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LA FAMILLE DE HENRI DE BERNIERES

La commune de Bernières. — La famille de Bernières, à Caen. —Naissance de Henri de Bernières. — Dévouement et fin héroïque de son père.

Nous avons dû nous étendre un peu sur l'Ermitage de Caen, où le premier curé de Québec passa plusieurs années de sa jeunesse, et sur M. de Bernières-Louvigny, son oncle, qui fut aussi son principal éducateur. Parlons maintenant de sa famille.

Elle était noble, et l'une des plus anciennes de la basse Normandie (i). La commune de Bernières, sur cette belle ligne d'établissements de bains qui s'échelonnent sur la Manche, paraît en avoir été le berceau :

« L'église de l'endroit, une des plus importantes des environs de Caen, est précédée d'une très belle tour, du treizième siècle, haute de

(i) "De Bernières, famille de Normandie, élection de Caen, qui a donné un lieutenant-général des armées du roi, dans la personne de M. le comte de Louvigny- Porte : d'argent à la face d'azur, chargée de trois croissants d'or, surmontée d'une bande de gueule, chargée d'une étoile d'or, un lion naissant de sable en pointe-" (Archives départementales de l'Eure).

deux cents pieds, percée d'élégantes ouvertures ogivales et terminée par une gracieuse pyramide en pierre. Cette église, qui a échappé aux remaniements contemporains, a conservé l'ordonnance primitive de son vaste chœur du treizième siècle, dont les retables et les riches boiseries du dix-septième siècle présentent un * aspect monumental et très homogène. La nef, flanquée de deux bas-côtés, appartient au onzième et au douzième siècle (1).»

La famille de Bernières était certainement établie à Caen dans la deuxième moitié du seizième siècle. Elle demeurait près du grand canal de l'Orne, où elle avait une propriété considérable.

Pierre de Bernières, baron de Louvigny et d'Acqueville, grand-père de Henri, était trésorier de France en la généralité de Caen ; sa femme, Marguerite de Lion Roger, était ellemême fille d'un trésorier de France en la même généralité.

Le baron d'Acqueville et de Louvigny eut huit enfants, quatre garçons et quatre filles. L'aîné, baron de Louvigny, ayant embrassé la carrière des armes, servit avec distinction .sous le prince d'Orange, et mourut en 1625 à Venise,

(1) Guides Joanne, " Caen et les Bains de mer, de lion à

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Port-en-Bessin.

où il commandait une compagnie au service de la république. Le second fils, baron d'Acque ville, père du curé de Québec, entra dans la magistrature. Conseiller du roi en son grand conseil, il fut chargé plusieurs fois dans sa ville natale des fonctions de premier échevin. Le fondateur de l'Ermitage, né en i6o2> était le troisième fils de M. de Louvigny. Le plus jeune mourut, n'étant encore âgé que de treize ans (i).

Deux des filles de M. de Louvigny se marièrent, l'une à M. de Saint-Michel, chevalier des ordres du roi, l'autre à M de Montfort, l'émule du baron de Renty pour les œuvres du zèle catholique (2). Les deux autres se firent religieuses, la plus âgée chez les bénédictines de la Trinité de Caen, l'autre dans le monastère des ursulines qu'elle fonda.

Henri de Bernières naquit vers 1635 (3) dans la paroisse de Saint-Jean de Caen, lieu

(1) Il y a plusieurs traits analogiques entre la famille de Mgr de Laval et celle de M. de Bernières. Le premier evêque de Québec eut deux frères qui moururent sur les champs de bataille, l'un à Fribourg, l'autre à Nordlingen. Il perdit un troisième frère à la fleur de l'âge, le jeune Hugues de Laval,, qui mourut à Laigle le 3 septembre 1642, âgé de onze ans. Archives de la commune de Montigny-sur-Avre).

(2) Ils firent tous deux les frais d'une mission préchée à Caen, en 1640, par le P. Eudes,

(3) Il avait 48 ans en 1683, d'après le " Plan général de Testât présent des missions du Canada," préparé par les soins de Mgr. de Laval et de l'Intendant, et publié dans " L'Abeille de Petit Séminaire de Québec," vol. I, n° 18.

de naissance de Daniel Huet, évêque d'Avranches, son contemporain. On connaît déjà le nom de son père, Pierre de Bernières, baron d' Acqueville, et celui de sa mère, Madeleine Le Breton.

Le baron de Louvigny et d' Acqueville, chef de la famille, étant mort en 1633, son fils, Pierre de Bernières, lui succéda dans les fonctions de trésorier de France. Cette charge paraît avoir été, pour ainsi dire, héréditaire dans la famille. Lorsque Pierre de Bernières mourut en 1644 (1), victime de son dévouement héroïque, comme nous le verrons tout à l'heure, on supplia son frère, Jean de Bernières- Louvigny, fondateur de l'Ermitage,d'en exercer les fonctions, en attendant que l'aîné de ses neveux, encore tous mineurs, eût atteint l'âge de majorité. Le pieux gentilhomme accepta, malgré son ardent amour de la retraite et de la vie cachée, uniquement dans le but de rendre service à sa belle-sœur et à sa famille : ce qui prouve que chez lui la vertu n'avait rien de capricieux, ni d'égoïste.

