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Il commence en 1672, en faisant donner un avertissement sévère à M. Dudouyt, à l'occasion de la réhabilitation d'un mariage.
Pierre Picher s'est marié à Québec en secondes noces avec Catherine Durand, ayant eu de bonne source la nouvelle que sa première femme, Marie Lefebvre, est morte en France.
Cette nouvelle lui a été transmise par une lettre de son frère Louis Picher, « garçon de garde-robe de Mgr le duc d'Avynion.» (1)
Quelques années plus tard, il apprend par Mgr de Laval lui-même, alors en Europe, qu'elle vit encore : son second mariage, dont il a eu plusieurs enfants, est donc nul. Il passe en France, revoit son épouse légitime, puis se remet en route avec elle pour le Canada ; mais elle meurt dans la traversée. Arrivé à Québec, il fait réhabiliter son second mariage par M. Dudouyt, alors administrateur du diocèse, puis s'adresse au Conseil afin que «ses trois enfants soient déclarés capables d'hériter,! et que son contrat de mariage «sorte son plein et entier effet.»
Le Conseil accueille favorablement sa demande, et légitime ses enfants; mais Frontenac exige à cette occasion que * le grand vicaire du sieur évêque de Pétrée soit averti
(1) " Kdits et ordonnances» " t. n, p. 53,
d'attendre à l'avenir les décisions du Conseil, avant de réhabiliter aucunes personnes par sacrement de mariage,en matière semblable(i).»
Vers le même temps, survient uu autre incident qui excite la bile du gouverneur. Laissons-le raconter lui-même la chose au ministre :
« J'eus besoin, dit-il, de me ressouvenir de vos ordres, dans un sermon qu'un Père Jésuite fit cet hiver, exprès, et sans nécessité, et auquel il avait huit jours auparavant invité tout le monde de se trouver.
« Il y avança des propositions séditieuses contre l'autorité du roi et qui scandalisèrent beaucoup, en s'étendant sur le cas réservé que M. l'Evêque a fait ici contre la traite de l'eaude- vie...
« Je fus tenté plusieurs fois de sortir de l'église avec mes gardes et d'interrompre le sermon ; mais enfin je me contentai, après qu'il fut fini, d'aller trouver le grand vicaire (2) et le supérieur des Jésuites, et de leur dire que j'étais fort surpris de ce que je venais d'entendre, et que je leur en demandais justice, puisqu'ils pouvaient bien connaître de quelle conséquence cela pouvait être sur l'esprit des peuples, qui ne savaient pas comme moi qu'on
(1) " Jugements du Conseil Souverain, "t. 1, p. 770.
(2) C'était encore, dans l'hiver de 1672-1673, M. Dudouyt:
lisait dans l'Evangile que les Rois avaient bien été Souverains Pontifes, mais non pas que les Souverains Pontifes eussent été jamais Rois.
«Ils blâmèrent fort le prédicateur, qu'ils désavouèrent, attribuant cela, selon leur coutume, à un trop grand excès de son zèle, et me firent beaucoup d'excuses, dont je voulus bien faire semblant de me satisfaire, en leur disant néanmoins que je ne m'en paierais pas une autre fois, et que si cela arrivait jamais, je mettrais le prédicateur en lieu où il apprendrait à parler. . . (i)»
Le supérieur des Jésuites était à cette époque le P. Claude Dablon, « homme fort sage et prudent, écrit Frontenac, point brouillon, avec qui je me suis toujours bien maintenu, et qui, je crois, se loue de moi, comme je suis forcé de me louer de lui . . . » Il est bien probable que c'est en considération des bons rapports qu'il avait toujours eus jusque-là avec le vénérable supérieur, que le bouillant gouverneur voulut bien se montrer bon prince en cette circonstance.
Une autre occasion se présenta bientôt à Frontenac d'exécuter la menace qu'il avait
(i) Manuscrits de la Nouvelle-France, 2e série, vol. n, Lettre de Frontenac au ministre, 13 novembre 1673.
faite, « de mettre un prédicateur en lieu où il apprendrait à parler b La victime, cette fois, se trouva appartenir à la communauté ordinairement si sereine et si pacifique de Saint- Sulpice.
M. de Fénelon, frère de l'illustre archevêque de Cambrai, après avoir été l'ami de Frontenac, avait encouru sa disgrâce pour avoir désapprouvé sa conduite à. l'égard de Perrot, gouverneur particulier de Montréal, dont il était également l'ami.
