LE MINISTERE PASTORAL DE M. DE BERNIERES
Zèle du curé de Québec— Conversion de9 protestants. — Lescôtés faibles de M. de Bemières.— Son peu de santé. — Désordres à Québec. — Tableau des mœurs canadiennes.
Henri de Bernières était curé de Québec depuis plus de vingt ans, lorsque Mgr de Laval écrivait de Paris où il était allé se démettre de sa charge épiscopale entre les mains du roi :
« L'on a besoin d'une personne à la place de M de Bernières. » Il ajoutait deux ans plus tard : « Selon toute apparence, l'on objectera que la cure de (Québec n'est pas administrée comme elle doit l'être... »
Qu'y avoit-il donc ?
Il est regrettable que les documents fassent défaut à ce sujet, et que l'on n'ait pas, par exemple, les livres de prônes de l'époque (i), afin de pouvoir juger l'œuvre pastorale de M. de Bernières, apprécier ses résultats, constater ses lacunes. Nous en sommes réduits aux conjectures, mais elles nous paraissent plausibles.
(i ) Le plus ancien livre de prônes de Québec date de 1783, ous M. Auguste-David Hubert, qui se noya, le 21 mai I792,en evenant de l'île d'Orléans à Québec.
Henri de Bernières, d'après lès documents «t la tradition, était un modèle de piété et de vertu sacerdotale. Il était estimé et chéri à Québec ; on avait pour lui une grande vénération. Essentiellement pacifique, ayant en horreur le bruit et l'ostentation, homme de Dieu dans toute la force du mot, il était embrasé de zèle pour le salut des âmes. Un jour, deux hommes se battent en duel à Québec ; l'un d'eux est gravement blessé, et on le conduit à l'hôpital : c'est un huguenot. M. de Bernières est aussitôt appelé, et il lui parle si charitablement de la nécessité de renoncer à l'hérésie, pour aller au ciel, que le pauvre homme fait abjuration dans de grands sentiments de pénitence, reçoit avec ferveur les derniers sacrements, et meurt avec toutes les marques d'un prédestiné.
« Le lendemain, dit la sœur Juchereau, le médecin ayant ouvert le cadavre pour faire un procès-verbal du meurtre, trouva qu'il avait le cœur percé de part et d'autre, et s'étonna de ce qu'il n'était pas tombé mort sur place ; parce que naturellement il est impossible qu'on survive à un tel coup. La conduite de la Providence nous parut admirable sur cet homme.
De 1662 à 1686, il y eut trente-cinq abjurations reçues solennellement à Québec, et M.
-de Bernières présida lui-même à six 9e ces importantes cérémonies.
C'est à cette époque (1685) qu'eut lieu la révocation de l'Edit de Nantes (1598). L'acte de Louis XlV abrogeant celui de son aïeul Henri IV a été diversement apprécié. L'idée de ramener tous les protestants du royaume à la foi catholique était assurément louable en •elle-même ; mais les moyens suggérés et employés pour la mettre à exécution ne le furent pas toujours. Pour nous en tenir au Canada seulement, on ne peut que trouver étrange la dépêche que M. de Denonville reçut de la cour au printemps de 1686 : on lui apprenait • ce qui ôe pratiquait en France pour la conversion des Religionnaires,» et on lui recommandait d'obliger tous ceux qui étaient au Canada, d'abjurer :
c S'il s'en rencontre quelques-uns d'opiniâtres, qui refusent de s'instruire, ajoutait la dépêche, qu'il se serve des soldats pour mettre garnison chez eux, et les fasse mettre en prison. Qu'il joigne à cette vigueur le soin nécessaire pour la dite instruction, et agisse en cela de concert avec l'évêque. . . »
M. de Denonville appartenait lui-même à une famille de huguenots convertis. Ecrivant un jour à Mgr de Laval :
« Mon père, disait-il, se convertit par sa propre
étude, et attira avec lui ma mère : tous deux: abjurèrent ensemble l'hérésie.»
Nous ne croyons pas que le pieux gouverneur attendît des conversions sincères, de l'emploi des moyens coercitifs. Il n'avait foi que dans les méthodes de persuasion pratiquées avec mesure, tact et mansuétude par M. de Bernières et les Jésuitçs : aussi se reposait-il sur eux pour l'accomplissement des ordres de la cour.
