir au fils vertueux d'un père vraiment chrétien :
« Joseph Landron, âgé de dix-sept à dix-huit ans, mourut de la picote au séminaire en 1702. Il était étudiant en rhétorique, et secrétaire perpétuel de la Congrégation, charge dont il s'acquittait avec un soin digne de sa grande piété. »
Le jeune Landron, inhumé le 21 décembre 1702, avait été baptisé par M. de Bernières le 20 juillet 1684.