CHAPITRE XX
XE MINISTERE PASTORAL DE M. DE BER- NIÈRES {suite). — II, CESSE D'ÊTRE CURÉ
'Tableau des mœurs canadiennes (suite).— Confréries et dévotions canadiennes. — Un trait édifiant — M. Glandelet, directeur de la Sainte-Famille, et le massacre de Machine. — M. de Bernières résigne la cure de Québec.
On a prétendu, à tort ou à raison, que les Normands ont une aptitude spéciale pour la «chicane. Mais il est certain, d'après les documents, qu'on les préférait de beaucoup aux habitants des autres parties de la France, et surtout aux Rochelois, pour la colonisation du Canada. Voici ce qu'on lit dans un Mémoire daté de 1664, au sujet d'une levée de colons :
« Il serait grandement souhaitable que cette levée de trois cents hommes se fît en Normandie, plutôt qu'à La Rochelle ; l'expérience ayant fait voir en Canada que les gens près de La Rochelle sont, la plupart, de peu de conscience et quasi sans religion, fainéants et très lâches au travail, très malpropres pour habi-
tuer un pays, trompeurs, débauchés, blasphémateurs. Tout au contraire en Normandie, où l'on embarque les Normands, Percherons, Picards, et des personnes du voisinage de Paris, qui sont dociles, laborieux, industrieux, et qui ont beaucoup plus de religion. Or, il est important, dans l'établissement d'un pays, d'y jeter de bonne semence. »
« L'on convient, dit un autre Mémoire, que les Normands, Percherons et Picards sont plus dociles et plus propres au travail que les hommes des provinces de deçà, lesquels, outre qu'ils ont plus de rudesse et de fermeté d'esprit veulent être mieux nourris et consomment davantage de vivres que les autres. »
Aux désordres que nous avons signalés parmi les Canadiens du temps de M. de Bernières» ajoutons ceux de malhonnêteté. Les archives du Conseil Souverain nous en fournissent un grand nombre de cas. Tantôt ce sont des repris de justice qui pénètrent avec effraction dans le jardin et le monastère de l'Hôtel-Dieu,, et dérobent une quantité d'objets ; tantôt c'est un voleur de presbytère — il y en avait déjà à cette époque — qui s'introduit furtivement « dans le cabinet du curé Pommier, à l'île d'Orléans, » et lui enlève la somme de 292livres; tantôt c'est un domestique, Jean La-
vergne, qui vole à son maître, Louis Sédillot, le montant de 300 livres. La punition de ces crimes est très sévère : le coupable est ordinairement condamné « à être battu et flétri de verges es places de la haute et basse ville, ■ ou bien « par les carrefours ordinaires » de Québec « par l'exécuteur de la haute justice, et à faire amende honorable à la porte de l'église paroissiale de Notre-Dame de cette ville. » L'un des voleurs de THÔtel-Dieu reçut la peine capitale, à cause de ses méfaits antécédents, et fut condamné « à être au pied de la potence, la corde au cou, puis battu et flétri de verges..., et à recevoir sur l'une de ses épaules l'impression ■d'une fleur de lys avec le fer chaud... »
L'intendant Chatnpigny écrivant au ministre le 27 octobre 1694, quelque temps après l'avertissement donné à Mareuil par Mgr de Saint- Vallier, signalait une atrocité commise contre le vénéré prélat :
« Certains vagabonds, dit-il, ont osé aller de nuit enfoncer les fenêtres de la chambre de M. l'évêque ... Il y a des indices assez apparents contre Mareuil et un autre. . . : de quoi il faudra prendre une connaissance pltts parfaite, s'il y a moyen ...»
Hâtons-nous de dire que les taches que nous avons signalées dans la société canadienne sont
des exceptions : ce sont des ombres qui ne font que relever la beauté du tableau des mœurs patriarcales de nos pères.
Voyons d'abord le clergé de Québec : quelle union et quelle entente pour le bien !
« C'est une bénédiction de voir l'union qui est entre Mgr notre évêque et les jésuites, écrit en 1667 Marie de l'Incarnation. Il semble qu'eux et MM. du séminaire ne soient qu'un.
M. de Tracy, qui m'a déclaré ses sentiments, en est ravi, comme aussi de la majesté de l'Eglise et des grandes actions de piété de ceux qui la servent.»
* L'union était parfaite, dit Charlevoix, entre tous les corps qui composaient le clergé séculier et régulier, et rien n'édifiait davantage les peuples que ce concert.»