Répondant dans l'automne à la dépêche qu'il avait reçue du ministre :
« Il n'y a aucun hérétique habitant le Canada,, disait-il, si ce n'est quelques soldats. Il y en a plusieurs qui, dès l'hiver dernier,ont fait abjuration. S'il en reste quelques-uns, on prendra soin de les faire changer, et on ne les souffrira pas dans l'exercice de leur religion. Le nombre ne va pas à plus de dix ou douze, dont il y en a sept ou huit qui ont fait abjuration. Les Pères- Jésuites font tous les jours mission dans les navires venus de lyrance pour les nouveaux convertis.!
M. de Bernières était un homme de zèle,.
rempli de charité et de douceur. Mais il avait les défauts de ses qualités : il était peut-être trop enclin à la mansuétude ; il ne tonnait pas; assez fort contre les vices et les désordres ; soit: faiblesse de santé, soit excès d'indulgence, sa
prédication manquait de nerf et d'efficacité. -Quand Mgr de Laval veut arrêter les désordres -de l'eau-de-vie, il se croit obligé de monter lui-même en chaire et de s'élever avec vigueur contre les coupables. Quand il veut protester contre les illégalités commises au Conseil par le gouverneur Mésy et dégager sa propre responsabilité, ce n'est pas le curé qu'il charge <de faire ce prône, c'est le vicaire, Hugues Pommier.
Tant que Mgr de Laval fut là, comme évêque <ie Québec, il suppléait à tout : c'est lui qui était l'âme de tout le mouvement, et au séminaire, et à la cure, et dans tout le diocèse. Il voyait à tout, et rien ne se faisait sans lui.
Mais une fois qu'il a donné sa démission comme évêque de Québec, et qu'il se voit retenu en France pour plus longtemps qu'il ne croyait, il songe à son séminaire, où il n'est plus pour suppléer à la faiblesse du supérieur, M. de Bernières. Il écrit aux directeurs :
« Tout consiste à maintenir un bon règlement dans la maison, et veiller tout autrement que l'on a fait jusqu'à présent sur tous les domestiques et sur leur travail, parce qu'on reconnaît sensiblement qu'ils se perdent dans le séminaire. »
Il ajoute encore : « Le grand secret est de
faire que quelqu'un veille sur le travail des domestiques avec soin, et qu'ils ne demeurent pas à discrétion et sur leur bonne foi dans leur travail, où ils se perdent si l'on n'y prend garde. »
Au petit séminaire, tout allait à merveille sous la direction de M. de Maizerets ; mais pour la conduite des employés de la maison, M. Dudouyt, qui était passé en France en 1676 pour les affaires du diocèse, n'avait pas été suffisamment remplacé, et M. de Bernières, surchargé de besogne, avait évidemment négligé certains détails d'administration.
Mgr de Laval songe encore davantage à la cure de Québec ; et comme il n'aura plus aucune autorité pour y voir lui-même, il n'hésite pas à dire que le séminaire doit mettre un autre curé à la place de M. de Bernières.
Il insiste sur ce sujet après le retour en France de Mgr de Saint- Vallier, qui a fait en 1685 une première visite à son nouveau diocèse :
« Mgr de Saint- Vallier, dit-il, a fait plusieurs fois connaître assez clairement qu'il avait de la peine de voir la manière dont la paroisse est desservie par M. de Bernières, et qu'il y avait une grande ignorance dans Québec. »
Il est à remarquer que le prélat, qui, dans le
rapport de sa visite au Canada, fait un si bel éloge de son prédécesseur et de son œuvre par excellence, le séminaire, où il est descendu, et mentionne quelques-unes des principales paroisses de la colonie, ne dit pais un mot de celle de Québec ni de son curé. Pour l'église de Québec, il se contente d'écrire qu'il a remarqué la beauté et la splendeur des offices qui s'y célèbrent ; il ne parle ni de l'esprit religieux ni <fes mœurs des habitants.
Dans sa lettre au séminaire, Mgr de Laval fait allusion aux « incommodités » dont souffrait M. de Bernières. Il ajoute : « Si M. de Maizerets était en état, pour la voix, de remplir cet emploi (de curé de Québec), M. Glandelet suppléerait pour les sermons. »
Voilà peut-être le nœud de la question : ces bons français d'autrefois, peu aguerris contre les rigueurs de notre climat, et surtout sans expérience des moyens de se protéger contre elles, contractèrent des infirmités précoces qui paralysèrent un peu leur dévouement.