Les démêlés de Frontenac avec Perrot provenaient indirectement de la traite illégale et clandestine du castor. La cour venait de faire une ordonnance très sévère contre les coureurs de bois, qui s'engageaient au service des traitants et étaient cause de beaucoup de désordres. Le Canadien a toujours eu la passion du voyage : aujourd'hui, c'est aux Etats-Unis, surtout, qu'on se dirige : à cette époque, c'était dans les bois, à la recherche du castor : l'agriculture était négligée, les familles abandonnées.
Frontenac ayant appris qu'à Montréal, malgré l'ordonnance, des coureurs de bois se préparaient à partir pour la traite, dépêcha immédiatement le sieur Bizard, lieutenant de ses gardes, pour les arrêter. Accusé lui-même de
faire induement le commerce du castor, il était bien aise de montrer du zèle en cette occasion. Perrot, qu'on accusait également de s'enrichir au moyen des coureurs de bois et de la traite du castor, insulta publiquement l'envoyé de Frontenac dans la maison de .M. Le Ber, marchand de Montréal. Mandé alors à Québec pour rendre compte de sa conduite, il est arrêté par le gouverneur, et enfermé au château Saint- Louis.
M. de Fénelon prit ouvertement fait et cause pour lui, et fit signer une déclaration en sa faveur par un bon nombre de citoyens. Prêchant le jour de Pâques (1674) dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu, qui servait encore d'église paroissiale à Montréal, plusieurs passages de son discours parurent dirigés contre le gouverneur du Canada. Celui-ci en fut informé par Cavelier de la Salle qui y assistait, et entra dans une vive colère.
Suivant la déposition de la Salle, Fénelon aurait dit :
« Celui qui est nanti de l'autorité ne doit pas inquiéter les peuples qui dépendent de lui; mais il est obligé de les regarder comme ses enfants et de les traiter en père. Il ne faut point qu'il trouble le commerce du pays en maltraitant ceux qui ne lui font pas part du
gain qu'ils y peuvent faire ; il doit se contenter de gagner par des voies honnêtes ; il ne doit point fouler le peuple ni le vexer par des corvées extraordinaires qui ne servent qu'à ses intérêts. Il ne faut pas qu'il se fasse des créatures qui le louent partout, ni qu'il opprime sous des prétextes recherchés des personnes qui servent les mêmes princes, lorsqu'elles s'opposent à ses entreprises ... Il a du respect pour les prêtres et les ministres de l'Eglise. »
Fénelon eut beau protester de ses bonnes intentions, les messieurs de Saint-Sulpice, désavouer le sermon de leur confrère et dégager leur responsabilité, puis « écrire en corps à Frontenac pour lui faire des excuses, » rien ne put apaiser le gouverneur. Il exige avant tout que Fénelon quitte le séminaire ; puis s'adressant à l'administrateur du diocèse, M. de Bernières, il veut par son entremise avoir une copie authentique du sermon prononcé. Le grand vicaire se contente de transmettre à Saint-Sulpice la demande de Frontenac ; mais, comme il s'y attendait sans doute, ni le séminaire ni M. de Fénelon ne veulent se prêter au désir du gouverneur :
a J'ai prononcé mon discours devant deux cents personnes, répond M. de Fénelon ; qu'on les interroge si l'on veut. Quant à moi, si je
suis innocent, on n'a rien à me demander ; si je suis coupable, ce que je nie formellement, on n'a pas droit de prétendre que je travaille à ma condamnation. •
Frontenac cite alors devant le Conseil M, de Fénelon, qu'il accuse « du crime de rébellion et de provocation à la sédition ; » il y cite aussi comme témoin M. Dollier de Casson, supérieur du séminaire de Montréal ; et tous deux descendent à Québec.