Les affaires embrouillées de la succession de son frère lui causèrent mille ennuis : il eut sur les bras plusieurs procès, fut obligé d'entre-

(1) L,a même année que le frère aîné de MgT de I^aval, qui succomba à la bataille de Pribourg le 3 août

prendre de longs et fréquents voyages ; mais il déploya au milieu de toutes ces contrariétés une patience admirable. Ce ne fut qu'au bout de dix ans, le 30 janvier 1654, qu'il put se démettre de sa charge en faveur de son neveu, Jean de Bernières de Gavrus, « promu par le roi à l'office de conseiller trésorier général de France, en remplacement de M. Jean de Bernières son oncle. * Il profita de l'occasion pour satisfaire un désir qu'il entretenait depuis longtemps, celui d'observer le conseil évangélique de la pauvreté : il renonça, par acte authentique, en faveur de ses neveux, à tout ce qu'il possédait ; « de sorte qu'il vécut, dit M. Boudon, durant ses dernières années, de ce que lui donnait sa famille, laquelle, du reste, pourvut très largement à tous ses besoins. •

Dans cette famille de Bernières, la vertu, le zèle pour les bonnes œuvres, la passion du sacrifice étaient regardés comme un héritage encore plus précieux que celui de la fortune. L'aïeul du curé de Québec était à la tête de toutes les entreprises charitables, dans la ville de Caen : cette ville, comme beaucoup d'autres en France, comme La Flèche, particulièrement, était à cette époque une pépinière de couvents et d'institutions de bienfaisance ou de charité. M. de Bernières se montra l'ami

et le protecteur de toutes ces institutions. Ses deux fils, le baron d'Acqueville et le fondateur de l'Ermitage, après avoir concouru à toutes les bonnes œuvres de leur père, les continuèrent après sa mort avec non moins de zèle et de générosité.

Plusieurs fois le baron d'Acqueville fut appelé par le choix de ses concitoyens aux charges municipales. Il s'acquittait de ses fonctions avec tant de charité et de bienveillance, que la voix publique lui avait décerné le glorieux surnom de Père du peuple.

C'était à l'époque de la guerre de Trente ans > que Richelieu et après lui Mazarin conduisirent avec tant de gloire pour la France : Rocroi, Fribourg, Nordlingen, Lens, quel faisceau de rayons lumineux ! Il s'agissait vraiment, à cette époque, de fonder la France, d'établir sa suprématie en Europe, d'abaisser les autres puissances continentales, et spécialement l'Autriche. Le traité de Westphalie vint couronner tous les succès de Richelieu et de Mazarin»

Mais les plus grandes victoires ont leur contre-partie : il y a les larmes des mères qui pleurent leurs fils morts au champ d'honneur ; il y a les charges onéreuses qui pèsent sur le pays pour couvrir les frais de la gloire ; il y a les maladies et les fléaux, conséquences ordi-

naires de la vie des camps, des marches forcées, de l'agglomération des prisonniers . . .

Pendant que le baron d'Acqueville remplit les fonctions de premier échevin de la ville de Caen, on voit arriver sur un navire un convoi d'espagnols. Ce sont des malheureux qui ont été faits prisonniers en Allemagne, dans la campagne glorieuse de Coudé : ils ont été atteints d'une maladie contagieuse durant la traversée. Leur arrivée jette l'épouvante dans la ville, et la crainte est d'autant plus fondée que la peste y a fait tout récemment de grands ravages.

Pierre de Bernières, pour rassurer les habitants et veiller à ce que les prisonniers soient bien accueillis, préside lui-même à leur débarquement. Il le fait avec son zèle et sa charité ordinaires ; mais le contact avec les pestiférés lui est pernicieux. Atteint de l'épidémie, il succombe au bout de quelques jours.

« Mais, ajoute la chronique, le pieux magistrat ne fut pas surpris par la mort, si prompte qu'elle fut. Sa vie avait toujours été chrétienne et édifiante ; il ne manquait jamais, chaque année, de faire une retraite spirituelle de dix jours dans la maison des PP Jésuites (i).»

(i) Annales du monastère de Sainte-Ursule de Caen.

Telle fut la fin admirablement chrétienne, vraiment héroïque, de Pierre de Bernières, baron d'Acqueville, père du premier curé de Québec.

Elle nous rappelle celle du poète Rotrou — presque un normand, lui aussi, puisqu'il était d'un pays tout à fait limitrophe de la Normandie—qui, se trouvant à Paris, et apprenant qu'une épidémie de fièvre pourprée vient d'éclater à Dreux, son pays natal, se dérobe immédiatement aux charmes des plus illustres amitiés et quitte tout pour aller porter secours à ses compatriotes, répondant tout simplement à ceux qui veulent le garder : « Qui de vous peut me promettre une plus belle occasion de mourir ? » Il mourut, en effet, victime volontaire de son dévouement, âgé à peine de quarante ans. « Il succomba, dit M. de Falloux, en digne fils de ce dix-septième siècle, où. la grandeur de la mort couronnait si naturellement la grandeur de la vie (i). »

(i) I<e " Correspondant " de 1867, II, 781.

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