« Je crois que ce climat ruine fort la santé : j'en ai assez d'expérience... », écrivait un jour M. d'Argenson, gouverneur du Canada, à son frère, à Paris.
Il avait tort : rien de plus salubre que le climat canadien, surtout en hiver ; mais il faut
s'y habituer et savoir se prémunir contre ses rigueurs. Nos anciens français savaient bâtir solide, beaucoup plus solide qu'aujourd'hui, mais ignoraient les moyens que nous avons de rendre les maisons confortables même dans les plus grands froids. Mgr de Laval avait en horreur les poêles ; et l'on sait qu'il mourut des suites d'une engelure au talon qu'il avait prise en assistant à l'office du vendredi saint à la cathédrale. M. de Maizerets avait contracté une extinction de voix presque complète ; M. Glandelet avait « une très faible santé (1) ; » M. de Bernières fut affligé de bonne heure de graves et « continuelles incommodités (2) », qui l'empêchèrent de donner toute la mesure du bien qu'il aurait pu faire.
Notons qu'avec toutes leurs «incommodités •, ces pieux personnages atteignirent un âge assez enviable : Mgr de Laval mourut à 86 ans, M. de Maizerets à 85, M. Glandelet à 80 : M.
de Bernières, le moins bien partagé, n'avait que 65 ans lorsqu'il mourut.
Le passage suivant, tiré des Lettres de Marie de V Incarnation, nous donne une idée des souffrances que le froid fit endurer à nos français dans les commencements de la colonie :
(1) Lettre de M. Tremblay au séminaire de Québec, 1695.
(2) Archives de l'évêché d'Kvreux, Lettre de Glandelet à Itoudon, 5 octobre 1701.
« Il y a des temps, dit-elle, auxquels les prêtres (à la messe) sont en danger d'avoir les doigts et les oreilles gelés. . . Notre bâtiment a trois étages, dans le milieu desquels nous avons nos cellules faites comme celles de France.
Notre cheminée est au bout, pour échauffer le dortoir et les cellules, dont les séparations ne sont que de bois de pin, car autrement on ne pourrait pas y échauffer : encore ne croyez pas qu'on y puisse demeurer longtemps en hiver sans s'approcher du feu ; ce serait un excès d'y demeurer une heure ; encore faut-il avoir les mains cachées et être bien couvert.»
Si le ministère pastoral de M. de Bernières n'eut pas toute l'efficacité qu'il aurait pu avoir, nul doute qu'il faut l'attribuer en grande partie au faible état de sa santé.
Ce n'était pas une sinécure que la charge qu'il occupait : il lui fallait être sans cesse sur la brèche, et combattre les désordres qui cherchaient à s'introduire dans la société canadienne*
On aurait tort, en effet, de se figurer Québec, à cette époque, comme un Eden sans nuages, où" ne croissaient que des plantes de choix, sans aucun mélange d'ivraie avec le bon grain.
Certes, nos historiens ont eu raison de revendiquer l'honneur des familles canadiennes, et
de prouver d'une manière irréfragable, contre certains détracteurs, que les filles envoyées de France au Canada étaient généralement honnêtes. Le choix en était fait avec discrétion ; puis on les confiait à des personnes recommandables, comme Mme Bourdon, la sœur Bourgeois, la demoiselle Estienne et autres, qui en avaient soin avant leur départ de France, durant la traversée, et après leur arrivée au Canada, jusqu'à leur mariage.
Mais il ne s'en suit nullement qu'il ne se trouva dans le tas aucun fruit gâté, ou qu'aucune des plaintes ne trompa les espérances de ceux qui les avaient recueillies.
« Parmi les honnêtes gens, écrit Marie de l'Incarnation, il vient beaucoup de canaille de l'un et de l'autre sexe, qui causent beaucoup de scandales.
« Parmi les honnêtes gens, écrit-elle encore, il nous vient de terrible racaille. *
Les annales canadiennes mentionnent plusieurs scandales à Québec et dans les environs. Les fautes étaient d'autant plus remarquées que la population était encore clairsemée et peu nombreuse.