Ils n'y descendent cependant que pour protester contre l'intervention du gouverneur et du Conseil dans une affaire ecclésiastique, qui n'est pas de leur ressort. M. Dollier, qui est malade, représente qu'il lui est « impossible de comparoir en plein Conseil, » et demande à être interrogé privément au séminaire de Québec où il est descendu. M. de Fénelon comparaît au Conseil, mais uniquement pour déclarer à ce tribunal laïque qu'il le regarde comme incompétent dans sa cause, et que le seul juge qu'il reconnaît, c'est l'official du diocèse, M. de Bernières, auquel il a déjà communiqué les pièces du procès. On le condamne alors à rester enfermé, comme en prison, sous la garde d'un huissier,dans la maison où il est descendu, au Palais, avec défense d'en sortir, si ce n'est pour aller dire la messe le dimanche. Il y
demeure huit jours ; puis on lui permet de sortir, mais on ne peut rien tirer de lui, ni aveux, ni excuses, ni sermon. Son procès traîne en longueur jusqu'à^l'autoinne, et toute l'affaire est renvoyée au jugement de la cour*
M. de Fénelon avait déclaré ne reconnaître pour juge, relativement à son sermon, que son officiai, M. de Bernières. Celui-ci, à son tour> est mandé au Conseil par les huissiers Roger et Levasseur.
Quoiqu'il fît, de droit, partie de ce tribunal, en l'absence de l'évêque, il n'y siégeait jamais, suivant l'exemple du Prélat qui s'était abstenu d'y paraître durant plusieurs mois avant son départ pour la France.
M. de Bernières s'informe de quelle manière le Conseil entend le recevoir : « Je suis prêt à y aller, dit-il, pourvu qu'on m'y reconnaisse comme grand vicaire et représentant de mon évêque. »
Il se rend à l'assemblée, que préside Frontenac. On le prie « de prendre siège près du substitut du procureur général, et de se couvrir, b — * Ce n'est pas le lieu où je dois m'asseoir ici, dit-il ; conformément à l'édit royal, j'ai droit d'occuper la place de mon évêque, qui est absent du pays, et je n'en prendrai point d'autre. »
On se récrie ; on prétend que le Conseil a •été réformé, et que les ecclésiastiques y ont perdu la préséance qu'ils prétendent avoir en l'absence de l'évêque. — t Ma détermination est prise, dit le grand vicaire ; je ne resterai ici qu'à condition d'y occuper la place de mon évêque.» Et sur le refus du Conseil d'accéder il sa demande, il se retire.
Quelques jours après, le Conseil ordonne à M. de Bernières de se présenter de nouveau ; et comme on veut encore le faire asseoir près du substitut du procureur général, il proteste qu'il ne peut le faire sans préjudicier à ses -droits : « Je ne puis accepter, dit-il, la place que vous m'offrez, sans renoncer à celle qui m'est due. Je supplie le Conseil de tenir compte de mes protestations. Pour lui montrer, -d'ailleurs, ma bonne volonté, je suis prêt à répondre à ses questions, restant debout, et sans prendre aucune place. »
Le Conseil fut désarmé un instant par la loyauté de M. de Bernières. On accéda à sa demande ; et il répondit, debout, aux questions qui lui furent posées. Mais on n'en persista pas moins à refuser de reconnaître son droit «d'occuper au Conseil la place de Mgr de Laval (i).
(i) Vie de Mgr de Laval, t. n, p. 157.
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C'est Frontenac qui était Pâme dirigeante du Conseil : il était piqué de voir le clergé lui résister : « Il n'y a qu'à porter ici une robe noire, écrit-il à la Cour, pour se croire indépendant, et n'être point obligé de reconnaître aucune juridiction séculière, quelle que chose qu'on puisse faire. »
Puis parlant de M. de Bernières, qui en qualité d'official avait entrepris de juger l'affaire Fénelon, et comme représentant de de l'évêque voulait avoir la deuxième place au Conseil en son absence : « Il n'y a jamais eu moyen de désabuser le sieur de Bernières de cette prétention, ni de celle de la juridiction de leur prétendue officialité, qui n'a jamais été établie en ce pays. »
Et il ajoutait, comme s'il eût encore sur le cœur le sermon du Père Jésuite : « Il n'y a •que les Jésuites qui n'ont point paru en tout ceci, quoiqu'ils y aient peut-être autant de part que les autres, mais ils sont plus habiles, et couvrent mieux leur jeu. .. (i). »>
Le roi n'approuva pas la manière d'agir du gouverneur à l'égard des ecclésiastiques du Canada :
« Vous ne devez user, lui écrivit-il, qu'avec
(i) Manuscrits de la Nouvelle-France, 2e série, t. 11, pp. «5,* 88
beaucoup de tempérament et de douceur du pouvoir que je vous donne, plus particulièrement à l'égard des ecclésiastiques, qu'il est de votre devoir de maintenir dans toutes leurs fonctions en paix et concorde, sans leur donner aucun trouble . . . On dit que vous n'avez pas voulu permettre que le grand vicaire de l'évêque de Pétrée prît sa place au Conseil Souverain, suivant le règlement du mois d'avril 1663. . . Vous devez faire exécuter le règlement du Conseil tant à l'égard de l'évêque que de son grand vicaire.»