« Le clergé du Canada mène une vie exemplaire,» écrit M. de Denonville ; et l'intendant Champigny : a Les ecclésiastiques et les communautés vivent* dans une régularité exemplaire. . . Leur vie est pauvre et mortifiée, se privant même du nécessaire en beaucoup de choses.»
Pour la société canadienne, en général, voici ce qu'on lit dans un Mémoire adressé à la cour en date de 167 1, et attribué à M. de Pénelon, qui se trouvait à cette époque au Canada :
« Les Français mènent à la vérité une vie plus réglée pour l'ordinaire en ce pays qu'en France. On voit les peuples fréquenter très souvent les sacrements, et s'adonner aux pratiques de piété, en assistant tout autant qu'ils peuvent aux services divins. Les meurtres, les vols et les impuretés y sont châtiés. On peut dire qu'on doit le bon ordre qui se trouve établi dans ce pays aux soins que M. l'évêque a de fournir de bons ecclésiastiques pour prêcher, et par leur paroles et par leurs actions, la véritable doctrine, et à ceux de M. le gouverneur et de M.
l'intendant, qui n'oublient rien pour maintenir la justice et faire régner Jésus-Christ dans tous ces pays barbares et sauvages. C'est aussi par ce moyen qu'ils s'attireront les bénédictions du Ciel, et qu'ils verront augmenter le Canada,, qui sera quelque jour, avec l'aide de Dieu, un Royaume le plus beau et le plus chrétien du monde.»
Quinze ans plus tard, voici ce qu'à son tour Mgr de Saint- Vallier écrivait du Canada :
« Le peuple, communément parlant, y est aussi dévot que le clergé m'a paru saint. On y remarque je ne sais quoi des dispositions qu'on admirait autrefois dans les chrétiens des premiers siècles ; la simplicité, la dévotion et la charité s'y montrent avec éclat ; on aide
avec plaisir ceux qui commencent à s'établir, chacun leur donne ou leur prête quelque choseï et tout le monde les console et les encourage «dans leurs peines.... On s'entresecourt les uns les autres tout d'une autre manière qu'on ne iait en France. »
Le pieux évêque ajoutait : « Chaque maison ^st une petite communauté bien réglée, où l'on fait la prière en commun soir et matin, où l'on récite le chapelet, où l'on a la pratique des examens particuliers avant les repas, et où les pères et mères de famille suppléent au défaut des prêtres en ce qui regarde la conduite -de leurs enfants et de leurs valets. »
C'est l'honneur de l'ancien clergé de France <l'avoir formé les éléments de ces bonnes familles canadiennes : le clergé du Canada, les jésuites, M. de Bernières et ses collaborateurs du séminaire n'eurent qu'à travailler sur un terrain déjà bien préparé ; mais avec quel ^èle et quel dévouement ils le firent !
A Québec, on avait la Congrégation de la sainte Vierge établie chez les jésuites, pour les hommes. Les ouvriers s'étaient formés en société sous le nom de confrérie de Sainte-Anne, société religieuse, et aussi de secours mutuel. Cette confrérie avait été établie à la paroisse «dès 1657 par le P. Poncet : et nous voyons à
cette date les ouvriers de Québec écrire à leurs confrères de Paris une lettre magnifique pour leur demander des renseignements sur une confrérie analogue, établie dans la vieille capitale, dont l'église était bâtie à l'endroit même où avait. eu lieu à la fin du treizième siècle le le fameux miracle de l'hostie profanée par un un juif, et saignant (i).
Les règlements de la Confrérie de Sainte- Anne, à Québec, étaient calqués sur ceux de Paris. Mgr de Laval, qui les trouva tout établis, n'eut qu'à les approuver et à les sanctionner de son autorité, ce qu'il fit en 1678.
M. de Bernières avait aussi à la paroisse la société de la Sainte-Famille, pour les femmes, et les confréries du Saint-Rosaire et du Saint- Scapulaire : .il en était le directeur, et s'efforçait d'inspirer aux personnes dont il avait la charge les sentiments et la pratique de la vraie et solide piété.
C'est probablement à sa demande que Mgr de Laval fit son beau mandement sur le Luxe et la Vanité des femmes. Tous deux étaient convaincus que rien n'est plus incompatible avec la véritable piété que l'amour désordonné des parures mondaines.
(1) Archives de Parchevêché de Québec, vieux papiers de la fabrique.