Dès 1660, M. d'Argenson écrivait à la cour:
« Il est arrivé cet hiver un scandale grand dans ce pays, d'une femme laquelle, son mari absent
depuis deux années, a eu un enfant. Je n'ai point encore de plainte de son mari ; mais la chose étant notoire à tous, je voudrais savoir comme je dois agir, non seulement pour punir ce mal, mais particulièrement pour empêcher les suites d'un si mauvais exemple. »
Des cas analogues occupent à chaque instant le Conseil Souverain ; et ceux qui s'intéressent au bien moral de la colonie supplient l'intendant d'obliger les hommes mariés, qui ont leurs femmes en France, de les faire venir ou d'aller eux-mêmes les chercher (i).
« Nous avons dans le pays, écrit M. de Denonville au ministre, un certain nombre de garnements, et surtout de mauvaises femmes, qui vivent comme des malheureuses. En vérité, c'est la perte de toute la jeunesse. Ces gens-là ne sont d'aucun secours, mais capables de tout perdre et de tout gâter, faisant même beaucoup de divorces. Si on savait où les enfermer, et les y nourrir, ce serait le plus grand bien du monde à faire. Si vous me vouliez permettre de les embarquer cet automne dans un vaisseau, ce serait un grand bien...»
Le viol est assez fréquent, et ceux qui s'en rendent coupables sont condamnés à la peine capitale.
(i) lettre de M. Dudouyt à Mgr de I^aval, 1677.
— 2ÔO —
Québec, encore si peu populeux, a ses ca.
barets et ses maisons de désordre comme de nos jours. Il se « commet des actions de scandale • en beaucoup d'endroits, et le conseiller Dupont est chargé «d'informer contre quelques femmes qui sont accusées de mener une vie scandaleuse. ■
L'intendant Duchesneau, parlant surtout de Québec : • La vanité des femmes, dit-il, parmi lesquelles il n'y a aucune distinction (i), et la débauche des hommes consomment tout ce qu'ils peuvent amasser, de sorte que leurs familles ne subsistent qu'avec grande peine et ne s'établissent pas. . . • Il ajoute : « Je m'attache à porter les jeunes gens au mariage; mais la liberté qu'on donne de courir les bois y est un grand empêchement.»
M. de Denonville n'est pas moins sévère :
« I/éducation des enfants, dit-il, est en ce pays l'affaire la plus essentielle, pour discipliner les peuples et les tirer du grand libertinage où ils sont. •
« L,a plupart des femmes de ce pays, ajoute* t-il, sont fort fainéantes, et toutes demoiselles.i
Dix ans plus tard, l'intendant Champigny s'exprime absolument de la même manière :
(i) C'est encore un peu la même chose aujourd'hui: il est difficile, au Canada, de distinguer une servante d'avec «a maîtresse, par la toilette.
— 2ÔI —
«Les femmes aiment le faste, . et sont excessivement paresseuses, aussi bien celles de la campagne que celles des villes. »
Le témoignage de rintendant Raudot est spécialement digne d'attention : en l'envoyant au Canada, Pontchartrain voulait « faire donner par un magistrat stylé depuis longtemps à rendre la justice, quelque forme au Conseil Supérieur de Québec (i). » Voici ce que cet intendant écrit en 1707 :
«Les habitants de ce pays-ci n'ont jamais d'éducation, à cause de la faiblesse qui vient d'une folle tendresse que leurs père et mère ont pour eux dans leur enfance, imitant en cela les sauvages, ce qui les empêche de corriger leurs enfants et de leur former l'humeur. Comme il n'y a point ici de maîtres d'école, leurs enfants demeurent toujours avec eux, et en croissant, comme ils n'ont point de discipline, ils se font un caractère dur et féroce qui rejaillit même souvent sur leurs père et mère, auxquels ils manquent de respect, aussi bien qu'à leurs supérieurs et curés, et qui les rend aussi entre eux incapables d'avoir aucune honnêteté dans les procédés qu'ils ont ensemble. »
Les mauvais exemples éclatent quelquefois en haut lieu. Voici, par exemple, ce que l'in-
(1) Lettre de M. Tremblay à Mgr de Laval, Paris, 1705.
tendant Duchesneau écrit à Colbert au sujet de Louis Boulduc, procureur du roi à la prévôté de Québec :
« Je ne dois pas vous dissimuler qu'il est tout à fait indigne de sa charge. Il est accusé de concussion, de vol dans toutes les maisons dans lesquelles on le souffre, de débauches et de crapules continuelles ; et sans M. de Frontenac qui le protège, je lui aurais fait faire son procès...» On se rappelle que c'est ce Louis Boulduc qui assistait, malgré les fabriciens, aux assemblées pour la reddition des comptes de la fabrique de Québec, de par la volonté de Frontenac.