M. de Fénelon était passé en France dans l'automne de 1674, en même temps que Perrot, et l'abbé d'Urfé, dont le fils de Colbert, marquis de Seignelay, allait épouser bientôt la cousine germaine. Le roi écrit à Frontenac l'année suivante :
« J'ai blâmé l'action de M., de Fénelon et lui ai ordonné de ne plus retourner au Canada. Mais je dois vous dire qu'il était difficile d'instruire une procédure criminelle contre cet ecclésiastique, et aussi d'obliger les prêtres du séminaire de Montréal à déposer contre lui, à moins de le remettre entre les mains de l'évêque ou de son grand vicaire (1).»
(ï) Cité par M. Faillon, dans " l'Histoire de la colonie française, " t. ni, pp. 529 et 532.
Juste au même temps où la Cour exprimait ainsi ses vues sur la manière dont devaient s'informer les procès ecclésiastiques, surgissait â Québec une nouvelle affaire, où M. de Bernières allait se trouver encore indirectement mêlé. On connaît l'arrêt du Conseil, du 4 mars 1675, donnant préséance aux juges sur les marguilliers dans les églises. Cet arrêt fut publié dans les différents endroits de la colonie.
A Lé vis, cependant, l'huissier Genaple (1) ne put réussir à en faire la lecture, ni à l'afficher. C'était le jour de Pâques. Il dressa procès-verbal des « oppositions, violences et désobéissances que les curé, marguilliers et habitants du dit lieu ont apportées à la publication, signification et affiche de l'arrêt ; » puis Guillaume Couture, « juge sénéchal et capitaine de la côte Lauson, » un normand de vieille race, porte l'affaire devant le gouverneur, et celui-ci en saisit le Conseil. Le Conseil Souverain prend connaissance de la plainte de Couture, ainsi que du procès- verbal de Genaple, et l'on délègue le conseiller De Peyras pour instituer une enquête.
Le premier témoin assigné est Thomas Morel, « missionnaire faisant les fonctions euri aies à la côte Lauson. » Il refuse de répon-
(1) François Genaple de Bellefond, de la paroisse deSaint- Merry, voisine de celle de Saint- Josse, à Paris.
dre, « prétendant avoir son renvoi par devant vénérable et discrète personne Henri de Bernières, comme son grand vicaire et son juge, qu'il dit être déjà saisi de l'affaire. » Le Conseil ordonne à M. de Bernières, son supérieur, « de l'y obliger, sous les peines portées par l'ordonnance, comme aussi de remettre au greffier du Conseil les interrogations, charges et informations par lui déjà faites. » M. de Bernières reste impassible en présence de cet arrêt.
Au Conseil, on est partagé sur la conduite à suivre : Frontenac et quelques conseillers sont pour les mesures de rigueur ; d'autres inclinent vers la clémence. On finit par adopter une résolution: M. Morel seul «sera contraint par toutes voies » à répondre à l'enquête de De Peyras, et l'on ne s'occupera pas pour le moment « des prétendues informations faites par le sieur de Bernières. »
Le procureur général d'Auteuil est soupçonné de favoriser les ecclésiastiques : on a cru remarquer « de l'uniformité entre ses conclusions et leurs réponses, » et il est devenu suspect : on veut « qu'il soit averti qu'à l'avenir il ait à considérer de plus près ce qui regarde le service du Roi et l'autorité du Conseil. »
Sur les entrefaites, Couture, qui ne trouve
pas que les choses vont assez vite, et qui n'est pas normand pour rien, fait surgir un nouvel incident. Il se plaint au Conseil « que Je service divin ne se fait quelquefois de cinq ou six mois en été, » à la côte Lauson, bien que tous, les habitants paient la dîme exactement, et il veut qu'on oblige M. de Bernières à y faire célébrer la messe « tous les dimanches et joursde grandes fêtes, ou pour le moins de quinzaine en quinzaine, afin que chacun se puisse acquitter des devoirs chrétiens et du culte que nous devons à Dieu, et que le dit Couture puisse faire publier et rendre notoires les ordonnances du Conseil qui lui seront adressées. » La demande de Couture est tout simplement renvoyée à M. de Bernières.