La dévotion à la sainte Famille, au Canada, remonte au berceau même de la colonie. La gloire et l'honneur de Mgr de Laval, c'est d'avoir encouragé fortement cette dévotion ainsi que les confréries qu'elle fit naître, de leur avoir donné de sages règlements, d'avoir obtenu en leur faveur de nombreuses indulgences des souverains pontifes, et surtout d'avoir, le premier, établi dans son diocèse la fête de la sainte Famille, que le Pape vient d'étendre à l'Eglise universelle.
La confrérie fut érigée à Québec par le pieux prélat au printemps de 1665 ; et le Journal des Jésuites nous apprend que les premières réunions des Dames de la Sainte-Famille se tinrent dans la maison de Mme de la Peltrie. Nous savons également, par les Relations, qu'à la même époque il y avait des assemblées de la Sainte-Famille «à la chapelle de Saint- Jean,* sur la terre de M. Bourdon. On avait commencé à la paroisse les grands travaux de réparation, qui ne devaient se terminer qu'au printemps suivant, pour la consécration de l'église cathédrale : sur semaine, les réunions pieuses ne pouvaient se tenir à cette église.
Nous aimons à rapporter ici, d'après la Relation de 1665, un trait touchant qui a rapporta la dévotion de la sainte Famille, et donne une
idée de la piété qui régnait en général parmi les paroissiens de M. de Bernières :
« Une femme fort vertueuse, se voyant chargée de trois enfants, dont le plus âgé n'a que trois ans, et d'ailleurs fort éloignée de l'église paroissiale, était fort en peine les jours de fêtes pour faire ses dévotions. Elle ne laissait pas néanmoins de venir à la chapelle de Saint- Jean, et d'assister fort exactement à l'assemblée de la Sainte-Famille, quoique ce fût toujours avec beaucoup d'inquiétude et de crainte pour ses enfants. Un jour qu'elle les avait laissés endormis à la maison, elle fut bien surprise à son retour, de les voir habillés fort proprement sur leurs lits, qui avaient à déjeûner, de la manière qu'elle avait coutume de leur donner. Elle demanda à sa fille aînée, qui les avait ainsi habillés dans son absence. Cette enfant, qui a bien l'esprit pour son âge, ne put lui dire autre chose, sinon que c'était une dame vêtue de blanc, qu'elle ne connaissait point, quoiqu'elle connût fort bien toutes celles du voisinage ; qu'au reste elle ne faisait que de sortir, et qu'elle avait dû la rencontrer en entrant.
« Plusieurs personnes ont cru pieusement que la sainte Vierge avait voulu ^guérir elle-même les inquiétudes de cette brave femme, et lui faire connaître qu'elle devait, après avoir pris
toutes les précautions ordinaires pour ses enfants, abandonner le reste à la protection de la sainte Famille.
« Ce qui rend cette opinion probable, ajoute la Relation,c'est que la mère trouva la porte de son logis fermée de la même manière qu'elle Pavait laissée en sortant, et qu'elle ne vit point cette femme vêtue de blanc, qui ne faisait que de sortir quand elle entrait. Toutes les choses se sont faites dans l'ordre qu'elle avait accoutumé de les faire elle-même : cela ne peux être attribué à personne du voisinage, ni du pays, que l'on sache. . . . Les informations ont été faites très exactement par un ecclésiastique vertueux.
« Cette bonne personne se nomme Marie Haslé, femme de Joachim Girard, un brave normand, originaire d'Evreux ; et le fait arriva le 8 juillet 1665.»
L'ecclésiastique dont il est ici question est probablement M. de Saint-Sauveur lui-même, l'ami et le commensal de Jean Bourdon, qui desservait la chapelle Saint-Jean.
M. de Bernières, comme Mgr de Laval, regardait la dévotion au saint Sacrement comme la dévotion par excellence, à laquelle toutes les autres doivent se rapporter. Aussi voyonsnous, dans les assemblées de la Sainte-Famille, les dames de cette société, sous la direction de
M. de Bernières, a s'obliger à assister chacune à son rang devant le saint Sacrement ; une y doit être en adoration le matin, et une autre le soir, pendant une demi-heure, au nom de toutes les personnes de la confrérie » : et nous lisons quelque part dans un vieux registre de cette confrérie : « Le premier évêque de Québec n'a rien négligé pour la rendre fervente et capable d'édifier et servir le prochain.»
Le jubilé du pape Innocent XI, célébré au Canada en 1683, fut pour M. de Bernières une occasion d'exciter la piété de ses paroissiens. Il s'ouvrit à la cathédrale par une messe du Saint-Esprit, et dura deux semaines. Les fidèles s'approchèrent des sacrements et visitèrent avec piété les différentes églises de la ville. Les aumônes furent versées à l'Hôtel-Dieu.