M. de Denonville écrit à son tour :
« Je me suis enquis de la vie et mœurs de ce Boulduc. J'ai appris que c'est un fripon achevé, à ne jamais souffrir dans une pareille charge... Sa femme passe cette année en France. Je lui ai volontiers donné son passe-port pour délivrer le pays d'un assez mauvais meuble.»
L'année suivante, le gouverneur se plaint au ministre d'un autre personnage, le sieur de la Héronnière, agent des fermiers généraux, qui, recevant la visite de l'évêque, en tournée pastorale, s'était emporté brutalement contre le prélat, et lui avait dit « qu'il pistolerait ses prêtres au coin d'une rue, et que pour ses coquins de moines il les ferait mourir sous le
bâton.» Cet homme prétendait «qu'un saint homme jésuite, dans l'église de paroisse, avait prêché contre lui. t
M. de Denonville mettait ensuite en contraste les emportements de cet homme brutal, avec la douceur de Mgr de Saint- Vallier :
« M. Pévêque, fort surpris d'un tel emportement, au lieu de le menacer de s'en plaindre à moi, l'embrassa, lui faisant une exhortation d'un ami à son ami et d'un père à son enfant qu'il veut faire revenir avec douceur. Cette douceur lui fit si peu d'impression qu'au lieu de se jeter à ses genoux pour lui demander pardon, reconnaissant sa faute sur le champ, je suis averti qu'il s'en est vanté et glorifié.!
Ne parlons pas des désordres causés parmi les sauvages par la traite de l'eau-de-vie. On se figure aisément les scènes horribles qui se produisaient lorsque ces barbares arrivaient en ville ivres de boissons. « Il ne leur faut boire qu'une fois, écrit Marie de l'Incarnation, pour devenir comme fous et furieux.» Et le P. Dablon : « Partout aux environs de Québec, ditil, les sauvages n'enivrent tous les jours, avec des excès qui font voir parmi eux une vraie image de l'enfer, dans la fureur dont ils sont transportés.»
Les Canadiens eux-mêmes montraient dès
cette époque un funeste penchant à l'ivrognerie. M. d'Argenson signalait parmi eux « les procès, la pauvreté et l'inclination à la bonne chère» comme la cause de leur malheur. « Pour le premier de ces désordres, dit-il, je pense en venir à bout ... Pour le second, ils pourraient peutr être le diminuer, s'ils voulaient retrancher leur dépense, principalement dans leurs boissons (i), qui est le troisième désordre, que je blâme souvent en général dans la conversation.»
L'ivrognerie engendre bien des misères et des crimes, qui viennent quelquefois s'étaler devant le Conseil Souverain. On rencontre dans les rues de Québec des gens • saouls, gâtés de vin, qui se battent ensemble, » et font « de grand scandale. »
Et puis, avec tout cela, dans un petit bourg comme Québec, les gens s'épient, s'observent, se décrient, s'injurient les uns les autres. «La médisance et la calomnie, écrit la sœur Duplessis, régnent en Canada au delà de ce qu'on en peut penser. »
«Je n'ai rien épargné, écrit à son tour l'intendant de Meulles, pour apporter la paix, et détruire cet esprit de chicane que j'ai trouvé avoir pris de grandes racines dans ce pays. »
(i^ Le prix du vin, en 1667, était de vingt sous le pot ; le prix de l'eau-de-vie, trois livres le pot. (Jugements du Conseil Souverain, t- 1, p. 333.)
Nous avons vu que M. d'Argenson regardait les procès comme un fléau pour les Canadiens. Il suffit de parcourir les cahiers du Conseil Souverain pour constater combien « l'esprit de chicane » avait pris de fortes racines parmi eux. Une source interminable de procès, c'étaient les engagements par lesquels les nouveaux colons arrivés de France devaient se mettre au service de quelque seigneur ou habitant pour un temps déterminé. Souvent il y avait incompatibilité d'humeur entre le maître et l'engagé ;. celui-ci désertait la demeure de son maître, et allait offrir ses services à d'autres ; de là de nombreux procès qui se déroulent devant le Conseil. Que de divisions, que de haines entre certaines familles du Canada et de Québec en particulier, à l'occasion de ces procès !