Il n'y avait encore à Lévis que trente à quarante familles, à cette époque : était-il possible au vicaire général d'accéder à cette demande de Couture, alors qu'il y avait encore si peu de prêtres dans la colonie pour les nombreux petit groupes d'habitations qui se formaient çà et là ?
Cependant, M. Morel persiste dans son refus de répondre aux interrogations du conseiller de Peyras ; et le Conseil avise aux moyens de le « contraindre par corps, » comme il a étédécidé le 22 juin. L'exécution de cet arrêt
« est d'une espèce nouvelle pour le Canada, » et le tribunal est évidemment en peine : les opinions y sont très partagées. Voici cependant ce que l'on finit par régler, dans la séance du 25 : les huissiers se transporteront le lendemain au séminaire, « lieu de la résidence du sieur Morel, » et ils demanderont à lui parler : « s'il se présente, ils lui commanderont, de la part du Roi et du Conseil, de les suivre, et s'il obéit, ils le conduiront le plus honnêtement et avec moins de scandale que faire se pourra, et sans user d'aucune violence, dans une des chambres du château de Québec, afin qu'il soit en lieu plus décent et moins incommode que les prisons ordinaires du Conseil ; et après lui avoir fait commandement d'y rester, ils se retireront, et en avertiront le sieur Provost (1), major, auquel Mgr le gouverneur sera prié de donner ordre, auparavant, de l'y recevoir et de l'y laisser en toute liberté de s'y promener. ■ Si le sieur Morel, au contraire, après avoir ouï le commandement des huissiers ne veut pas obéir, ils se contenteront de dresser procèsverbal de son refus, et feront rapport au Conseil. S'il ne se présente pas, et qu'on dise qu'il est absent, les huissiers demanderont au supé-
(1) François Provost, major du château Saint - Louis, plus tard gouverneur des Trois- Rivières : il était originaire de Saint-Eustache de Paris.
rieur la permission de le chercher « dans tous . les lieux du séminaire. » Si le supérieur refuse, les huissiers, sans user d'aucune violence, se contenteront de dresser procès-verbal « de tout ce qui sera dit et fait. »
M. Morel ne chercha nullement à se soustraire et n'opposa aucunejrésistance à l'ordre des huissiers. Ils le conduisirent au château Saint- Louis, où il demeura enfermé près d'un mois, savoir du 26 juin au 22 juillet.
En même temps, le Conseil ayant résolu de se procurer les papiers de l'officialité, les envoya demander au greffier, Romain Becquet, et sur son refus de les livrer le fit enfermer en prison.
Le 28 juin, M. Dudouyt, promoteur de l'officialité, présente au Conseil une requête, demandant que M. Morel, détenu au château Saint- Louis, « soit rendu à son juge ecclésiastique.» Cette demande est rejetée.
Deux jours après, le 1er juillet, Romain Becquet demande à son tour de sortir de prison, afin de pouvoir vaquer à ses devoirs d'officier public, « étant le seul notaire qu'il y eût en ville, les autres étant en voyage.» Il promet de donner une copie des papiers relatifs à l'affaire, aussitôt qu'il en aura les minutes. On ne veut pas se fier à sa promesse ; il n'est élargi, quelques jours plus tard, qu'après s'être procuré et avoir remis (15)
les papiers en question. Puis le Conseil ordonne que M. de Bernières ou M. Dudouyt « remettront incessamment eux-mêmes les titres de leur prétendue juridiction ecclésiastique.»
Ce n'est que le 22 juillet que M. Dudouyt put présenter au Conseil une copie de la déclaration du roi, en date du 27 mars 1659, sur les bulles de l'évêque de Pétrée, ainsi que la lettre du 14 mai suivant, adressée à M. d'Argenson.