M. de Bernières demeura à la tête de la Sainte-Famille jusqu'à sa démission comme curé de Québec. En 1689, nous trouvons M.
Glandelet directeur de la Confrérie. Ce prêtre vertueux écrivait à l'archidiacre Boudon, à l'occasion du massacre de Lachine :
« Voici ce que j'inspirai à nos femmes de la Sainte-Famille, après leur avoir fait faire des dévotions extraordinaires en l'honneur de Notre-Seigneur et de sa très sainte Mère, dans un temps où la main terrible de Dieu, juste
vengeur des crimes, était appesantie sur nous par le moyen des Iroquois, qui ont tué, emmené captifs, brûlé, et fait des cruautés inouïes à plus de trois cents Français, étant venus fondre au nombre de quinze cents, le 15 août dernier, sur les extrémités de l'île de Montréal, où les MM. de Saint-Sulpice ont leur séminaire, s'étant répandus en chaque maison le long de cet espace de chemin, sans qu'on s'en donnât de garde.
« Je fis faire une neu vaine à nos femmes de l'association de la Sainte-Famille, qui est la dévotion de ce pays pour les filles et femmes, comme la Congrégation l'est pour les hommes et les garçons. L'on brûla un cierge chaque jour de la neuvaine, pendant tout le jour. Trois furent nommées pour prier au nom de toutes alternativement chaque jour. L'on dit six messes par jour à l'honneur des saints Anges» à l'une desquelles toute l'assemblée se trouva chaque jour. Trois firent la visite par chacun jour devant la chapelle où sont honorés les saints Anges. Trois firent une pratique de mortification et une aumône ; et le jour de la clôture de la neuvaine toutes firent leur communion ensemble, le jour de la Saint-Michel...»
Ce que nous avons dit jusqu'ici de M. de Bernières nous a montré un prêtre fort dévoué
au bien spirituel de ses paroissiens. Mais il n'était pas moins en éveil pour ce qui pouvait intéresser leur bien temporel. Nous n'en citerons qu'un seul exemple ; il nous paraît digne de remarque.
Un jour, le curé de Québec reçoit les bans de mariage d'un de ses paroissiens, Pierre Martin ; mais aussitôt après la première publication, il apprend que cet homme est atteint d'épilepsie. Or, on sait les inconvénients graves qu'entraîne cette maladie, non seulement pour ceux qui en souffrent personnellement, mais pour leur famille et pour la société en général. Il n'y a pas encore d'hôpitaux à Québec pour recevoir ces pauvres malheureux. M. de Bernières, avant de procéder au mariage, se demande « s'il ne serait pas plus expédient de renvoyer en France semblables personnes, à cause des grands dangers qu'elles courent eu ce pays, à cause des eaux, des neiges et du feu, comme c'est déjà arrivé ;» et il se présente au Conseil Souverain pour lui exposer le cas, ne voulant rien faire que suivant les instructions de ce tribunal suprême. Tout examiné, le Conseil permet à Martin de se marier en ce pays si bon lui semble ; mais il ordonne que «s'il récidive à tomber d'épilepsie, il sera obligé, lui et sa femme, de repasser en France.»
Il y a un monument authentique du soin et de l'attention que le pieux Henri de Bernières apportait à l'accomplissement de ses devoirs ; ce sont les registres de l'état civil qu'il a tenus pour sa paroisse durant plus d'un quart de siècle. Quel ordre, quelle propreté, quelle exactitude toujours soutenue ! Tout est écrit de sa main, depuis la première jusqu'à la dernière ligne : la fermeté et la netteté de l'écriture ne se démentent pas un instant.
M. de Bernières exerçait les fonctions curiales à Québec depuis 1660 ; il résigna ces fonctions au printemps de 1687.
Le séminaire, auquel la cure était unie, lui donna le 15 mars pour successeur M. François Dupré, un autre prêtre de l'institution, qui desservait depuis trois ans la cure de Champlain. « On l'avait choisi, dit un document, comme le sujet le plus propre pour entretenir l'union entre les religieux et le clergé.» Il était du diocèse de Chartres. Mgr de Laval l'avait amené avec lui en 1675, ainsi que M. Glandelet, du diocèse de Paris, et M. Gauthier de Brûlon, du diocèse d'Angers. M. Dupré fut nommé en même temps chanoine honoraire de Québec.