Il fit voir que ces documents avaient solidement établi l'autorité de Mgr de Laval dans le pays, aux yeux de la loi, et que depuis quinze ans le prélat « exerçait sans conteste cette autorité par lui-même, ses grand vicaires et officiaux.» C'était à l'officialité à connaître de l'affaire de M. Morel. Il serait injuste de retenir plus longtemps ce prêtre en prison : on en avait besoin pour l'envoyer exercer les fonctions curiales dans les paroisses. M. Dudouyt plaida si bien sa cause, que le Conseil, remettant à plus tard à se prononcer sur les titres de l'officialité, ordonna que M. Morel serait élargi sans délai, «à la caution des sieurs de Bernières et Dudouyt, qui seront tenus de le représenter toutefois et quantes (1). »
Il est probable qu'on avait déjà reçu à cette date des nouvelles de la Cour au sujet de l'af-
(1) "Jugements du Conseil Souverain, " t. i, pp. 924-926.
faire Fénelon, et que cela ne fut pas étranger à la détermination un peu inattendue du Conseil. On ne voit pas d'ailleurs qu'il ait été question davantage ni de l'affaire Morel, ni des plaintes de Couture.
Après son retour de France, en 1675, Mgr de Laval, devenu évêque de Québec, assista aussi régulièrement que possible au Conseil ; et lorsqu'il s'absenta de nouveau pour l'Europe en 1678, M. de Bernières s'y présenta comme grand vicaire, et y fut installé à la place de l'évêque, suivant son droit, après avoir prêté le serment voulu. Il remplaça Mgr de Laval à quarante séances, du 5 décembre 1678 au 24 octobre 1680, toujours avec cette dignité et cet esprit de conciliation qui le caractérisaient.
Un incident s'y produisit, continuation de tous les précédents. Frontenac avait réglé que le procureur du roi à la prévôté de Québec assisterait aux assemblées pour la reddition des comptes de la fabrique. Cette décision donna lieu à un procès entre cet officier,qui était alors Louis Boulduc, et le marguillier en charge François Hazeur, appuyé par M. de Bernières.
Le procès, jugé d'abord à la prévôté en faveur du marguillier, fut porté en appel au Conseil. L'affaire traîna plus d'une année en longueur, et voici la décision rendue en mars 1681 :
« Dit a été que par provision et pour accoler, le dit Hazeur rendra ses comptes incessamment, et que le dit procureur du Roi sera averti de s'y trouver si bon lui semble, auquel il sera donné la place la plus honorable après celle du curé ou autre par devant lequel se rendront les dits comptes, et au-dessus des marguilliers qui ne lui seraient supérieurs en dignité, et sans qu'il lui soit permis de troubler en aucune manière la reddition des comptes de la dite fabrique. •
Frontenac, écrivant à la cour, rendait hommage à la fermeté de M. de Bernières, et au clergé canadien en général ; mais il avait toujours mille insinuations désagréables à faire: les Sulpiciens eux-mêmes, toujours réputés si sages dans leurs rapports avec les autorités civiles, ne trouvaient pas grâce à ses yeux : il n'avait de véritable estime que pour les Récollets :
« Ils sont tous remplis, disait-il en général du clergé canadien, de beaucoup de vertu ; et si leur zèle était un peu plus modéré, ils réussiraient peut-être mieux dans ce qu'ils entreprennent pour la conversion des âmes. Mais ils usent souvent, pour en venir à bout, de moyens si extraordinaires et si peu usités en France, qu'ils rebutent la plupart des gens, au
lieu de les persuader : et c'est sur quoi je leur dis quelquefois mes sentiments avec franchise, et avec le plus de douceur que je puis, sachant les murmures que cela cause, et recevant souvent des plaintes de la gêne où ils mettent les consciences, surtout MM. les ecclésiastiques de Montréal, où il y a un curé franc-comtois qui voudrait établir une espèce d'inquisition pire que celle d'Espagne : et tout cela par un excès de zèle. J'en* ai touché quelque chose à M. Tronson, à qui M. l'évêqueen doit aussi parler, parce qu'il n'a pu apporter tout l'ordre qu'il aurait souhaité. »
Il ajoutait en 1695, à l'occasion des fameux démêlés de Mgr de Saint-Vallier avec les Récollets :
a Si la Cour ne donne quelque ordre à l'affaire des Récollets, il arrivera d'étranges scandales, les prêtres du séminaire de Montréal ayant fait sur cela des extravagances sans fin et sans nombre, qui se sont même étendus jusque sur moi. Mais je les ai souffertes patiemment, et je me contenterai de m'en plaindre honnêtement à M. Tronson, qui veut que je le croie mon ami, et de longue main, ayant été condisciples au collège pendant plusieurs années. »